Interview imaginaire avec Leibniz
par Charactorium · Leibniz (1646 — 1716) · Philosophie · Sciences · 6 min de lecture
Hanovre, automne 1715. Dans une chambre basse encombrée de feuillets volants, un homme à la grande perruque grise nous reçoit, une plume d'oie encore à la main. Tout autour, des liasses de lettres s'entassent jusqu'aux fenêtres — vestiges d'une correspondance qui couvre l'Europe entière.
—On parle beaucoup, jusqu'à Londres, de cette querelle sur l'invention du calcul. Comment l'avez-vous vécue ?
Comme une plaie qui ne se referme pas. J'ai mis au point ma notation — ce dx, ce dy — dès 1675, à Paris, et je l'ai livrée au public en 1684 dans les Acta Eruditorum de Leipzig, sous le titre Nova Methodus pro Maximis et Minimis. Voilà des signes que toute l'Europe continentale écrit aujourd'hui sans même y songer. Et l'on vient me dire que j'aurais dérobé sa méthode à monsieur Newton ! Il a trouvé ses fluxions de son côté, je ne le nie point ; mais j'ai trouvé les miennes du mien. Deux hommes peuvent gravir la même montagne par deux versants opposés sans s'être volé le chemin. Les savants d'Angleterre en ont fait une affaire de nation plus que de vérité, et cela me poursuivra, je le crains, jusque dans la tombe.
Deux hommes peuvent gravir la même montagne par deux versants opposés sans s'être volé le chemin.
—Vous échangez en ce moment même des lettres acerbes avec Clarke, le porte-voix de Newton. Sur quoi vous opposez-vous au juste ?
Sur rien de moins que la nature de l'espace et du temps. Monsieur Clarke, qui parle pour Newton, veut un espace absolu, une sorte de vaste récipient vide où Dieu aurait posé le monde comme on pose un meuble dans une chambre. Je tiens cela pour une rêverie. L'espace n'est qu'un ordre des choses qui coexistent, le temps un ordre des choses qui se succèdent ; ôtez les choses, et il ne reste aucun contenant. Si rien ne distinguait un point de l'espace d'un autre, pour quelle raison Dieu aurait-il placé l'univers ici plutôt qu'à trois pas de là ? Or rien n'arrive sans raison suffisante. Cette correspondance m'épuise, mais je n'abandonnerai pas un pouce de terrain à des fantômes commodes.
—Votre Théodicée affirme que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Comment soutenir cela devant tant de souffrances ?
On me prête une niaiserie que je n'ai pas écrite. Dans mes Essais de Théodicée, parus en 1710 — le seul grand livre que j'aie laissé paraître de mon vivant —, je ne dis nullement qu'il n'existe point de mal. Je dis que Dieu, étant parfait, a choisi parmi une infinité de mondes possibles celui où le bien l'emporte le plus sur le mal. J'ai même forgé ce mot, théodicée, du grec theos et dikè, la justice de Dieu, pour nommer cette tâche : justifier le Créateur sans Lui mentir. Un univers sans aucune ombre serait un univers sans liberté, donc moindre. Le mal n'est pas un être, c'est une privation, comme l'obscurité n'est que l'absence de lumière. Croyez bien que je sais ce que les rieurs en feront un jour.
Le mal n'est pas un être, c'est une privation, comme l'obscurité n'est que l'absence de lumière.
—Vous dites pressentir des moqueries. Lesquelles redoutez-vous ?
Celles des esprits prompts qui prendront ma formule du meilleur des mondes possibles pour un mot de courtisan satisfait, alors qu'elle est le fruit d'un raisonnement austère sur le principe de raison suffisante : rien n'existe sans qu'il y ait de quoi rendre raison de son existence plutôt que d'une autre. Je vois déjà venir le plaisant qui, devant un tremblement de terre ou une peste, me jettera ma phrase au visage comme une insolence. Il aura beau jeu, car il est plus facile de railler une thèse que de la comprendre. Mais qu'on me lise jusqu'au bout : je ne console pas le malheureux en niant sa douleur, je défends seulement que l'ordre total du monde excède en bonté tout ce que notre regard étroit en peut saisir.
—On raconte que vous avez construit une machine capable de calculer seule. Qu'espériez-vous d'un tel objet ?
Délivrer les hommes d'un esclavage. J'ai présenté ma machine arithmétique à l'Académie des sciences de Paris vers 1675 : une mécanique de roues dentées qui additionne, soustrait, multiplie et divise sans que l'esprit ait à s'y user. Il est indigne, voyez-vous, que des hommes d'excellence perdent des heures, comme des esclaves, à des calculs qu'un instrument pourrait faire à leur place. Que l'on rende la peine à la roue, et l'on rendra le loisir à la pensée ! Cette calculatrice n'est pourtant que la moitié de mon rêve. L'autre moitié, plus vaste, serait une characteristica universalis : une écriture des concepts si exacte que, le jour d'un différend, deux philosophes n'auraient plus qu'à prendre la plume et à se dire : calculons.
Que l'on rende la peine à la roue, et l'on rendra le loisir à la pensée !

—Cette langue universelle dont vous rêvez, à quoi ressemblerait-elle ?
