Interview imaginaire avec David Hume
par Charactorium · David Hume (1711 — 1776) · Philosophie · 5 min de lecture
C'est dans un cabinet tranquille de la New Town d'Édimbourg, en cette fin d'été 1776, qu'Adam Smith retrouve son vieil ami David Hume, affaibli mais l'œil toujours malicieux. Une théière fume entre eux, et la lumière déclinante du soir glisse sur les livres reliés en cuir qui couvrent les murs. Ils se connaissent depuis tant d'années, ont arpenté ensemble les tavernes de la vieille ville et débattu jusqu'à l'aube ; Smith vient ce soir non en philosophe, mais en ami, recueillir la voix de l'homme derrière l'œuvre.
—David, toi qui m'as si souvent provoqué sur la causalité dans nos soupers, dis-moi simplement : que voulais-tu donc qu'on jette au feu en 1748 ?
Ah, mon cher Adam, tu me connais trop pour me croire incendiaire ! Dans mon Enquête sur l'entendement humain, je ne réclamais le bûcher que pour les volumes vides — ceux qui ne contiennent ni raisonnement sur les nombres, ni expérience sur les faits, rien que sophismes et illusions. Toute connaissance véritable naît de l'expérience sensible : nos impressions d'abord, vives et immédiates, puis les idées qui n'en sont que les copies affaiblies. Et la fameuse causalité que les métaphysiciens croient lire dans la nécessité ? Une simple habitude de l'esprit, l'accoutumance à voir un événement en suivre un autre. Voilà tout mon empirisme : je ne nie pas la cause, je nie qu'on la voie. Nous l'attendons, voilà la vérité.
La causalité, ce n'est pas une nécessité que l'on voit, c'est une habitude que l'on prend.
—Mon ami, l'Europe entière a bruissé de ta querelle. Quand tu as accueilli Rousseau en Angleterre en 1766 pour le protéger, t'attendais-tu à pareil naufrage ?
Pas un instant, Adam, et c'est bien ce qui me navre encore. Je l'avais reçu comme on reçoit un proscrit, lui ouvrant ma protection contre ceux qui le persécutaient sur le continent. J'y ai mis toute ma générosité, sincèrement. Et voilà que cet homme, rongé par je ne sais quelle fièvre de l'âme, s'est mis à voir en moi le chef d'un complot ourdi pour le perdre ! Il m'accusa publiquement, et le scandale courut tous les salons d'Europe. J'ai longtemps cru qu'on pouvait raisonner avec un esprit blessé ; j'ai appris qu'une imagination malade fabrique ses propres bourreaux. Le pire fut de devoir me défendre d'une bonté que je croyais au-dessus du soupçon.
Une imagination malade fabrique ses propres bourreaux.
—Tu te souviens, quand tu es revenu de Paris : tout Édimbourg jasait du « gros David » adulé des dames. Cet accueil de 1763, l'avais-tu vu venir ?
Jamais de la vie ! Imagine, Adam : un philosophe corpulent et placide, peu fait pour les mondanités, soudain disputé par les plus grandes dames de la cour. Dès mon arrivée comme secrétaire d'ambassade, les salons se sont arraché ma compagnie comme si j'étais quelque prodige. On me surnommait « le gros David » et, ma foi, j'acceptais le sobriquet de bon cœur — il fallait bien sourire de cette ronde. J'y ai pourtant gagné l'amitié de Diderot, de d'Alembert, de tous ces esprits de l'Encyclopédie. Sous la perruque poudrée et les civilités, c'étaient là les seules heures où la conversation valait la peine. La gloire mondaine m'amusait ; l'esprit français, lui, me retenait.
On m'a fait fête comme à un prodige : moi, le gros David, disputé par les salons de Paris.
—Et derrière les courbettes des salons, toi le sceptique, n'as-tu jamais flairé quelque vanité dans cette adulation parisienne ?
Bien sûr, mon ami, et c'est là tout le sel de la chose. Un homme qui a passé sa vie à démonter les illusions de l'esprit ne se laisse pas griser par les compliments d'une comtesse ! Je voyais fort bien que cette mode m'emporterait comme elle emporte tout, et qu'un autre prendrait ma place à la saison suivante. Mais qu'importe la sincérité du monde quand la table est bonne et la conversation vive ? J'ai joui de Paris en observateur autant qu'en convive, goûtant l'esprit sans dupe de l'encens. Toi qui connais ma méfiance des certitudes, tu devines que je rangeais ces honneurs au rayon des impressions agréables, sachant fort bien qu'elles s'effaceraient en idées pâles. Le plaisir, oui ; la vanité, jamais longtemps.
J'ai goûté l'encens des salons sans jamais en être la dupe.

—Je veux qu'on se souvienne aussi de l'injustice. En 1745, on t'a refusé une chaire à Édimbourg pour irréligion. Cette blessure-là, comment l'as-tu portée ?
