Interview imaginaire avec Léopold Sédar Senghor
par Charactorium · Léopold Sédar Senghor (1906 — 2001) · Lettres · Politique · 5 min de lecture
Ce matin-là, deux jeunes visiteurs en classe découverte poussent la porte d'un vieux monsieur élégant. Il a posé son stylo-plume sur un cahier couvert de vers. Il sourit, touché qu'on s'intéresse encore à lui, et les invite à s'asseoir.
—Vous aviez quel âge quand vous avez réussi ce concours super difficile ?
J'avais 29 ans, c'était en 1935. Le concours s'appelait l'agrégation de grammaire — imagine l'examen le plus dur de toute la France pour devenir professeur. Quand on m'a annoncé que j'avais réussi, j'étais le tout premier Africain à y arriver. Tu sais, mon enfant, j'étais né à Joal, un petit port de pêche du Sénégal. Et me voilà, des années plus tard, à enseigner dans des lycées de Paris. C'était comme franchir une porte que personne avant moi n'avait osé pousser. Je portais ce jour-là une fierté lourde : derrière moi, il y avait tous les enfants d'Afrique à qui on disait « tu n'y arriveras pas ».
J'ai poussé une porte que personne avant moi n'avait osé pousser.
—C'est vrai que vous avez été prisonnier pendant la guerre ?
Oui, et j'avais peur, je ne vais pas te mentir. En 1940, les soldats allemands m'ont capturé. Ils m'ont enfermé dans un camp qu'on appelait un stalag, une sorte de grande prison de planches et de barbelés. Un jour, on a voulu me libérer avant mes camarades africains. J'ai refusé. Imagine : sortir seul, en laissant derrière les barreaux ceux qui avaient combattu à mes côtés. Je ne pouvais pas. Alors je suis resté, et le soir, sur de petits papiers, j'écrivais des poèmes pour tenir. Plus tard, j'ai dédié un livre entier, Hosties noires, à ces soldats africains, les tirailleurs sénégalais, morts pour la France et trop vite oubliés.
Je ne pouvais pas sortir seul en laissant mes camarades derrière les barbelés.
—C'est quoi au juste, la Négritude ? On dirait un mot un peu bizarre.
Tu as raison, c'est un mot que nous avons inventé exprès ! Vers 1928, j'arrive à Paris, dans le Quartier Latin, plein de cafés et de bibliothèques. J'y rencontre deux amis, Aimé Césaire et Léon Damas. À l'époque, beaucoup de gens disaient que les cultures noires ne valaient rien. Ça nous mettait en colère. Alors nous avons forgé ce mot, la Négritude : une façon de dire, fièrement, « être noir, c'est une richesse, une beauté, une dignité ». Imagine trois étudiants, le soir, qui décident de retourner une insulte en drapeau. Ce n'était pas de la haine des autres. C'était se tenir enfin debout.
Nous avons pris une insulte et nous en avons fait un drapeau.
—Est-ce que des gens n'étaient pas d'accord avec vos idées ?
Bien sûr ! Et tant mieux, les idées doivent se frotter entre elles. Un écrivain du Nigéria, Wole Soyinka, s'est un peu moqué de nous. Il a dit en plaisantant qu'un tigre ne crie pas sa « tigritude » : il bondit, il agit, il ne fait pas de discours sur lui-même. C'était sa manière de nous dire : « arrêtez de tant parler de votre fierté, vivez-la ». Ça m'a fait réfléchir, je l'avoue. Moi, je répondais que pour agir, il faut d'abord savoir qui l'on est. Tu sais, mon enfant, être contredit par un esprit brillant, ce n'est pas une défaite. C'est un cadeau : ça t'oblige à mieux penser.
Être contredit par un esprit brillant, ce n'est pas une défaite, c'est un cadeau.
—C'est vrai que vous vouliez qu'on lise vos poèmes avec de la musique ?
Absolument ! Pour moi, un poème sans musique, c'est comme un oiseau sans aile. J'écrivais souvent dans mes livres quel instrument devait accompagner mes vers. Le plus souvent, c'était la kora : imagine une grande calebasse ronde tendue de peau, avec vingt-et-une cordes qu'on pince avec les doigts. Son chant est doux, comme une pluie tiède. À mon époque, en Afrique, les poètes ne lisaient pas en silence : ils chantaient, portés par les cordes. Dans mon recueil Éthiopiques, un poème raconte même l'histoire de Chaka, un grand chef guerrier. Je rêvais qu'on l'écoute, pas seulement qu'on le lise des yeux.
Un poème sans musique, c'est un oiseau sans aile.

—Vous écriviez sur quoi ? Sur qui, des fois ?
