Interview imaginaire avec Eugène Ionesco
par Charactorium · Eugène Ionesco (1909 — 1994) · Lettres · 5 min de lecture
Deux élèves de 12 ans sont venus avec leur classe découverte rencontrer un vieux monsieur au visage rond et aux grosses lunettes. Il les attend dans son appartement parisien plein de livres et de tableaux qu'il a peints lui-même. Il s'appelle Eugène Ionesco, et il aime beaucoup les questions des enfants.
—Vous êtes né où ? On dit que vous étiez un peu roumain et un peu français.
Tu as raison, mon enfant. Je suis né en 1909 à Slatina, une petite ville de Roumanie. Mon papa était roumain, ma maman était française. Imagine un enfant qui entend deux langues à la maison, comme deux musiques différentes. Très jeune, on s'est installés à Paris. Le français est devenu ma vraie maison, pas un pays sur une carte, mais des mots dans ma tête. Tu sais, toute ma vie je me suis senti étranger partout. En Roumanie, on me trouvait trop français. En France, trop roumain. Au fond, mon vrai pays, c'était la langue que j'aimais.
Mon vrai pays, ce n'était pas une carte, c'était une langue.
—Et après, vous êtes reparti en Roumanie ? Pourquoi vous êtes revenu ?
Oui. Quand j'avais seize ans, en 1925, mes parents ont divorcé et je suis reparti en Roumanie. Mais quelques années plus tard, j'ai senti quelque chose de terrible monter là-bas. Imagine une rue où, peu à peu, les gens se mettent tous à crier la même chose, à haïr les mêmes personnes, sans plus réfléchir. C'était la montée du fascisme. En 1938, j'ai fui ça et je suis revenu à Paris. Je voulais écrire une thèse sur un poète et sur la mort. J'avais peur, j'étais pauvre. Mais je préférais la peur de la liberté à la tranquillité du troupeau.
Je préférais la peur de la liberté à la tranquillité du troupeau.
—C'est vrai qu'une de vos pièces est née d'un livre pour apprendre l'anglais ?
Oui, et ça me fait encore rire ! J'apprenais l'anglais tout seul, avec une méthode Assimil. Tu sais, ces petits livres avec des phrases à répéter. Et je tombe sur des phrases comme « le plafond est en haut, le plancher est en bas ». Évident, non ? Si bête, si vide, que c'en était drôle. Je me suis dit : voilà comment parlent souvent les gens, sans rien se dire de vrai. J'en ai fait une pièce entière, La Cantatrice chauve, en 1950. Je l'ai appelée une « anti-pièce » : une pièce qui se moque des règles du théâtre. Tout est parti d'un manuel de langue !
Le plafond est en haut, le plancher est en bas : et si on parlait tous comme ça ?
—Ça a marché tout de suite ? Il y avait beaucoup de monde le premier soir ?
Oh non, pas du tout ! La première de La Cantatrice chauve, au Théâtre des Noctambules, il y avait trois spectateurs dans la salle. Trois ! Imagine : tu montes sur scène, tu as travaillé des mois, et tu comptes presque les gens sur les doigts d'une main. Beaucoup auraient abandonné. Moi, je croyais à mon idée bizarre. Et tu sais quoi ? Depuis 1957, on joue mes pièces tous les soirs au Théâtre de la Huchette, à Paris, sans jamais s'arrêter. La leçon est simple : ce n'est pas la foule du premier soir qui décide. C'est le temps.
Ce n'est pas la foule du premier soir qui décide, c'est le temps.
—Pourquoi vous avez écrit une pièce où les gens se transforment en rhinocéros ?
Parce que j'avais vu ça pour de vrai, mon enfant. Pas des bêtes, bien sûr. Mais des hommes. En Roumanie, j'avais vu des amis, des gens intelligents, se mettre soudain à penser tous pareil, à suivre une idée violente comme un troupeau. Un jour l'un, le lendemain l'autre. C'était comme une maladie. Dans ma pièce Rhinocéros, en 1959, j'ai inventé un mot pour ça : la « rhinocérite ». La maladie de ceux qui perdent leur tête pour faire comme tout le monde. Le héros, lui, reste un homme jusqu'au bout. Difficile, mais il refuse de devenir une bête.
