Interview imaginaire avec Léopold Sédar Senghor
par Charactorium · Léopold Sédar Senghor (1906 — 2001) · Lettres · Politique · 5 min de lecture
C'est dans la lumière d'un après-midi de 1984 que Aimé Césaire retrouve Léopold Sédar Senghor, un an après son entrée sous la Coupole de l'Académie française. Sur la table de travail, un boubou blanc plié près d'un stylo-plume et des cahiers manuscrits ; au loin, une kora attend qu'on la fasse chanter. Les deux hommes se connaissent depuis ce jour de 1928 où, jeunes étudiants au Quartier Latin, ils rêvaient déjà d'une parole noire. Césaire n'est pas venu en journaliste : il vient en frère d'armes de la Négritude, pour faire parler l'ami derrière la statue.
—Sédar, avant même nos rêves communs de Paris, tu avais déjà décroché l'agrégation en 1935. Que t'a vraiment coûté ce premier exploit ?
Toi qui m'as vu à l'œuvre dans nos années d'étudiants, Aimé, tu sais que cette agrégation de grammaire ne fut pas une vanité. J'étais le premier d'entre nous à franchir ce seuil, et je portais ce poids comme une dette envers tous ceux restés au pays. On me regardait, dans les lycées de métropole, comme une curiosité : un Africain qui enseignait le français aux fils de France. J'ai compris ce jour-là que la maîtrise de leur langue serait notre arme la plus sûre, non pour les imiter, mais pour leur répondre d'égal à égal. La grammaire fut mon premier acte politique. Je ne défendais pas un concours ; je défendais l'idée qu'un homme noir pouvait, sans rien renier de Joal, tutoyer Racine.
La grammaire fut mon premier acte politique : prouver qu'un homme noir pouvait tutoyer Racine sans rien renier de Joal.
—Et en 1940, prisonnier des Allemands au stalag, on raconte que tu as refusé d'être libéré avant tes camarades africains. Pourquoi ?
Que pouvais-je faire d'autre, Aimé ? Nous étions les tirailleurs sénégalais, ceux que la France envoyait mourir et oubliait ensuite. Dans ce camp, j'ai vu mes frères humiliés, parqués, et l'on m'aurait offert de sortir le premier parce que j'étais agrégé, parce que je parlais leur langue ? Cela aurait trahi tout ce que nous portions. J'ai préféré rester, écrire derrière les barbelés des vers que je ruminais à voix basse. C'est là, dans la boue, qu'a germé Hosties noires — ce chant funèbre pour les nôtres tombés sans tombe. La solidarité n'était pas une posture : c'était la seule manière de rester un homme. On ne sort pas d'une geôle en abandonnant les siens à la nuit.
On ne sort pas d'une geôle en abandonnant les siens à la nuit.
—Tu indiques toi-même, dans tes recueils, qu'il faut te lire au son de la kora ou du balafon. Pourquoi ce besoin de musique ?
Parce que pour nous, Aimé, le poème n'a jamais été un texte muet posé sur une page. Là-bas, à Joal, la parole naissait avec le rythme, portée par la voix du griot et la corde de la kora. Quand j'écris « Femme noire », je n'écris pas une description : j'écris une cadence, un battement de tam-tam qui précède le sens. La poésie européenne s'est laissée enfermer dans l'œil ; la nôtre garde l'oreille et le corps. Voilà pourquoi je précise les instruments : Chants d'ombre, Éthiopiques, tout cela demande à être dansé autant que lu. Le rythme, c'est l'architecture de l'émotion nègre. Sans lui, mes vers ne sont qu'un cadavre élégant. Toi, qui écris autrement, tu sais pourtant de quelle source commune nous buvons.
La poésie européenne s'est enfermée dans l'œil ; la nôtre garde l'oreille et le corps.
—Souviens-toi de notre Anthologie de 1948, que Sartre préfaça sous le titre « Orphée noir ». Avons-nous gagné le combat de la Négritude ?
Gagné, je n'oserais le dire, Aimé — mais nous avons imposé un mot là où il n'y avait que du mépris. Cette Anthologie fut notre manifeste, et la préface de Sartre lui donna l'écho du monde entier. Souviens-toi de nos discussions enflammées au Quartier Latin : nous voulions une fierté noire qui ne fût ni haine ni repli. Pour moi, la Négritude n'a jamais été un racisme à l'envers ; elle est une prise de conscience, une pierre que nous apportons à la Civilisation de l'Universel. Nous ne nous enfermons pas dans la couleur ; nous offrons nos valeurs au grand rendez-vous du donner et du recevoir. Certains, comme le jeune Soyinka, raillent notre « tigritude » et nous voudraient agissants plutôt que chantants. Mais le tigre, lui, ne sait pas pourquoi il bondit.
La Négritude n'est pas un racisme à l'envers ; c'est une pierre que nous apportons à la Civilisation de l'Universel.

—Cette « tigritude » que Soyinka t'oppose te blesse-t-elle, toi qui as tant pensé l'humanisme ?
