Interview imaginaire avec Gabriela Mistral
par Charactorium · Gabriela Mistral (1889 — 1957) · Lettres · 6 min de lecture
Vallée d'Elqui, un soir de l'hiver austral. Sur la terrasse d'une maison basse de Vicuña, une femme au châle sombre regarde les montagnes virer au violet. Elle a posé son cahier sur ses genoux, comme chaque nuit depuis l'enfance, et accepte de parler — lentement, à la manière de qui a longtemps enseigné à des enfants qui n'avaient ni livres ni souliers.
—Comment devient-on institutrice à quinze ans, sans diplôme, dans les écoles des campagnes chiliennes ?
On le devient parce qu'on a faim d'enseigner avant d'avoir le droit de le faire. À quinze ans, je tenais déjà la craie devant des enfants de hameaux où l'on comptait sur ses doigts gercés. L'escuela normal m'avait fermé sa porte : on me jugeait d'esprit trop libre, mes lectures inquiétaient ces messieurs des commissions. Alors j'ai appris en enseignant, et enseigné pour apprendre. Mon manuel scolaire, je le corrigeais à la lampe, l'adaptant aux récoltes et aux saisons de ces vallées arides, car on n'instruit pas un enfant des Andes avec les images d'un salon de Santiago. Ce n'est qu'en 1910, après un examen spécial qu'on m'a concédé comme une aumône, que j'ai tenu mon brevet. La maîtresse d'école est le plus sacré des métiers : c'est là qu'un peuple dépose ce qu'il a de plus précieux, ses enfants et son avenir.
J'ai appris en enseignant, et enseigné pour apprendre.
—Pourquoi avoir gardé toute votre vie ce lien si charnel avec l'école rurale, même devenue célèbre ?
Parce qu'on ne se déprend pas de son premier amour. Les salles consulaires de Madrid ou de Naples ne m'ont jamais fait oublier l'odeur du bois humide d'une classe de campagne au lever du jour. J'écrivais mes rapports pédagogiques avec le même soin que mes poèmes ; pour moi, la phrase qui enseigne et la phrase qui chante sortent de la même source. Quand le Mexique m'a appelée en 1922 pour réformer ses écoles aux côtés de José Vasconcelos, je n'ai pas siégé dans les bureaux : j'ai parcouru les villages, ouvert des bibliothèques rurales, mis des livres entre les mains des enfants indigènes qu'on tenait pour quantité négligeable. Une maîtresse qui s'assoit derrière un titre n'enseigne plus rien. La mienne marche encore, le châle sur les épaules, vers la dernière école au bout du chemin.
—Vous souvenez-vous de ce qui vous a poussée à écrire un livre entier de berceuses, Ternura ?
Les berceuses sont la première poésie d'un peuple, celle qu'on chante avant de savoir lire. En 1924, j'ai voulu rendre aux enfants ce que les mères leur donnent dans le noir : un balancement, une voix, la promesse qu'on veille. Meciendo / el mar sus millares de olas, / meciendo al divino viento, / yo mező a mi niño — j'écoutais la mer bercer ses milliers de vagues et je berçais mon enfant au même rythme. Tout, dans Ternura, vient de là : la ronde, le jeu de mains, la chanson de couche. On m'a crue austère, et je l'étais devant les grands ; mais devant un berceau, ma langue se faisait toute douceur. J'ai vu au Mexique des petits indigènes apprendre à lire dans ces comptines — c'était ma vraie gloire, bien avant les médailles d'Europe.
Les berceuses sont la première poésie d'un peuple, celle qu'on chante avant de savoir lire.
—Que diriez-vous à ceux qui voient dans la poésie pour l'enfance un genre mineur ?
Je leur dirais qu'ils n'ont jamais regardé un enfant dans les yeux. Rien n'est plus exigeant que d'écrire simple sans écrire sot. Une ronde tient le monde dans quatre vers : la mer, le vent, la mère, le sommeil. C'est dans les écoles des campagnes que j'ai compris cela, en voyant qu'un poème mal fait ennuie un enfant plus sûrement qu'un adulte poli ne le laisse paraître. La tendresse n'est pas une faiblesse, c'est une discipline. Mon recueil Ternura a été traduit en bien des langues, mais je ne l'ai jamais écrit pour les savants : je l'ai écrit pour les genoux des mères et les nattes des dortoirs. Celui qui méprise l'enfance méprise la racine ; or on ne fait pousser aucun arbre en coupant ses racines.
La tendresse n'est pas une faiblesse, c'est une discipline.
—Votre premier grand recueil porte un titre terrible, Desolación. D'où venait cette douleur ?
Elle venait de très loin, et de très près à la fois. Desolación, en notre langue, c'est la solitude absolue, la terre sans personne. Quand le livre a paru à New York en 1922, j'y avais mis une douleur d'amour, une foi qui se débat, et cette aridité lumineuse de la vallée d'Elqui qui ressemble à l'âme quand elle a tout perdu. Yo no tengo soledad / es mi desolación a nadie dada — je n'ai pas de solitude, écrivais-je, j'ai une désolation que je ne donne à personne. Ce n'était pas une plainte ; c'était un état de l'être, sec et brûlant comme mes montagnes. J'ai appris très tôt que la douleur, si on la nomme avec exactitude, cesse d'être une honte pour devenir une matière. La mienne, je l'ai travaillée comme on travaille une glaise.
