Interview imaginaire avec Émilie du Châtelet
par Charactorium · Émilie du Châtelet (1706 — 1749) · Philosophie · Sciences · 5 min de lecture
Nous sommes à Cirey-sur-Blaise, par une froide soirée de novembre : dans le cabinet de travail de la marquise du Châtelet, des globes célestes et des prismes optiques côtoient des liasses de manuscrits couverts d'algèbre. Un exemplaire latin des Principia Mathematica gît ouvert sur le bureau, ses marges envahies d'une écriture fine et pressée. Émilie du Châtelet nous reçoit entre deux pages de sa traduction, le regard vif, la plume encore à la main.
—Comment une marquise en vient-elle à se déguiser en homme pour entrer dans un café parisien ?
Ce soir-là, au Café Gradot, les plus brillants esprits de Paris débattaient de l'optique de Newton. J'aurais pu envoyer mon valet s'informer des conclusions, ou attendre qu'un galant voulût bien me les résumer. Je n'en avais aucune envie. J'ai donc emprunté les habits d'un abbé de province, coiffé un chapeau à larges bords, et poussé la porte. Ce qui paraît singulier dans cette affaire, c'est qu'on trouvât singulier qu'une femme voulût entendre parler de physique. La science ne sait pas lire le sexe d'un visage — c'est l'institution qui lui apprend ce préjugé. Et les institutions, j'ai très tôt compris qu'il fallait les contourner avec méthode, faute de pouvoir les convaincre en frontal.
La science ne sait pas lire le sexe d'un visage — c'est l'institution qui lui apprend ce préjugé.
—Les salons littéraires vous offraient pourtant une tribune — en quoi ces cafés de savants vous semblaient-ils irremplaçables ?
Dans un salon, on attend de la femme qu'elle brille — qu'elle pose la bonne question, qu'elle soit l'ornement de la conversation. J'ai joué ce jeu, et j'y excelle, que l'on me pardonne cette franchise. Mais les cafés étaient autre chose : des espaces bruts où l'on tirait des équations sur des nappes de lin, où l'on se disputait sans cérémonie sur la vis viva ou sur la diffraction de la lumière. On n'y cherchait pas à plaire, on y cherchait à avoir raison. C'est cette liberté-là qui m'attirait — non la mondanité, mais la possibilité de me tromper à voix haute en bonne compagnie savante, et d'en apprendre davantage que dans n'importe quel salon parisien.
—Comment l'idée de faire de Cirey un laboratoire scientifique privé vous est-elle venue ?
Par nécessité, simplement. Les institutions qui auraient dû nous accueillir nous fermaient leurs portes — à moi pour être femme, à Voltaire pour avoir trop souvent raison contre les mauvaises personnes. Le château de Cirey-sur-Blaise était dans un état qui ne méritait guère qu'on y séjournât. Nous l'avons refait entièrement : une bibliothèque de plus de vingt mille volumes, des instruments d'optique, des prismes pour travailler la réfraction, un équipement digne d'une académie digne de son nom. Quand les portes officielles sont verrouillées, on construit ses propres murs. Et ces murs-là n'excluaient personne sur critère de naissance ni de sexe — ce qui le rendait d'emblée supérieur à toutes les académies royales de France.
—Décrivez-nous une journée ordinaire à Cirey — comment s'organisait ce temps que vous vous étiez taillé sur mesure ?
Le matin, je répondais à mes correspondances avec Maupertuis, Bernoulli ou Clairaut — des hommes qui avaient la générosité de me traiter en égale. L'après-midi appartenait aux travaux : rédaction, calculs, expériences dans le cabinet de physique. J'oubliais de manger, ce qui désespérait mon cuisinier. Le soir, des hôtes arrivaient parfois — philosophes, nobles éclairés — et l'on soupait, l'on lisait à voix haute. Puis chacun regagnait son appartement, et je reprenais ma plume jusqu'à la nuit avancée, à la lueur d'une bougie, entourée de mes prismes et de mes feuillets couverts d'algèbre. C'était une vie peu ordinaire pour une marquise. C'était la seule qui me convînt.
—Pourquoi avoir financé vous-même des expériences avec des boules de plomb pour trancher le débat sur les forces vives ?
Parce qu'on ne tranche pas en philosophie naturelle par l'autorité d'un nom. Descartes affirmait que la quantité de mouvement d'un corps se mesure à mv — masse fois vitesse. Leibniz soutenait que c'est mv² — le carré de la vitesse — qui rend compte de l'énergie. Ce débat s'éternisait dans les cabinets depuis des décennies. J'ai décidé de le soumettre à l'argile. Des billes de plomb tombant de différentes hauteurs y laissent des empreintes mesurables : la profondeur varie avec le carré de la vitesse, pas avec la vitesse simple. Les chiffres ne mentent pas. J'ai payé ces expériences de ma propre bourse — ce n'est pas l'aspect qui me pèse le plus. Ce qui m'importait, c'est que personne ne pût désormais ignorer les mesures.
