Interview imaginaire avec Leibniz
par Charactorium · Leibniz (1646 — 1716) · Philosophie · Sciences · 6 min de lecture
C'est dans la maison tranquille du Paviljoensgracht, à La Haye, en ce mois de novembre 1676, que Baruch Spinoza reçoit le jeune diplomate de Hanovre. Une lumière grise tombe sur la table où repose le manuscrit de l'Éthique, que l'hôte malade, toussant déjà, a consenti à laisser lire à son visiteur. Les deux hommes se connaissent par leurs lettres et par cette curiosité prudente qui mêle l'admiration à la méfiance : l'un cherche un Dieu unique et nécessaire, l'autre une infinité de substances vivantes. Spinoza, sentant peut-être que le temps lui manque, veut comprendre l'esprit fertile et brouillon qui lui fait face avant qu'il ne reparte vers l'Allemagne.
—Depuis votre arrivée chez moi, vous parlez sans cesse de Paris. Qu'y avez-vous trouvé que les géomètres anglais vous disputent déjà ?
À Paris, Maître Spinoza, j'ai trouvé une méthode que je cherchais depuis l'enfance : un calcul des grandeurs infiniment petites. L'an passé, en 1675, j'ai fixé une écriture — un dx, un dy — qui rend visible et maniable ce qui échappait à l'intuition. Or voici que par l'entremise de Monsieur Oldenburg me parviennent les lettres d'un certain Newton, qui prétend avoir suivi le même chemin de son côté. Je ne le nie pas ; deux voyageurs peuvent découvrir la même rivière. Mais je crains que ses amis ne veuillent faire de moi un copiste plutôt qu'un inventeur. Ce qui m'importe n'est pas la gloire du premier pas, c'est que ma notation, elle, parle d'elle-même et se laisse enseigner à n'importe quel esprit.
Deux voyageurs peuvent découvrir la même rivière, mais ma notation, elle, parle d'elle-même.
—On m'a rapporté que vous avez présenté aux savants de Paris une machine qui compte toute seule. Pourquoi confier le calcul à des rouages ?
Parce qu'il est indigne, voyez-vous, qu'un homme excellent perde des heures comme un esclave à multiplier et diviser. J'ai fait construire une machine à roues étagées qui sait les quatre opérations, et je l'ai montrée à l'Académie. Mon dessein n'est pas le jouet : c'est de décharger l'esprit du fardeau mécanique pour le rendre tout entier à l'invention. Songez-y, vous qui taillez des verres avec tant de patience : chaque tâche que la machine prend en charge, c'est du temps rendu à la pensée pure. Je rêve que demain le savant calcule comme aujourd'hui il respire, sans y songer, l'attention libre pour les seules vérités qui en valent la peine.
Il est indigne qu'un homme excellent perde des heures comme un esclave à multiplier.
—Vous prétendez qu'une langue bien faite mettrait fin à nos querelles. Croyez-vous vraiment qu'on puisse calculer le vrai comme on calcule un nombre ?
Je le crois, et c'est mon plus vieux songe. Imaginez une écriture des idées, une characteristica universalis, où chaque pensée aurait son signe exact comme chaque grandeur a son chiffre. Alors, quand deux hommes seraient en désaccord — vous et moi, par exemple, sur la nature de Dieu — nous ne crierions pas l'un contre l'autre : nous prendrions la plume, et nous dirions calculons. La dispute deviendrait une erreur d'addition, qu'un tiers pourrait corriger. Vous souriez de ma confiance, je le vois. Mais songez à ce que vos démonstrations à la manière des géomètres tentent déjà dans votre Éthique : vous enchaînez les vérités comme Euclide ses théorèmes. Je veux seulement pousser cette ambition jusqu'au bout, et donner à toute pensée la rigueur d'une figure.
Nous ne crierions pas l'un contre l'autre : nous prendrions la plume, et nous dirions calculons.
—Vous avez lu le manuscrit que je vous ai confié. Pour moi, il n'est qu'une seule substance. Pourquoi votre univers en compterait-il une infinité ?
C'est là, Baruch, que nos routes se séparent, et je vous le dis sans détour puisque vous m'avez ouvert vos pages. Votre Dieu unique engloutit tout : les choses ne sont plus que ses replis, et moi-même je ne serais qu'un mode passager de l'unique être. Cela, mon cœur le refuse autant que ma raison. Je conçois plutôt une infinité de substances simples, vivantes, indivisibles, dont chacune porte en elle, comme un miroir, l'univers entier vu de son point. Elles ne reçoivent rien du dehors, n'ont nulle fenêtre ouverte ; tout leur vient de leur propre fond. Ainsi chaque âme garde sa pleine réalité au lieu de se dissoudre dans le grand Tout. Votre système est admirable de cohérence ; il me terrifie parce qu'il ne laisse plus de place aux individus.
Votre système est admirable de cohérence ; il me terrifie parce qu'il ne laisse plus de place aux individus.
—Si vos substances n'ont nulle fenêtre, dites-moi : comment mon âme remue-t-elle mon bras ? Comment le corps et l'esprit s'accordent-ils ?
Voilà l'objection que j'attendais de vous, et elle est juste. Si rien n'entre ni ne sort des substances, l'âme ne peut pousser le corps comme une main pousse une porte. Je réponds par l'image de deux horloges. Figurez deux pendules accordées si parfaitement dès l'origine qu'elles sonnent ensemble à jamais, sans qu'aucun fil ne les relie. Telles sont l'âme et le corps : Dieu les a réglés à la création pour qu'ils s'accordent d'eux-mêmes, chacun suivant ses propres lois. Quand je veux lever le bras, mon âme le veut selon les lois de l'esprit, et mon corps le lève selon les lois de la matière, et les deux coïncident par cette harmonie réglée d'avance. Nulle action de l'un sur l'autre : un concert, non une poussée.
