Interview imaginaire avec Léopold Sédar Senghor
par Charactorium · Léopold Sédar Senghor (1906 — 2001) · Lettres · Politique · 6 min de lecture
Verson, en Normandie, un soir d'automne. Dans une maison basse aux murs constellés de masques sérères et de bibliothèques montant jusqu'au plafond, un vieil homme à la voix douce reçoit, une tasse de thé à la main. Léopold Sédar Senghor — poète devenu président, puis redevenu poète — accepte de revenir, sans hâte, sur les paradoxes d'une vie tendue entre deux rives.
—Comment avez-vous vécu votre réception à l'agrégation de grammaire, en 1935 ?
En 1935, après des années à courber le dos sur le latin et le grec dans les lycées de la métropole, j'ai été reçu à l'agrégation de grammaire. Le premier Africain à passer cette épreuve. On m'a dit que c'était un exploit ; moi, je n'y voyais qu'une revanche tranquille. J'étais ce petit Sérère de Joal, né au bord de la Petite Côte, et voilà que la République me confiait ses propres enfants à instruire dans ses lycées parisiens. Mais quelle ironie : la France me sacrait maître de sa langue au moment même où elle refusait la dignité à mes frères restés là-bas. J'ai compris ce jour-là que je porterais toujours cette double charge, honoré et humilié par la même main.
Honoré et humilié par la même main.
—Que reste-t-il en vous de votre captivité dans les camps allemands, à partir de 1940 ?
1940. Capturé, jeté dans un de ces camps où l'on parquait les soldats de couleur. Le souvenir qui me serre encore est celui-ci : on m'a proposé d'être libéré avant mes camarades africains, parce que j'étais agrégé, parce que j'étais presque un Blanc à leurs yeux. J'ai refusé. Comment aurais-je pu franchir la grille en laissant derrière moi ces hommes qui n'avaient ni mes diplômes ni mes mots pour se défendre ? C'est là, sur des bouts de papier, que sont nés les poèmes de Hosties noires. J'y pleure les tirailleurs sénégalais, ces morts pour une France qui les oubliait déjà au moment même où ils tombaient pour elle.
—Vous souvenez-vous de vos premières rencontres avec Césaire et Damas, dans le Paris des années trente ?
C'était dans le Quartier Latin des années trente. Trois jeunes hommes venus de trois rives — moi du Sénégal, Aimé Césaire de la Martinique, Léon-Gontran Damas de la Guyane — qui se reconnaissaient au détour d'un café, entre deux cours à la Sorbonne. Nous étions noirs, nous étions sommés d'être français, et nous découvrions ensemble que nous pouvions être les deux sans nous renier. Bien plus tard, j'écrivais à Aimé : « Nous avions rêvé ensemble, toi et moi, d'une poésie nouvelle qui fût nôtre : enracinée dans la terre noire, ouverte aux quatre vents de l'esprit. » Voilà ce que fut notre jeunesse : une fraternité qui cherchait ses mots, et qui, en les trouvant, s'est trouvée elle-même.
—Comment définiriez-vous, à ceux qui la déforment, cette Négritude que vous avez forgée ?
On a tant glosé sur ce mot. Laissez-moi le dire comme je l'ai toujours dit : « La Négritude est l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu'elles s'expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des Noirs. Elle n'est pas un racisme, elle est une prise de conscience, une solidarité. » En 1948, j'ai rassemblé nos voix dans l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, et Sartre l'a préfacée sous le titre « Orphée noir ». Lui, le philosophe, y vit un racisme antiraciste, une étape vers l'humain. Je préférais y voir l'aube d'une Civilisation de l'Universel, où chaque peuple apporte son chant au grand concert du monde, sans qu'aucun ne couvre la voix de l'autre.
—Pourquoi teniez-vous tant à ce que vos poèmes soient lus en musique ?
La poésie, pour moi, n'a jamais été cette chose muette qu'on lit l'œil baissé. Elle est parole rythmée, elle est chant. C'est pourquoi, en marge de mes poèmes, j'indiquais l'instrument : ici la kora aux vingt et une cordes, là le balafon, ailleurs le tam-tam. Je suis un Sérère ; chez nous, le poète et le griot ne font qu'un. Dans Chants d'ombre, quand j'écris « Femme nue, femme noire / Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté », ces mots appellent une corde pincée sous eux, une pulsation sourde. Un poème sans musique, voyez-vous, c'est pour moi un corps privé de son souffle.
Chez nous, le poète et le griot ne font qu'un.

—Que représente pour vous Éthiopiques, et notamment ce poème consacré à Chaka ?
