Interview imaginaire avec David Hume
par Charactorium · David Hume (1711 — 1776) · Philosophie · 6 min de lecture
Édimbourg, un soir de 1776. Dans une maison flambant neuve de la New Town, au coin de la rue qui portera bientôt son nom, un gros homme jovial nous reçoit en bras de chemise, un verre de bordeaux à la main. La goutte le tient, mais l'esprit reste vif comme une lame : voici David Hume, que l'Écosse n'a pas voulu pour professeur et que toute l'Europe lit.
—Comment se souvient-on de l'accueil réservé à votre tout premier livre ?
À vingt-trois ans, je me suis retiré près de La Flèche, dans le calme de la campagne française, à deux pas du collège jésuite où Descartes avait usé ses fonds de culotte. C'est là que j'ai composé mon Traité de la nature humaine. J'en attendais un fracas ; il n'y eut qu'un silence poli. L'ouvrage tomba des presses sans qu'aucun dévot daignât même s'en indigner, ce qui, pour un jeune auteur, est l'humiliation suprême. J'avais pourtant voulu introduire la méthode expérimentale dans l'étude de l'esprit, traiter l'entendement, les passions et la morale comme un naturaliste traite ses plantes. Édimbourg haussa les épaules. Il m'a fallu trente ans pour que ce nourrisson mal-aimé fût enfin tenu pour mon meilleur ouvrage. La leçon ? Un philosophe doit apprendre la patience avant la métaphysique.
Un philosophe doit apprendre la patience avant la métaphysique.
—Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d'avoir voulu jeter les livres au feu ?
On me prête des bûchers que je n'allume point ! Dans mon Enquête sur l'entendement humain, en 1748, j'ai simplement proposé une épreuve. Prenez en main un volume de théologie ou de métaphysique scolastique et interrogez-le : « Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait ? Non. Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. » Voilà tout mon crime. Je ne condamne pas la curiosité de l'esprit ; je congédie le verbiage qui se pare du beau nom de savoir. Ce qui ne se laisse ni mesurer ni éprouver par l'expérience n'est qu'une fumée que les hommes prennent trop souvent pour une flamme.
Une fumée que les hommes prennent trop souvent pour une flamme.
—Pourquoi soutenez-vous que la causalité n'est qu'une habitude de l'esprit ?
Regardez deux billes rouler sur le tapis d'une taverne d'Édimbourg. L'une vient en heurter une autre, et la seconde s'élance aussitôt. Vous dites : le premier choc a causé ce mouvement. Mais qu'avez-vous vu, au juste ? Un heurt, puis un déplacement — jamais ce lien secret, cette nécessité que votre esprit imagine entre eux. Or tout notre savoir naît de ce que je nomme les impressions, ces perceptions vives et immédiates dont nos idées ne sont que les copies affaiblies. Et nulle impression ne nous livre jamais la causalité elle-même. Ce que nous appelons cause et effet n'est donc que l'ouvrage d'une coutume : pour avoir cent fois vu le choc suivi du mouvement, l'esprit glisse machinalement de l'un à l'autre, et baptise « loi de la nature » sa propre accoutumance.
—Que diriez-vous de l'accueil que vous réservèrent les salons parisiens ?
En 1763, lord Hertford m'emmena à Paris comme secrétaire d'ambassade, et je connus là le plus étrange renversement de fortune. Le pays qui passe pour le plus poli d'Europe se mit à fêter un lourd Écossais que ses propres compatriotes tenaient pour un mécréant. Les dames se disputaient ma compagnie dans les salons ; je soupais chez Diderot, je devisais avec d'Alembert et tous ces messieurs de l'Encyclopédie. Imaginez un homme accoutumé au claret et aux conversations rugueuses des tavernes, soudain promené de boudoir en boudoir comme une curiosité de cabinet. Cela m'amusait fort, je l'avoue sans honte. Mais je n'ai jamais laissé cette faveur me tourner tout à fait la tête : j'ai toujours su que la gloire mondaine est la plus fragile de toutes les impressions.
—Vous souvenez-vous du moment où votre amitié avec Rousseau tourna au désastre ?
Ah, le malheureux Rousseau ! En 1766, je l'accueillis en Angleterre pour le mettre à l'abri de ceux qui le persécutaient sur le continent. Je lui obtins protection, logis, jusqu'à une pension du roi. Et comment fus-je payé de mes peines ? Cet esprit génial mais tourmenté, voyant des complots partout, se persuada que j'étais le chef même de la cabale ourdie contre lui. Il m'accusa publiquement, par lettres, de l'avoir attiré en Angleterre pour mieux le déshonorer. Le scandale retentit dans toute l'Europe savante, et l'on me pressa de répondre. J'avoue que ma tranquillité de philosophe en fut quelque temps ébranlée : on supporte mieux les coups d'un ennemi déclaré que l'ingratitude d'un homme qu'on a voulu sauver. Je tiens cette affaire pour le plus amer chagrin de ma vie.
On supporte mieux les coups d'un ennemi que l'ingratitude d'un homme qu'on a voulu sauver.