L'âme et le corps sont deux horloges accordées dès l'origine : un concert, non une poussée.

—Votre Dieu choisit, dites-vous. Le mien ne choisit rien, il agit par la seule nécessité de sa nature. Pourquoi tenez-vous tant à ce choix ?
Parce que sans choix, Baruch, il n'y a plus ni bonté ni sagesse, seulement une mécanique aveugle qui se déroule. Votre Dieu nécessaire ne pouvait faire autrement ; le mien contemple une infinité de mondes possibles et, parce qu'il est souverainement bon, élit celui qui contient le plus de perfection. Voilà pourquoi je soutiens que ce monde-ci est le meilleur de tous les mondes possibles. Non qu'il soit sans mal — vous me montreriez aussitôt votre propre corps malade pour me confondre — mais parce que Dieu a choisi celui où le bien l'emporte le plus possible sur le mal. Le mal n'est pas un démenti de sa bonté : il est l'ombre nécessaire sans laquelle le tableau perdrait son relief et sa lumière.
Ce monde n'est pas sans mal ; il est celui où le bien l'emporte le plus qu'il se pouvait.
—N'est-ce pas un orgueil de prétendre justifier Dieu devant le tribunal des hommes ? De quel droit plaideriez-vous sa cause ?
Vous touchez juste, et je l'avoue : il y faut de l'audace. Mais voyez ce qui nous presse. Les libertins se servent du mal du monde — la peste, l'enfant qui meurt, l'innocent supplicié — pour conclure ou que Dieu n'existe pas, ou qu'il est cruel. Je veux leur opposer une défense en règle de la justice divine, et je rêve d'un ouvrage qui en porterait le nom même : une justification de Dieu. Tout repose pour moi sur un principe que je tiens pour inébranlable : rien n'arrive jamais sans une raison suffisante. Si le mal est là, c'est qu'il fallait qu'il fût pour un plus grand bien que notre vue courte n'embrasse pas. Plaider la cause de Dieu, ce n'est pas l'orgueil de le juger : c'est refuser de le calomnier par ignorance.
Plaider la cause de Dieu, ce n'est pas le juger : c'est refuser de le calomnier par ignorance.

—Je vous vois noircir sans cesse des feuillets que vous fourrez dans vos poches. Tant de sujets à la fois : ne craignez-vous pas de vous éparpiller ?
Vous m'avez bien observé. Le droit, la théologie, les mines du Harz, l'origine des langues, la géométrie — tout me requiert en même temps, et je passe d'un objet à l'autre comme l'abeille de fleur en fleur. J'écris partout, sur des feuillets volants que j'entasse autour de moi, et qui s'accumulent plus vite que je ne les ordonne. Est-ce un défaut ? Peut-être. Mais je tiens que toutes les sciences se répondent et forment une seule chaîne, et celui qui n'en cultive qu'une la comprend mal. Je dors peu, souvent dans mon fauteuil, et je me relève pour saisir une idée avant qu'elle ne fuie. Ma crainte n'est pas de trop embrasser : c'est de mourir avant d'avoir mis de l'ordre dans cette moisson.
Toutes les sciences se répondent et forment une seule chaîne ; qui n'en cultive qu'une la comprend mal.
—Vous servez les princes de Hanovre. Mais à quoi bon tant de veilles, si nul ne lit ces papiers que vous entassez sans les publier ?
Cette pensée me hante plus que vous ne croyez. Je donne mes jours aux ducs, à leurs bibliothèques, à leur généalogie, et mes nuits seules m'appartiennent vraiment. Je publie peu — presque rien — car je veux toujours parfaire avant de livrer, et le moment ne vient jamais. Je sais bien qu'un savant qui sert les grands peut finir oublié d'eux le jour où il ne sert plus à rien ; les cours n'ont pas de mémoire. Il se peut donc que je meure entouré de mes liasses, sans qu'on sache ce qu'elles contiennent. Si cela advient, je me console en songeant que la vérité, elle, n'a pas besoin qu'on la signe. Mes feuillets dormiront à Hanovre ; un jour, peut-être, un esprit patient les ouvrira et y trouvera vivant ce que mon siècle aura cru perdre.
Je mourrai peut-être entouré de mes liasses ; mais la vérité n'a pas besoin qu'on la signe.
—Le jour baisse et ma toux me reprend. Avant que vous repreniez la route, dites-moi : que retiendrez-vous de ces quelques jours à La Haye ?
Je retiendrai, Baruch, qu'on peut diverger sur tout l'essentiel et se quitter en amis de la raison. Nous ne nous accorderons jamais sur Dieu : pour vous une substance unique et nécessaire, pour moi une foule infinie de monades libres sous un Dieu qui choisit. Mais j'emporte de vous une leçon que je ne dirais pas en public, où votre nom fait peur : celle d'un homme qui a tout sacrifié à la rigueur, sans rien attendre des puissants. Permettez que je vous le dise franchement, puisque vous m'avez ouvert votre maison et vos pages : j'aurais voulu vous convaincre, et je repars sans y être parvenu. C'est peut-être le plus beau compliment qu'un esprit puisse faire à un autre. Soignez-vous, je vous prie ; le monde a besoin de contradicteurs de votre trempe.
On peut diverger sur tout l'essentiel et se quitter en amis de la raison.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Leibniz. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