À une algèbre de la raison. Imaginez que l'on puisse assigner à chaque notion simple un caractère, comme les géomètres assignent des lettres aux grandeurs, et combiner ces caractères selon des règles aussi sûres que celles du calcul. Les querelles de théologie, de droit, de morale, qui font couler tant d'encre et parfois tant de sang, ne seraient plus que des erreurs de comput, qu'on corrigerait d'un trait de plume. C'est l'esprit même de ma notation différentielle, ce dx qui dit tant en si peu, étendu à toute la pensée. On me trouvera chimérique, je le sais. Mais songez à ce que serait l'humanité si les hommes disputaient comme on vérifie une multiplication : sans colère, et avec la certitude qu'au bout il y a une réponse.
—Revenons à votre jeunesse. Que fut pour vous ce long séjour à Paris, de 1672 à 1676 ?
Une seconde naissance. J'y étais venu en diplomate, chargé de détourner l'ambition de Louis XIV vers l'Égypte plutôt que vers nos terres allemandes — une mission qui n'aboutit guère. Mais Paris me donna bien davantage que je n'y cherchais. J'y rencontrai les plus fins esprits de l'Europe, je me plongeai dans les manuscrits de Pascal, dont les feuillets sur les indivisibles m'ouvrirent des perspectives vertigineuses. C'est là, dans cette ville bruissante de mathématiques, que mon calcul prit sa forme et que ma machine à calculer trouva son public à l'Académie. J'arrivai juriste un peu touche-à-tout ; j'en repartis géomètre. Quand je dus enfin gagner Hanovre pour servir les ducs de Brunswick, je quittai Paris comme on s'arrache d'un foyer où l'on a appris à penser.
J'arrivai juriste un peu touche-à-tout ; j'en repartis géomètre.
—Sur le chemin du retour, vous vous êtes arrêté à La Haye pour rencontrer Spinoza. Que reste-t-il de cet entretien ?
Un trouble que je n'ai jamais tout à fait dissipé. En 1676, à La Haye, je passai plusieurs jours auprès de cet homme dont les écrits faisaient scandale dans toute la chrétienté. Nous parlâmes de Dieu, de la substance, de la nécessité de toutes choses. Son intelligence était d'une rigueur effrayante, comme une géométrie appliquée à l'âme. Mais là où il ne voyait qu'une seule substance, et un Dieu confondu avec la nature entière, sans liberté ni dessein, je ne pouvais le suivre. Pour moi, Dieu choisit ; il n'est pas enchaîné à son œuvre comme une cause aveugle. Cet entretien fut pour moi une pierre de touche : en mesurant ma pensée à la sienne, j'éprouvai combien je tenais à un univers où la sagesse divine a délibéré, et n'a pas seulement déroulé.

—On vous dit infatigable, travaillant la nuit entière. Comment se déroulent vos journées ici, à Hanovre ?
Mal réglées, à dire vrai, pour qui aime l'ordre comme moi. Je dors peu, souvent dans mon fauteuil même, et je me réveille la tête déjà pleine de ce que j'écrirai. Le jour appartient au duc : audiences, consultations de droit, soins de la bibliothèque, projets d'histoire de la maison de Brunswick que je traîne depuis des années comme un boulet. Mais le soir, quand la cour s'endort, je m'appartiens enfin. À la lumière des bougies, je reprends mes mathématiques, ma métaphysique, mes rêves de langue universelle. Je note tout sur des feuillets volants que j'entasse autour de moi, car je pense en écrivant ; mes pensées seraient perdues si ma plume ne courait pour les retenir. Cette plume d'oie a noirci, dit-on, plus de quinze mille lettres.
Je pense en écrivant ; mes pensées seraient perdues si ma plume ne courait pour les retenir.
—Vous écrivez à toute l'Europe, mais sur quoi au juste ? Vos sujets semblent infinis.
C'est là mon vice et ma richesse. Le même jour, je puis écrire à un prince sur une affaire de succession, à un mathématicien sur une série infinie, à un missionnaire jésuite sur les caractères de la Chine, à un naturaliste sur l'origine des montagnes. Tout se tient, voyez-vous ; le droit, la théologie, la géologie, les langues ne sont que des fenêtres ouvertes sur un même édifice. Mes correspondants se plaignent parfois que je réponds avec retard — c'est que les feuillets s'accumulent plus vite que je ne les classe. On me reprochera de n'avoir presque rien publié, d'avoir éparpillé mon génie en mille brouillons. Peut-être. Mais j'ai toujours préféré penser une chose neuve que parachever une chose ancienne, et l'Europe entière fut mon cabinet de travail.
—Vous parlez de la tombe sans détour. Comment imaginez-vous qu'on se souviendra de vous ?
Avec ingratitude, je le crains, du moins ici. Je sers la maison de Hanovre depuis des décennies, et je sens déjà que la cour s'est lassée du vieux savant qui traîne son histoire des Guelfes et néglige les devoirs pour ses spéculations. Le jour de mes funérailles, je gage qu'aucun grand seigneur ne se dérangera, et que l'on m'enterrera comme on range un meuble encombrant. Soit. Si je pouvais imaginer qu'on me lirait encore dans un siècle, je voudrais qu'on retienne moins l'homme disgracié que les signes qu'il a laissés : ce dx sur le papier, cette idée d'une raison qui calcule. Les princes oublient vite ; mais une bonne notation, elle, ne meurt pas. Elle continue de penser à la place de ceux qui l'emploient.
Une bonne notation ne meurt pas ; elle continue de penser à la place de ceux qui l'emploient.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Leibniz. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