Avec moins de sérénité que je ne l'ai laissé paraître, Adam. Qu'on me jugeât indigne d'enseigner dans ma propre ville, sous prétexte que mes idées sentaient le soufre, voilà qui m'a marqué. On craignait l'irréligieux davantage qu'on ne pesait le philosophe. Mais le sort, qui aime l'ironie, m'a conduit en 1752 à la bibliothèque des avocats — l'une des plus riches collections d'Écosse. Là, parmi les livres reliés en cuir, j'ai trouvé non une chaire mais bien mieux : la matière de mon Histoire de l'Angleterre. Celle que les universités me refusaient, ce sont mes six volumes qui me l'ont enfin donnée, la reconnaissance. On m'a fermé une porte ; j'en ai ouvert une plus grande.
On m'a refusé une chaire ; la bibliothèque m'a donné une œuvre.
—Cette Histoire de l'Angleterre, tu l'as menée pendant que nous débattions tant d'économie. Qu'a-t-elle changé pour toi, l'historien plus que le philosophe ?
Elle m'a enfin rendu lisible, Adam ! Mon Traité de la nature humaine, tu le sais, était tombé mort-né de presse — pas une âme pour le lire. La philosophie ne nourrissait ni ma bourse ni mon nom. Mais l'histoire, voilà qui parle à tous : les passions des rois, les guerres, les révolutions, racontées sans le fatras des partis. Mes six volumes, parus entre 1754 et 1762, sont devenus l'ouvrage qu'on trouvait dans chaque bibliothèque honnête du royaume. Pour la première fois, je vivais de ma plume en homme indépendant. Le philosophe avait labouré sans récolte ; l'historien a moissonné. Et pourtant, vois l'ironie : ce sont mes pages sur l'entendement, jadis dédaignées, qui me survivront peut-être le mieux.
Le philosophe avait labouré sans récolte ; l'historien a moissonné.

—David, tu sais l'affection que je te porte. Parle-moi sans détour de ta mort qui s'approche : d'où te vient ce calme qui déroute tant nos amis dévots ?
De la même source que tout le reste, Adam : je n'attends rien que je n'aie quelque raison d'attendre. Pourquoi tremblerais-je devant un passage dont nul n'est jamais revenu m'effrayer ? Je m'amuse plutôt à chercher quelle excuse je pourrais présenter à Charon pour différer la traversée du Styx — quelque correction de plus à mes ouvrages, peut-être ! Mais le vieux passeur ne s'y laissera pas prendre. Vois-tu, une vie réglée par l'expérience ne réclame pas, au bout, les consolations qu'elle n'a jamais cru fondées. Je m'éteins comme j'ai vécu, l'esprit doux et la conscience tranquille. Que cela choque les âmes pieuses, soit ; je ne leur dois pas une frayeur que je n'éprouve point.
Je cherche encore quelle excuse présenter à Charon pour retarder la traversée.
—Tes Dialogues sur la religion naturelle, que tu m'as confiés, tu veux qu'ils ne paraissent qu'après toi. Pourquoi tant de précaution, mon ami ?
Parce que la prudence, Adam, est la dernière vertu du sceptique ! J'y examine les arguments en faveur de l'existence de Dieu avec une rigueur que la société britannique ne me pardonnerait pas de mon vivant. Toute ma vie j'ai été le gros David l'incrédule — inutile d'allumer un dernier incendie quand la flamme s'éteint d'elle-même. Ces dialogues disent que nul système ne résout les difficultés où nos concepts si bornés se heurtent à un univers si vaste : le tout demeure un rideau de mystère. Voilà qui se dit mieux d'une voix éteinte, où la colère ne peut plus atteindre l'auteur. Je te les confie à toi, en qui j'ai foi — c'est le seul article de foi que je me connaisse.
Tu es le seul article de foi que je me connaisse.
—Quand je repense à nos après-midis dans les clubs d'Édimbourg, avec Ferguson et Robertson, dis-moi : qu'est-ce que cette amitié t'a donné que la gloire ne pouvait pas ?
Tout ce qui comptait, Adam. La gloire est une impression éclatante mais froide ; l'amitié, elle, est la chaleur même du foyer. Songe à nos heures dans les tavernes, à ces conversations où l'on défaisait le monde entre deux verres de claret — c'est là, bien plus que dans les salons de Paris, que ma pensée s'est aiguisée. Vous étiez mes contradicteurs et mes complices à la fois. Quand l'université me chassait et que Rousseau me calomniait, c'est votre estime qui me tenait debout. Un homme peut se passer de chaire et de couronne, non de quelques amis qui le comprennent. La sympathie, vois-tu — ce sentiment que je place au fondement de la morale — je ne l'ai pas seulement pensée : avec toi, je l'ai vécue.
La sympathie, je ne l'ai pas seulement pensée : avec toi, je l'ai vécue.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de David Hume. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