Éthiopiques, en 1956, est sans doute là où je suis allé le plus loin. J'y mêle les rythmes de mon enfance, les images de la Bible que m'avaient transmise les missionnaires, et le souffle des surréalistes que j'avais lus à Paris. Le poème « Chaka » m'est cher : j'y reprends la figure du grand chef zoulou, non comme un tyran sanguinaire, mais comme un homme qui sacrifie son amour à son peuple. C'est un poème dramatique, fait pour la voix et le tam-tam. Le métissage dont je parle tant, il est là, dans la forme même : une syntaxe française portée par une cadence africaine.
—Que diriez-vous de ce jour de juin 1960 où le Sénégal devint indépendant et vous, son président ?
Le 20 juin 1960, le Sénégal devenait libre, et l'on m'a fait son premier président. Ce jour-là, j'ai parlé en français et en wolof, non par calcul, mais par fidélité à ce que je suis. J'ai dit : « Le Sénégal est libre et indépendant. Mais l'indépendance n'est pas une fin en soi ; elle est le moyen de bâtir ensemble, dans la dignité et la fraternité, une nation moderne. » Car que vaut un drapeau si le ventre reste vide et l'esprit colonisé ? Je ne voulais pas chasser la France pour épouser la misère. Je voulais une indépendance qui fût construction, patiente et lucide, et non revanche aveugle.
—Vous avez quitté la présidence en 1980 de votre plein gré : qu'est-ce qui vous y a décidé ?
En 1980, j'ai fait ce qu'aucun chef d'État d'Afrique noire n'avait fait avant moi : je suis parti de mon plein gré. J'ai remis le pouvoir à Abdou Diouf, calmement, sans qu'une goutte de sang ne coule. On m'avait pourtant éprouvé : la crise de 1962 avec Mamadou Dia m'avait montré combien le pouvoir peut devenir un piège qui dévore les hommes. Mais un poète sait que tout a son rythme, et que les saisons doivent se succéder. Je n'ai jamais cru qu'un homme dût s'accrocher à un fauteuil jusqu'à ce qu'on l'en arrache. Quitter à temps, c'est encore gouverner.
Quitter à temps, c'est encore gouverner.

—Pourquoi avoir voulu, en pleine construction de l'État, organiser le Festival mondial des arts nègres ?
En 1966, j'ai voulu que Dakar devienne, le temps d'un mois, la capitale du monde noir. Le Premier Festival mondial des arts nègres a réuni des artistes venus de toute l'Afrique, des Amériques, des Caraïbes — Duke Ellington au piano, Joséphine Baker sur scène, des masques, des danses, des poèmes. J'ai toujours pensé qu'un État ne se bâtit pas qu'avec des routes et des budgets, mais aussi avec de la beauté. Pour moi, la culture n'était pas l'ornement du pouvoir : elle en était le cœur battant. Un peuple qui cesse de célébrer son art finit par oublier qui il est, et un peuple qui s'oublie se laisse de nouveau gouverner par d'autres.
—On vous a souvent vu alterner le boubou et le costume sombre : que disait cette double tenue ?
En 1983, j'ai revêtu l'habit vert et l'épée des immortels : premier Africain à entrer à l'Académie française, au fauteuil seize, reçu par Marguerite Yourcenar. Quelle étrange et belle ironie pour le petit Sérère de Joal ! Mais voyez-vous, j'ai toujours porté deux vêtements. Pour les fêtes de mon pays, le grand boubou blanc, ample comme le vent du large ; pour les salons d'Europe, le costume sombre et ses décorations. Non par hésitation, mais par conviction : je suis pleinement africain et pleinement nourri de l'Occident. Ce que mes habits disaient sans un mot, mes idées le théorisaient sous le nom de métissage culturel.
—Si l'on vous lisait encore dans un siècle, que voudriez-vous qu'on retienne de votre pensée ?
Si je devais imaginer qu'on me lise encore dans un siècle, je voudrais qu'on retienne ces lignes de Liberté I : « Notre vocation est de ressusciter les valeurs de la Négritude, de les intégrer dans le courant de l'universalisme humain. Ce n'est pas un repli sur soi, c'est une contribution à la civilisation de l'Universel. » On m'a reproché ma fidélité au français, on a raillé ma Négritude — un confrère a parlé de tigritude, disant que le tigre ne proclame pas qu'il est tigre, mais bondit. J'en souris encore. Le tigre, lui, ne sait pas qu'il va mourir ; l'homme, si. Et c'est pourquoi l'homme chante.
Et c'est pourquoi l'homme chante.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Léopold Sédar Senghor. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


