Interview imaginaire avec Claire d'Assise
par Charactorium · Claire d'Assise (1194 — 1253) · Spiritualité · Philosophie · 6 min de lecture

San Damiano, un matin de l'an 1252. Dans le parloir glacé du couvent, une femme au visage creusé par vingt-huit années de maladie reçoit son visiteur assise sur une simple natte de paille. Elle a la voix basse mais l'œil vif, et derrière elle, une aiguille et un fil reposent sur un linge d'autel à demi brodé.
—Comment décririez-vous la nuit où vous avez quitté la maison de votre père ?
C'était la nuit du 18 au 19 mars 1212, la nuit des Rameaux. J'avais dix-huit ans et le cœur qui cognait comme celui d'une bête traquée. J'ai forcé une petite porte murée que l'on n'ouvrait jamais, celle qu'on réserve pour sortir les morts, et j'ai couru dans le noir jusqu'à la Portioncule. François et ses frères m'attendaient, torches à la main. Là, devant l'autel de la Vierge, il a pris des ciseaux et m'a coupé les cheveux — cette chevelure que ma famille comptait vendre au plus offrant des seigneurs d'Assise. Quand mes tresses sont tombées sur la dalle, j'ai su que la fille d'Offreduccio n'existait plus. Il ne restait qu'une servante des pauvres, en tunique de bure.
Quand mes tresses sont tombées sur la dalle, j'ai su que la fille d'Offreduccio n'existait plus.
—Vos proches n'ont pas accepté ce départ. Que s'est-il passé ensuite ?
On m'avait conduite d'abord au monastère de Sant'Angelo in Panzo, chez des moniales, le temps que l'orage familial se calme. Il ne s'est pas calmé. Mes oncles sont venus en armes, décidés à me ramener de force au logis pour me marier comme on rend une marchandise à son propriétaire. Je me suis accrochée à l'autel de toutes mes forces, mon voile arraché, et je leur ai montré ma tête tondue. Devant ce crâne nu, ils ont reculé : on n'épouse pas une femme consacrée. Quelques jours plus tard, ma jeune sœur Agnès me rejoignait, et mes oncles revinrent la battre — mais son corps, dit-on, devint si lourd qu'ils ne purent la soulever du sol. Le Ciel, ce jour-là, pesait de notre côté.
—On raconte que même le pape a voulu vous détourner de votre vœu de pauvreté. Que lui avez-vous répondu ?
Le pape Grégoire IX est venu me trouver ici même, plein de sollicitude paternelle. Il craignait que des femmes cloîtrées, sans terres ni rentes, ne meurent de faim au premier hiver. Il m'offrait de me délier de mon vœu, comme on desserre une corde trop rude. Je lui ai dit que je le priais de m'absoudre de mes péchés, mais que jamais je ne voulais être déliée de la suite du Christ. Comprenez : la pauvreté n'était pas pour moi une privation, mais un époux. On ne demande pas à une épouse de renoncer à celui qu'elle aime au prétexte qu'il est démuni. Le Fils de Dieu est né dans une crèche et mort nu sur le bois ; je ne voulais rien posséder qu'Il n'eût possédé.
La pauvreté n'était pas pour moi une privation, mais un époux.
—Ce fameux « privilège de pauvreté » que vous avez obtenu, pourquoi y teniez-vous tant ?
Le Privilegium paupertatis est chose inouïe : une bulle par laquelle Rome nous accorde le droit de ne rien posséder, ni chacune ni toutes ensemble. Le monde entier réclame des privilèges pour avoir davantage ; je n'en ai demandé qu'un seul, celui d'avoir moins que rien. Innocent III me l'octroya dès nos commencements, et Grégoire IX dut le renouveler. Plus tard, le pape Innocent IV voulut nous imposer une règle adoucie, avec des biens communs pour notre sécurité. J'ai refusé cette douceur comme un poison. Une clarisse qui thésaurise n'est plus qu'une dame ordinaire derrière des grilles. Notre seule dot, ce sont les mains ouvertes et la confiance que le pain viendra — il est toujours venu.
—Vous êtes la première femme à avoir écrit une règle religieuse approuvée par l'Église. Comment avez-vous porté ce texte ?
Pendant quarante ans, on nous a fait vivre sous des règles pensées par des hommes, celle de saint Benoît qu'on nous plaquait comme un habit trop grand. J'ai voulu que nos sœurs vivent enfin selon les mots d'une des leurs. J'ai écrit, ligne à ligne : « Je, sœur Claire, servante des pauvresses du monastère de San Damiano d'Assise... promets obéissance et révérence au seigneur pape Innocent et à ses successeurs. » Voyez comme je commence par mon nom et par le mot servante — car cette règle n'est pas un trône, c'est un tablier. Le cardinal Raynaldus l'approuva en 1252, et la bulle Solet annuere me parvint deux jours avant ma mort. J'ai pu presser le parchemin scellé contre mes lèvres avant de partir.