—Pourquoi celui que l'on tient pour un grand philosophe n'obtint-il jamais de chaire ?
Un grand philosophe ? Voilà un titre que je laisse à la postérité, si elle veut bien me le prêter. La vérité, plus prosaïque, c'est qu'en 1745 la chaire de morale d'Édimbourg me fut refusée, et derechef celle de Glasgow, plus tard. Le grief ? Mes idées sentaient le soufre ; on me jugeait irréligieux, dangereux pour la jeunesse studieuse. Le pays qui m'a vu naître ne voulut jamais me confier ses étudiants. Je m'en consolai en devenant, en 1752, bibliothécaire de la Faculté des avocats — modeste emploi, mais qui m'ouvrait l'une des plus belles collections d'Écosse. C'est dans cette mer de volumes que je pus enfin écrire mon Histoire de l'Angleterre. Les dévots m'avaient fermé la chaire ; ils m'avaient, sans le vouloir, ouvert une bibliothèque.
Les dévots m'avaient fermé la chaire ; ils m'avaient, sans le vouloir, ouvert une bibliothèque.
—On vous surnommait « le gros David » — portiez-vous ce sobriquet de bon cœur ?
De fort bon cœur ! Une comtesse française me baptisa « le gros David », et je n'ai jamais songé à protester contre une si juste observation. La nature m'a fait l'esprit sceptique mais le corps généreux, et j'ai toujours tenu qu'une philosophie qui se brouille avec le ventre est une philosophie qui ment. On me croit volontiers enseveli dans mes abstractions ; or je suis un assez bon cuisinier, et j'estime mes talents de fourneau aussi respectables que ma plume. À Édimbourg, je reçois mes amis — Adam Smith, Ferguson, Robertson — et je leur mitonne moi-même le souper, car nul, croyez-moi, ne pense bien sur une table mal servie. Un philosophe corpulent et jovial fera toujours moins de mal au monde qu'un austère qui jeûne par vertu.
Une philosophie qui se brouille avec le ventre est une philosophie qui ment.

—Comment se déroulaient ces fameux soupers avec les esprits des Lumières écossaises ?
Le soir venu, quand le calme tombe sur la Old Town, voilà l'heure que je préfère entre toutes. On allume les chandelles, on débouche le claret — ce vin de Bordeaux que la vieille alliance franco-écossaise nous vaut encore sur nos tables —, et la conversation s'élève. Nous refaisons l'histoire, nous disputons de morale et de commerce ; Adam Smith déroule devant nous ses idées sur la richesse des nations bien avant de les coucher sur le papier. Édimbourg est devenue, je le dis sans fausse modestie, une petite Athènes du Nord, où l'on rencontre à chaque coin de close un homme d'esprit. Je tiens ces soupers prolongés pour le véritable laboratoire de la philosophie : non la solitude glacée du cabinet, mais le commerce vif et joyeux des intelligences autour d'un bon verre.
—À l'approche de la mort, dit-on, vous plaisantez avec Charon — d'où vous vient ce calme ?
Du calme ? Disons plutôt de l'enjouement. Je ne vois pas pourquoi il faudrait quitter la table de la vie en gémissant. Quand je songe à la traversée, j'imagine volontiers ma conversation avec Charon, le nocher des Enfers. Je lui demanderais un petit délai : laisse-moi, bon passeur, voir tomber encore quelques-unes de ces superstitions qui affligent le monde. Mais le bourru me répondrait sans doute que je n'en verrais point la fin avant des siècles, et qu'il faut bien monter dans la barque. Mon ami Adam Smith s'étonne que je passe ainsi mes derniers jours. La vérité, c'est qu'un homme qui n'a fondé sa vie ni sur les terreurs ni sur les consolations de la religion n'a aucune raison de trembler lorsque l'expérience, sa seule maîtresse, touche enfin à son terme.
Laisse-moi, bon passeur, voir tomber encore quelques-unes de ces superstitions qui affligent le monde.
—Cette sérénité sans consolation religieuse n'a-t-elle pas scandalisé vos contemporains ?
Profondément, et je le savais d'avance. Voilà pourquoi mes Dialogues sur la religion naturelle, où j'examine froidement les arguments en faveur de l'existence de Dieu, ne paraîtront qu'après ma mort — j'en ai laissé l'ordre exprès. On pardonne à un mort ce que l'on lyncherait chez un vivant. Qu'un homme puisse s'éteindre paisible sans se jeter dans les bras d'un prêtre, voilà ce qui terrifie mes bons compatriotes ; ils y voient un scandale, presque un défi lancé au Ciel. Pour moi, l'univers entier demeure un rideau de mystère qu'aucun système, aucune hypothèse ne saurait déchirer, et je n'ai point la sottise de prétendre lire ce que mes facultés si bornées ne peuvent embrasser. Mourir en sceptique serein, c'est encore la plus honnête façon d'avouer son ignorance.
Mourir en sceptique serein, c'est encore la plus honnête façon d'avouer son ignorance.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de David Hume. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