Sur l'Afrique de mon enfance, et sur sa beauté. Mon tout premier livre s'appelait Chants d'ombre, en 1945. Dedans, il y a un poème que beaucoup connaissent, « Femme noire ». Il commence ainsi : « Femme nue, femme noire, vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté. » Tu vois, je voulais célébrer ce que d'autres méprisaient. J'écrivais toujours à la plume, lentement, le matin, au calme. Pour moi, tracer chaque lettre à la main, c'était déjà une manière de réfléchir, presque de prier. Les mots venaient comme on cueille des fruits : sans se presser, un par un.
Je voulais célébrer ce que d'autres méprisaient.
—C'était comment, le jour où votre pays est devenu libre ?
Inoubliable. C'était le 20 juin 1960. Le Sénégal devenait indépendant : il ne dépendait plus de la France, il se gouvernait lui-même. On m'a élu premier président. Ce jour-là, j'ai fait quelque chose qui me tenait à cœur : j'ai parlé en français, mais aussi en wolof, la langue de chez nous. Imagine la place pleine de monde, des milliers de visages, et soudain deux langues qui se répondent. Je voulais montrer qu'on pouvait être fier de sa langue africaine sans renoncer au français. Les deux pouvaient marcher ensemble, main dans la main. C'était mon rêve le plus profond, et ce jour-là, il devenait vrai.
Deux langues qui se répondent, fières, et marchent main dans la main.
—Vous êtes parti tout seul du pouvoir ? Personne ne vous a forcé ?
Personne. Et c'est l'une des décisions dont je suis le plus fier. En 1980, j'ai décidé de quitter la présidence de moi-même, calmement, en laissant la place à un autre, Abdou Diouf. Tu sais, à cette époque, en Afrique, beaucoup de chefs s'accrochaient au pouvoir jusqu'à leur dernier souffle. Moi, je trouvais cela dangereux. Le pouvoir, c'est comme un fauteuil chaud : on a toujours envie d'y rester. Mais un bon dirigeant doit savoir se lever et partir avant qu'on le pousse. J'avais gouverné vingt ans, j'avais connu des crises difficiles. Il était temps de redevenir, simplement, un poète.
Un bon dirigeant doit savoir se lever et partir avant qu'on le pousse.

—Pourquoi vous mettiez parfois un grand habit africain et parfois un costume ?
Ah, tu as remarqué ! C'était voulu, ce petit jeu de vêtements. Pour les grandes fêtes au Sénégal, je portais le boubou, une longue tunique ample et brodée, qui flotte quand tu marches. Mais pour entrer à l'Académie française ou rencontrer des diplomates, je mettais le costume sombre. Tu sais, mon enfant, je ne choisissais pas entre l'Afrique et l'Europe. J'appartenais aux deux. J'appelais ça le métissage culturel : mélanger deux héritages sans en abîmer aucun, comme on mêle deux couleurs pour en faire une plus belle. Mon boubou et mon costume racontaient la même vérité : on peut avoir deux maisons dans un seul cœur.
On peut avoir deux maisons dans un seul cœur.
—Vous êtes entré à l'Académie française ? C'est quoi exactement ?
L'Académie française, c'est une très vieille assemblée, vieille de trois siècles, qui réunit quarante personnes choisies pour leur amour de la langue. On les appelle parfois « les Immortels ». En 1983, je suis devenu le premier Africain à y entrer ! On m'a donné le fauteuil numéro 16. Imagine un petit garçon de Joal, né dans un port de pêche au bord de l'Atlantique, qui se retrouve un jour parmi ces grands noms de la langue française. J'en tremblais presque. Pour moi, ce n'était pas une récompense personnelle. C'était une porte ouverte : la preuve qu'un enfant d'Afrique pouvait s'asseoir là, comme chez lui.
Un enfant d'un port de pêche pouvait s'asseoir parmi les Immortels, comme chez lui.
—Si on avait pu passer une journée chez vous, ça aurait ressemblé à quoi ?
Viens, je te montre. Je me levais tôt, avant le bruit. Le matin était sacré : un moment de recueillement, puis l'écriture, à la plume, dans le silence. Sur mes murs, tu aurais vu des masques et des sculptures d'Afrique que j'aimais collectionner. À table, mon plat préféré, c'était le thiéboudiène, un riz au poisson parfumé, le plat du Sénégal. Le soir, souvent, il y avait de la musique, parfois la kora. Tu sais, mon enfant, j'ai partagé ma vieillesse entre deux lieux : Joal, mon village du soleil, et Verson, en Normandie, sous la pluie douce. J'y suis mort en 2001, à 95 ans, le cœur encore partagé entre deux terres.
Le matin était sacré : le silence, la plume, et les mots qui viennent.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Léopold Sédar Senghor. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