La rhinocérite, c'est la maladie de ceux qui pensent tous pareil.

—Comment vous vouliez que ça se passe sur scène ? Ça devait faire peur ?
Oui, je voulais que ça remue le ventre ! Pendant les répétitions, je demandais aux acteurs d'imiter vraiment les rhinocéros, le souffle, la lourdeur. Le metteur en scène, Jean-Louis Barrault, trouvait que j'exagérais. On a beaucoup discuté pour trouver l'équilibre. Tu sais, j'avais vécu l'Occupation à Paris, caché, pauvre, pendant que des armées défilaient. J'avais senti dans ma chair ce que c'est, une foule qui écrase tout. Je voulais que le spectateur ressente ce malaise, pas qu'il regarde tranquillement. Le théâtre, pour moi, ce n'est pas joli. C'est la vie qu'on grossit jusqu'à ce qu'elle dérange.
Le théâtre, ce n'est pas joli : c'est la vie qu'on grossit jusqu'à déranger.
—Vous êtes entré à l'Académie française ? C'est bizarre pour quelqu'un qui se moquait de tout, non ?
Ah, tu as bien compris le paradoxe ! Oui, en 1970, on m'a élu à l'Académie française. Imagine : moi qui avais passé ma vie à me moquer des discours creux et des belles cérémonies, me voilà en habit vert avec une épée, sous la grande coupole ! Certains intellectuels comme Sartre se sont bien moqués de moi. Mais tu sais, j'ai accepté avec un sourire en coin. On peut critiquer les rituels et, parfois, y entrer pour les regarder de l'intérieur. J'y ai dit une chose à laquelle je crois : la littérature, c'est la mémoire vivante d'un peuple, capable de dire non à ce qui n'est pas humain.
On peut se moquer d'un rituel et, un jour, sourire en y entrant.

—On dit que vous aviez très peur de la mort. C'est vrai ?
Oui, et je ne vais pas te mentir, mon enfant. J'ai eu peur de mourir toute ma vie. J'appelais ça « la grande absence ». Le soir, je n'arrivais pas à dormir en y pensant. Dans mon Journal en miettes, j'ai écrit que j'avais peur de mourir et peur de vivre, deux peurs très différentes. Alors, comme un enfant qui parle de ce qui l'effraie pour avoir moins peur, j'ai écrit une pièce là-dessus : Le Roi se meurt, en 1962. Un roi apprend qu'il va mourir dans une heure, et il refuse. Comme nous tous. Écrire ma peur, c'était ma façon de la regarder en face.
Écrire ma peur, c'était ma façon de la regarder en face.
—Et c'est vrai qu'à la fin vous vous êtes mis à peindre des rhinocéros ?
C'est vrai, regarde, il y en a sur ces murs ! À partir des années 1970, j'ai pris des pinceaux et une palette. Je peignais des figures un peu fantomatiques, des silhouettes étranges, et oui, parfois mes fameux rhinocéros. Tu sais, quand on a peur d'une chose toute sa vie, on cherche plein de façons de la dire. Avec des mots au théâtre. Avec des phrases dans mes carnets, le matin, quand je notais mes rêves au réveil. Et maintenant avec des couleurs. La peinture me servait à dire ce que les mots n'arrivaient plus à dire. C'était comme respirer autrement.
La peinture me servait à dire ce que les mots ne disaient plus.
—Si on retient une seule chose de vous, ce serait quoi, vous croyez ?
Quelle belle question, mon enfant. Si tu retiens une chose, retiens celle-ci : méfie-toi des phrases toutes faites, de celles que tout le monde répète sans réfléchir. Moi, j'ai bâti tout mon théâtre là-dessus, depuis ce petit manuel d'anglais jusqu'aux rhinocéros. Quand les gens parlent sans plus rien se dire, ou pensent tous pareil, quelque chose d'humain s'efface. Garde tes propres mots. Pose des questions, même bêtes en apparence, comme vous l'avez fait aujourd'hui. C'est ça, rester un homme libre et pas une bête du troupeau. Et ça, vois-tu, ça dure plus longtemps que n'importe quel applaudissement.
Garde tes propres mots : c'est ça, rester libre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Eugène Ionesco. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


