Interview imaginaire avec Christine de Suède
par Charactorium · Christine de Suède (1626 — 1689) · Politique · 6 min de lecture
Rome, 1685. Dans une galerie du palais Riario où les tableaux du Baciccio voisinent avec des globes célestes et des rayonnages chargés de manuscrits, une femme de cinquante-neuf ans nous reçoit, vêtue d'un curieux mélange d'habit masculin et de velours. Elle fut reine du Nord ; elle se dit aujourd'hui citoyenne de la République des lettres. Entretien avec celle qui abdiqua une couronne pour conquérir sa liberté.
—Comment expliquez-vous qu'un monarque en pleine santé renonce volontairement à son trône ?
On me l'a demandé mille fois, et mille fois on a cherché derrière mon geste une intrigue, une faiblesse, une fuite. La vérité est plus simple et plus scandaleuse : je voulais m'appartenir. En juin 1654, devant les États du royaume réunis à Uppsala, j'ai prononcé ces mots qui me coûtèrent plus de courage qu'aucune bataille : « Je renonce librement et volontairement à la couronne de Suède, à tous les droits et prérogatives qui y sont attachés. » J'ai déposé la couronne de mes propres mains, comme on dépose un fardeau trop lourd. Mon cousin Charles X Gustave la ramassa ; moi, je respirais enfin. Régner, voyez-vous, c'est servir mille maîtres déguisés en sujets. J'ai préféré n'en servir qu'un seul : moi-même.
On a cherché derrière mon geste une intrigue ; la vérité est plus simple et plus scandaleuse : je voulais m'appartenir.
—Pourquoi avoir quitté la Suède déguisée en homme plutôt qu'en grand apparat de souveraine ?
Parce qu'on ne traverse pas l'Europe protestante pour embrasser Rome sous une bannière de reine luthérienne sans ameuter tous les prêcheurs du Nord. J'ai pris la veste, la culotte et les bottes, j'ai coupé court le cérémonial, et j'ai franchi les frontières comme un cavalier anonyme. À Innsbruck, en 1655, j'ai abjuré le luthéranisme de mon père dans le secret, avant d'entrer dans Rome au grand jour. Ce déguisement n'était pas une comédie : c'était la vérité de mon être. J'ai toujours été plus à l'aise en habit d'homme qu'enserrée dans les robes d'hermine. La conversion changeait mon âme ; le costume, lui, ne faisait que la rendre visible enfin à ciel ouvert.
—Vous souvenez-vous des circonstances dans lesquelles vous avez fait venir Descartes à Stockholm ?
Je l'ai voulu près de moi comme on veut un trésor vivant. En 1649, j'écrivis au plus grand esprit de notre temps pour qu'il vînt m'enseigner sa philosophie naturelle, sa physique des tourbillons, sa géométrie de l'âme. René Descartes arriva dans mon château de Tre Kronor, mais il découvrit ce que mon Nord avait de cruel. J'exigeais mes leçons à cinq heures du matin, dans des salles où l'encre gelait presque dans les écritoires. Lui qui avait coutume de philosopher au lit jusqu'à midi dut affronter mes aubes glaciales. L'hiver suédois eut raison de sa poitrine : une fluxion, une fièvre, et en février 1650 il s'éteignit. J'ai gagné une couronne savante et perdu mon maître ; je ne m'en suis jamais tout à fait consolée.
L'encre gelait presque dans les écritoires ; l'hiver suédois eut raison de la poitrine du plus grand esprit de notre temps.
—Que cherchiez-vous vraiment dans ces conversations philosophiques de l'aube ?
Je cherchais ce qu'aucun ministre, aucun ambassadeur ne pouvait me donner : un esprit qui ne me flattât point. À l'aube, dans mon château, Descartes ne parlait pas à la reine mais à l'élève, et c'est cela que je voulais. Nous discutions de cosmologie, du mouvement des astres, de cette philosophie naturelle qui prétend lire le monde comme un mécanisme d'horloge. Élevée dès l'enfance dans le latin, le grec et la dispute savante, j'avais l'esprit affamé que les affaires d'État ne rassasiaient jamais. La couronne nourrit l'orgueil ; seule l'étude nourrit l'âme. Voilà pourquoi je traînais mes savants hors du lit avant le soleil : parce que la vérité, contrairement aux courtisans, ne dort pas.
—Comment vos palais romains sont-ils devenus ces foyers de savants et d'artistes que toute l'Europe vante ?
En les emplissant de ce qui me manquait à Stockholm : des esprits libres et de la musique. Au palais Farnèse, puis au palais Riario où nous voici, j'ai ouvert mes galeries aux poètes, aux philosophes, aux savants venus de toute la chrétienté. J'ai protégé le compositeur Arcangelo Corelli, dont les sonates emplissaient mes soirées, et le pinceau du Baciccio couvrait mes plafonds de gloires en mouvement. Tout autour, ma bibliothèque : plusieurs milliers de volumes, philosophie, sciences, manuscrits rares, que je tenais pour mes véritables sujets. J'ai jeté aussi les bases de cette académie, l'Arcadia, qui devait réunir les meilleures plumes d'Italie. Une reine sans royaume, m'a-t-on dit. Soit. J'avais troqué un trône de glace pour une république de l'esprit.
Une reine sans royaume, m'a-t-on dit ; j'avais troqué un trône de glace pour une république de l'esprit.

—Que représente pour vous cette immense bibliothèque que vous avez réunie au fil de votre vie ?