Elle m'amuse plus qu'elle ne me blesse, Aimé. Soyinka dit qu'un tigre ne proclame pas sa tigritude : il bondit. La formule est belle, mais elle se trompe de cible. Nous n'avons jamais proclamé pour proclamer ; nous avons nommé pour exister, car on nous avait niés. Quand un peuple a été dépouillé de son visage par trois siècles de traite et de colonie, il lui faut d'abord se redire à lui-même qu'il EST. Le métissage culturel que je défends n'est pas une faiblesse : c'est l'audace de prendre à l'Europe sa raison sans lui abandonner notre âme. L'assimilation nous voulait copies ; nous serons confluence. La civilisation de demain sera métisse ou ne sera pas. Voilà ma réponse au tigre : je préfère l'homme qui sait pourquoi il marche.
L'assimilation nous voulait copies ; nous serons confluence.
—Le 20 juin 1960, le Sénégal devenait libre et tu en prenais la tête. Tu as parlé ce jour-là en wolof et en français — pourquoi les deux ?
Parce qu'un homme n'a pas à choisir entre ses deux mains, Aimé. Devant mon peuple, parler seulement français eût été parler par-dessus sa tête ; parler seulement wolof eût été renier l'outil que l'histoire nous avait mis entre les doigts. J'ai donc fait les deux, et ce ne fut pas un calcul : ce fut ma vérité. L'indépendance n'était pas pour moi une fin, mais un commencement — il fallait bâtir une nation, des écoles, une université à Dakar, une administration. Je savais le chemin semé d'embûches ; deux ans plus tard, la crise avec Mamadou Dia faillit tout emporter. Gouverner un jeune État, c'est marcher sur une corde au-dessus du vide, sans cesse. Mais je voulais prouver qu'une démocratie africaine était possible, debout et fière.
Un homme n'a pas à choisir entre ses deux mains.

—En 1980, tu as fait ce que presque aucun chef d'État africain n'avait osé : partir de ton plein gré. Qu'est-ce qui t'y a décidé ?
La sagesse, peut-être, Aimé, ou la lucidité d'un homme qui a lu l'histoire. J'avais vu trop de pouvoirs s'accrocher jusqu'à pourrir, trop de pères de la nation devenir ses geôliers. Je voulais offrir au Sénégal autre chose : la preuve qu'on peut transmettre le pouvoir vivant, sans coup d'État ni sang. J'ai donc remis ma charge à Abdou Diouf, dans l'ordre et la paix. Ce fut, m'a-t-on dit, la première alternance pacifique de l'Afrique au sud du Sahara. J'en tire plus de fierté que de mes poèmes. Car un poème console, mais une institution protège des générations. Et puis, vois-tu, je sentais l'appel des cahiers et de la plume — il était temps de redevenir pleinement poète. On ne quitte pas le pouvoir : on s'en délivre.
On ne quitte pas le pouvoir : on s'en délivre.
—Te voilà désormais partagé entre Joal, Dakar et la Normandie. Toi, l'enfant sérère, comment habites-tu tant de lieux à la fois ?
Je ne les habite pas l'un après l'autre, Aimé : je les porte tous ensemble. Joal est mon enfance sérère, l'odeur du sel, les récits des vieilles femmes, la nuit peuplée d'esprits — c'est ma source, et nul exil ne l'a tarie. Dakar fut mon œuvre d'homme d'État. Et la Normandie, où je me retire désormais, est la part française de mon sang choisi. Certains y voient une contradiction ; j'y vois une harmonie. Je peux dire ma messe catholique le matin et entendre, le soir, le tam-tam de mon village dans ma mémoire. Le boubou et le costume sombre sont deux visages d'un même homme. On m'a voulu déchiré ; je me suis fait carrefour. Mon identité n'est pas une addition de morceaux : c'est un métissage assumé, fécond, vivant.
On m'a voulu déchiré ; je me suis fait carrefour.
—Dans tes derniers vers, Élégies majeures, je sens une gravité nouvelle. Que cherches-tu désormais, quand tu écris loin du pouvoir ?
Je cherche à faire mes comptes avec le temps, Aimé. Les Élégies majeures sont nées au seuil de la vieillesse, quand on ne ment plus à soi-même. J'y médite sur la mort, sur ceux qui m'ont précédé, sur ce qui restera quand les palais seront poussière. Le matin, à la plume, dans le silence de Verson ou de Joal, je laisse remonter les morts et les rythmes anciens. La poésie est redevenue ma vraie patrie, celle qui n'a pas de frontières. Tu le sais, toi qui n'as jamais déposé la tienne : nous avons gouverné, milité, voyagé, mais c'est par le chant que nous resterons fidèles à nos vingt ans. Je n'écris plus pour convaincre ; j'écris pour rendre grâce. Le reste appartient à Dieu et à l'oubli.
Je n'écris plus pour convaincre ; j'écris pour rendre grâce.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Léopold Sédar Senghor. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