On ne tranche pas en philosophie naturelle par l'autorité d'un nom.

—Que révèle ce débat sur les forces vives sur la façon dont la physique de votre siècle se construit ?
Il révèle que la physique n'est pas encore entièrement purgée des querelles d'école. On défend Newton contre Leibniz comme on défend un drapeau — par allégeance nationale autant que par conviction scientifique. J'ai voulu montrer, dans mes Institutions de Physique de 1740, que les deux systèmes pouvaient se parler, se compléter, si l'on acceptait de les lire sans hostilité préalable. La mécanique newtonienne gouverne les trajectoires célestes ; la dynamique leibnizienne rend compte de l'énergie des corps en mouvement. Ce ne sont pas deux vérités ennemies — ce sont deux langages qui décrivent des réalités que nous n'avons pas encore su unifier. Peut-être faudra-t-il du temps, et des esprits moins partisans que les nôtres.
—En 1738, vous soumettez anonymement un mémoire sur le feu à l'Académie des sciences — sans en informer Voltaire. Pourquoi ce secret ?
Parce que je voulais être jugée sur ce que j'avais pensé, non sur ce que je représentais. Voltaire était déjà célèbre — sa protection m'eût été un avantage suspect aux yeux des examinateurs. Et puis il y a dans l'anonymat une forme de coquetterie intellectuelle que j'assume volontiers : je voulais savoir si mes arguments tenaient debout seuls, sans l'étayage du nom ni du rang. L'Académie reçut ce mémoire sans savoir à qui il appartenait. Elle le publia — ce qui est, dans ce siècle, un honneur extraordinaire pour n'importe qui, et plus encore pour une femme que cette même institution refusait d'admettre comme membre. Voltaire, quand il apprit l'histoire, me dit que j'aurais pu le prévenir. Il avait soumis son propre mémoire la même nuit, sans me consulter non plus. Nous sommes pareils, finalement.

—Comment viviez-vous cette contradiction d'être reconnue par l'Académie des sciences tout en en étant exclue à titre de membre ?
Avec une irritation tranquille. En 1746, on élit Voltaire à l'Académie française — grand honneur, bien mérité. Moi, j'aurais pu y prétendre sur certains domaines, peut-être davantage que lui. Mais les statuts ne prévoient pas les femmes, et les statuts ont raison aux yeux de ceux qui les ont rédigés. Il y a deux manières de répondre à une porte fermée : la cogner jusqu'à s'abîmer les poings, ou construire son travail de sorte qu'on ne puisse plus longtemps faire semblant qu'il n'existe pas. Ma traduction de Newton, mes Institutions, mes mémoires publiés par l'Académie elle-même — voilà mon dossier. La postérité n'aura pas les mêmes statuts.
—Vous étiez persuadée de ne pas survivre à cet accouchement. Comment cette certitude a-t-elle transformé votre rapport à la traduction des Principia ?
Elle l'a rendue absolument urgente. Je n'avais pas peur de mourir — ou du moins, c'est ce que je me répétais. Ce qui m'était insupportable, c'est l'idée de laisser ce travail inachevé. Newton avait posé les fondements de la mécanique céleste en latin ; personne n'en avait encore offert de version française avec le commentaire algébrique qu'il mérite. Là-bas, à Lunéville, dans la résidence du roi Stanislas, je travaillais douze heures certains jours, parfois davantage, à la lueur d'une bougie. Mon commentaire de la troisième partie était le plus difficile. Je l'ai terminé peu avant d'accoucher. Si ce manuscrit brûlait demain, il n'existerait plus de version française complète de cette œuvre. Cela me suffisait comme raison de ne pas dormir.
Je n'avais pas peur de mourir. Ce qui m'était insupportable, c'est l'idée de laisser ce travail inachevé.
—Que représentait, pour vous, rendre Newton accessible en français ?
Un acte politique autant que scientifique. La France est encore en grande partie cartésienne — on y enseigne les tourbillons de Descartes là où Newton a depuis longtemps imposé la gravitation universelle. Cette résistance n'est pas seulement intellectuelle : elle est nationale, presque jalouse. Traduire les Principia Mathematica, ce n'est pas trahir la France — c'est lui offrir l'outil sans lequel elle ne pourra pas avancer. Et ma traduction n'est pas servile : j'y ajoute mes propres développements algébriques, je commente, je mets en vis-à-vis ce que Newton démontre et ce que Leibniz en éclaire autrement. Je suis persuadée que bien des femmes ignorent leurs propres talents par le vice de leur éducation — j'aurais pu écrire la même chose de la France entière, et de Newton.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Émilie du Châtelet. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