Elle est mon autobiographie véritable, bien plus que le fragment où je tente de raconter mon enfance. Chaque volume porte la trace d'une faim. Parmi mes trésors, le Codex Argenteus, cette Bible d'argent gothique du VIe siècle, écrite d'or et d'argent sur un parchemin pourpre, rapportée des collections de Prague. Quand je le tenais entre mes mains, je touchais quinze siècles d'histoire. Mes livres philosophiques, mes traités scientifiques, mes manuscrits anciens : voilà ce que j'ai voulu posséder quand j'ai cessé de vouloir posséder des provinces. Une couronne se perd en une cérémonie ; une bibliothèque, on la transmet. Je sais déjà qu'une part de mes volumes finira dans la garde des papes, au Vatican. C'est la seule descendance que je me reconnaisse.
—Comment ces collections de Prague sont-elles arrivées jusque dans vos cabinets de Stockholm ?
Par le droit terrible de la guerre. Pendant que mes armées tenaient l'Empire en respect, durant cette interminable guerre de Trente Ans, elles raflèrent dans les collections impériales de Prague des milliers d'œuvres, de manuscrits, de livres. Ce butin de guerre prit la route du Nord et vint enrichir mes cabinets. Je n'en rougis pas : ainsi va le siècle. Ce qu'un empereur catholique avait amassé, une reine du Nord le recueillait. Le Codex Argenteus, des tableaux, des bibliothèques entières : tout cela forma le noyau de mes collections royales. La Suède de mon père était une nation de soldats ; j'ai voulu qu'elle devînt aussi une nation de lettrés. Le canon m'apporta les livres ; à moi de les faire parler.
—Quel rôle la Suède a-t-elle joué dans les grands traités qui mirent fin à cette guerre ?
Un rôle de premier rang, et j'en fus, malgré ma jeunesse, le témoin attentif. Quand furent signés les traités de Westphalie, en 1648, je n'avais pas vingt-deux ans, mais je suivais de près la politique étrangère du royaume aux côtés de mon chancelier, Axel Oxenstierna, ce vieux renard qui avait gouverné durant ma minorité. Ces traités redessinèrent l'Europe et consacrèrent la Suède comme grande puissance, maîtresse de provinces et d'embouchures de fleuves. Ils établirent aussi ce principe nouveau : que chaque État est souverain chez lui. Mon père était mort à Lützen pour cette grandeur-là ; je la voyais enfin scellée sur le papier. Ce fut, je crois, le sommet de la fortune suédoise — et j'avais la charge de ne pas la dilapider.

—Pourquoi avez-vous toujours refusé le mariage, malgré les pressions de vos États ?
Parce qu'épouser un homme, c'eût été abdiquer avant même d'abdiquer. On voulait de moi un ventre couronné ; je n'offrais qu'un esprit. À Pierre Chanut, l'ambassadeur de France, j'écrivis un jour ce que je pensais tout bas : « Je ne suis point femme comme on me croit ; vous m'avez connue trop longtemps pour me croire capable des faiblesses de mon sexe. » Le mariage m'eût enchaînée à un maître, et je n'en voulais aucun. Mes États du royaume insistaient, suppliaient, menaçaient ; je tenais bon. Mon père m'avait fait élever comme un prince, et l'on ne fait pas rentrer un prince dans le rang des épouses dociles. J'ai préféré régner seule, puis ne plus régner du tout, plutôt que partager mon lit avec ma couronne.
On voulait de moi un ventre couronné ; je n'offrais qu'un esprit.
—Que diriez-vous à ceux qui, de votre vivant déjà, multiplient les rumeurs sur votre nature et votre identité ?
Qu'ils se fatiguent en vain à me ranger dans une case. J'ai porté l'habit masculin quand il me plaisait, j'ai écrit que mon père voulait me former « l'esprit et le courage d'un homme », et j'ai gouverné sans époux ni tuteur. Cela suffit pour qu'on jase d'un bout à l'autre de l'Europe. On me veut énigme ; soit, je serai énigme. Dans mes Maximes, je n'ai cessé de tourner autour d'un seul mot : la liberté, ce bien sans lequel la vie n'a plus de saveur. Je ne dois de comptes ni aux États, ni aux ambassadeurs, ni aux confesseurs. Qu'ils m'appellent comme ils voudront ; moi, je sais que je n'ai jamais consenti à être autre chose que ce que je suis.
—Au crépuscule de votre vie, comment regardez-vous le chemin parcouru depuis le château de Stockholm jusqu'à Rome ?
Comme une longue marche vers ma vraie patrie. J'ai grandi reine à six ans dans une forteresse de glace, je meurs femme libre dans la chaleur de Rome. Au cardinal Azzolino, l'ami de mes dernières années, j'ai confié que c'est ici que mon âme respire enfin, entourée des plus grands esprits de la chrétienté. J'ai déposé une couronne, traversé l'Europe déguisée, choqué les cours, fondé des académies, sauvé des livres de l'oubli. On m'enterrera, dit-on, parmi les grands, sous les voûtes de Saint-Pierre — honneur inouï pour une ancienne luthérienne du Nord. Si je devais résumer ma vie, je dirais qu'elle fut une longue désobéissance heureuse. J'ai préféré la liberté à la grandeur, et je ne crois pas m'être trompée.
J'ai grandi reine dans une forteresse de glace ; je meurs femme libre dans la chaleur de Rome.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Christine de Suède. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