La douleur, si on la nomme avec exactitude, cesse d'être une honte pour devenir une matière.

—Trente ans plus tard, vous publiez Lagar. Pourquoi ce titre de pressoir pour votre dernier livre ?
Parce qu'à la fin, la vie presse l'âme comme on presse le raisin et l'olive. Lagar, c'est le pressoir : l'instrument qui écrase pour faire couler. En 1954, j'avais derrière moi trop de tombes, et surtout celle de mon Juan Miguel, ce fils que j'avais élevé et que j'ai perdu à Petrópolis en 1943 ; on ne se relève pas tout à fait d'un enfant mort. Alors j'ai écrit des poèmes plus nus, plus sombres, où il ne reste que le jus de l'expérience. De Desolación à Lagar, c'est le même mouvement : la souffrance qu'on ne fuit pas, qu'on met sous la meule jusqu'à ce qu'elle rende quelque chose de buvable. Je ne crois pas à la poésie qui se détourne de la peine ; je crois à celle qui la pressure jusqu'à la dernière goutte.
—Vous avez exercé comme consul honoraire aux quatre coins du monde. Comment vit-on en diplomate nomade ?
On vit avec une valise et un passeport diplomatique plus voyagé que reposé. Le Chili m'a faite consul honoraire — une charge qu'on accorde aux mérites plutôt qu'à la carrière — et j'ai porté ce titre de Madrid à Lisbonne, de Naples à New York. Cela ressemble au prestige ; c'était surtout des chambres modestes où j'installais un coin pour écrire et prier, quelques livres, une plante, un objet du Chili pour ne pas oublier d'où je venais. Mais ce passeport m'a servi à autre chose qu'aux mondanités : j'ai parlé partout pour les droits des femmes et des enfants, à Genève comme ailleurs. Une diplomate qui n'aurait défendu que des frontières aurait perdu son temps. Moi, je traversais les frontières pour défendre ceux qui n'en ont pas, les petits et les sans-voix.
Je traversais les frontières pour défendre ceux qui n'en ont pas.

—Cette vie errante, loin de la vallée d'Elqui, ne vous a-t-elle jamais éloignée de vos racines ?
Jamais, car on emporte sa vallée comme on emporte sa langue. Dans les maisons consulaires d'Italie ou du Brésil, je gardais mes habitudes de la campagne chilienne : me lever tôt, manger frugalement — des légumes secs, du maïs, du pain — indifférente aux raffinements des tables d'ambassade. Mon rebozo sur les épaules, ce châle des femmes d'Amérique, me reliait à toutes celles que je n'avais pas oubliées. J'ai habité bien des villes sans appartenir à aucune ; ma patrie tenait dans une vallée andine, aride et lumineuse, et dans la langue espagnole que je parlais aux enfants. On peut vivre quarante ans hors de chez soi sans jamais en partir vraiment, si l'on garde un coin pour écrire et quelques objets qui sentent encore le pays.
—En 1945, le Nobel. Qu'avez-vous ressenti en montant recevoir cette distinction à Stockholm ?
J'ai ressenti que ce n'était pas à moi qu'on le donnait. À Stockholm, en décembre 1945, sous ce froid du Nord si loin de ma vallée, j'ai pris la médaille en sachant que mes mains n'en étaient que les dépositaires. Je l'ai dit clairement : je suis la directe représentante de la poésie de l'Amérique espagnole et je reçois cette récompense dans ma qualité de représentante de la race hispanique et de la langue espagnole. Première voix de notre continent à être ainsi honorée, je pensais aux peuples indigènes, aux institutrices anonymes, aux enfants des écoles rurales. Cette médaille ne pesait pas le poids de ma gloire mais celui d'une dette : celle d'une langue et d'une terre qu'on avait trop longtemps tenues pour secondaires. Je n'en ai tiré nulle vanité — seulement une charge de plus à porter.
Mes mains n'en étaient que les dépositaires.
—Pourquoi tenir tant à parler au nom d'un continent, plutôt qu'en votre seul nom de poétesse ?
Parce qu'on ne devient pas poète tout seul ; on hérite d'une voix. Je venais d'un continent qu'on lisait peu et qu'on écoutait moins, où le modernismo lui-même avait dû conquérir son droit à exister face aux salons d'Europe. Quand Stockholm m'a couronnée, j'ai compris que toute reconnaissance qui s'arrête à une personne est gaspillée. Mieux valait que cette lumière éclaire les écoles indigènes du Mexique, les vallées du Chili, les berceuses chantées dans toute l'Amérique espagnole. J'ai passé ma vie à servir : d'abord les enfants des campagnes, puis, par ce prix, une langue entière. La poésie n'est pas une propriété, c'est un bien commun qu'on garde un moment avant de le rendre. Je l'ai rendu en disant : ce Nobel est le vôtre, peuples du Sud, autant que le mien.
La poésie n'est pas une propriété, c'est un bien commun qu'on garde un moment avant de le rendre.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Gabriela Mistral. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