Cette règle n'est pas un trône, c'est un tablier.
![Le Cordon de saint François d'Assise [microforme]](/_next/image?url=https%3A%2F%2Fs3.charactorium.com%2Fmoiki-packages%2Fgallery%2Fb539e9313cd51c99.jpg&w=3840&q=75)
—Qu'espériez-vous transmettre par vos écrits à celles qui vous liraient ?
Outre la règle, j'ai laissé un Testament, dicté d'une main faible, et des lettres à Agnès de Bohême, cette princesse qui abdiqua un trône pour prendre le voile à Prague. À elle, j'ai écrit qu'elle était l'épouse d'un roi plus grand que tous les empereurs, et je l'appelais à regarder le miroir du Christ pauvre. Je voulais que mes sœurs, après moi, ne se laissent point attendrir par ceux qui, au nom de la prudence, viendraient rogner notre dénuement. Le Fils de Dieu s'est fait notre voie, et François nous l'a montrée par sa parole et son exemple. Si mes pauvres lignes pouvaient tenir mes filles debout dans cette voie quand je ne serais plus là, je n'aurais pas écrit en vain.
—L'attaque des mercenaires en 1240 reste célèbre. Vous souvenez-vous de ce jour ?
En 1240, les soldats sarrasins à la solde de l'empereur Frédéric II ravageaient la vallée de Spolète. Un matin, on les vit escalader le mur de notre clôture, à San Damiano, là où nul homme n'entre. J'étais si malade que je ne tenais plus debout ; j'ai demandé qu'on me porte jusqu'au réfectoire, et devant moi le petit coffret d'argent où reposait le Saint-Sacrement. Je me suis prosternée et j'ai supplié le Seigneur de garder ses servantes que je ne pouvais protéger de mes propres mains. Une voix, en moi, m'assura qu'Il nous garderait. Les assaillants, dit-on, furent saisis d'un tremblement et redescendirent le mur comme s'ils fuyaient un incendie. Voilà pourquoi les peintres me représentent l'ostensoir levé — moi qui ne l'ai jamais brandi comme une arme, mais tenu comme une prière.
Je ne l'ai jamais brandi comme une arme, mais tenu comme une prière.
—Cet ostensoir est devenu votre attribut. Que représente-t-il pour vous ?
Le monde retient l'image spectaculaire : la moniale malade qui met en déroute une armée. Mais l'ostensoir, ce vase où l'on expose l'hostie, ne dit pas ma force — il dit mon impuissance heureuse. Je n'avais ni épée, ni muraille solide, ni bras d'homme pour défendre San Damiano. Je n'avais que le Pain. Toute ma vie tient dans ce geste : ne rien opposer aux violents que la présence désarmée du Christ. Frédéric II régnait sur la moitié de la chrétienté avec ses armées et ses forteresses ; je régnais sur quelques cellules humides avec une hostie. Et pourtant ce sont ses soldats qui ont fui. Le Ciel n'aime pas les gros bataillons — il aime les mains vides qui savent prier.
—Vous êtes restée alitée près de trente ans. Comment occupiez-vous ces longues journées d'immobilité ?
Vingt-huit ans clouée sur ma paillasse, oui — et pas un jour d'oisiveté. On me calait le dos avec des coussins et je brodais des corporaux, ces linges de lin blanc sur lesquels on pose le calice pendant la messe. Mes doigts, quand la fièvre les laissait tranquilles, tiraient l'aiguille et le fil des heures durant. Puis j'envoyais ces linges aux petites églises pauvres des collines d'Assise, celles qui n'avaient pas de quoi couvrir décemment leur autel. Je ne pouvais plus courir vers les pauvres comme au temps de ma jeunesse, alors je cousais pour eux depuis mon lit. La souffrance n'est féconde que si elle produit quelque chose entre vos mains ; la mienne se changeait en fil de lin.
Je ne pouvais plus courir vers les pauvres, alors je cousais pour eux depuis mon lit.
—Comment se déroulait une journée ordinaire dans le couvent de San Damiano ?
Nous nous levions avant l'aube pour chanter Matines et Laudes dans la chapelle, sans feu ni brasero, sur des planches nues. L'après-midi allait au travail des mains et à la lecture des Écritures ; je m'occupais moi-même des sœurs malades, je lavais leurs pieds et changeais la paille de leurs couches — car une abbesse qui ne sert pas n'est qu'une maîtresse déguisée. Notre nourriture était le pain d'orge, les légumes bouillis, un peu d'eau. Je jeûnais tant que François, du temps qu'il vivait, dut m'ordonner sous obéissance de manger chaque jour un morceau de pain, de peur que je ne me tue à force d'austérité. Le soir, après Complies, le silence tombait sur nous comme un manteau, et je veillais souvent seule jusqu'à des heures avancées.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Claire d'Assise. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


