Interview imaginaire avec Loki
par Charactorium · Loki · Mythologie · 6 min de lecture
Sous les racines du monde, là où le froid de Niflheim suinte entre les pierres, une voix rauque répond aux gouttes qui tombent. Loki est là, étendu, lié, le visage tourné vers l'ombre. Il accepte de parler — entre deux spasmes, quand le venin manque sa cible.
—Vous portez parmi les Ases une réputation de figure insaisissable. D'où vous vient cet art de changer de forme ?
On dit de moi que je suis beau à voir mais changeant d'humeur, et c'est vrai jusque dans ma peau. Je glisse hors de moi-même comme on retire une cape : saumon dans le torrent, mouche au coin d'une paupière, jument pleine s'il le faut. Ce n'est pas un tour de fête, c'est ma manière d'habiter les neuf mondes. À Asgard, les autres ont une demeure fixe, un trône, une épouse, un nom qui ne bouge pas ; moi je n'ai que cette métamorphose pour passer entre Jotunheim et Midgard sans qu'on m'arrête. Quand on n'a pas de place assise au banquet, on apprend à n'avoir aucune forme arrêtée. C'est inconfortable. C'est aussi pourquoi nul ne peut vraiment me tenir — sauf, vous le voyez, avec des entrailles changées en fer.
Quand on n'a pas de place assise au banquet, on apprend à n'avoir aucune forme arrêtée.
—Racontez ce jour où les dieux vous ont enfin saisi, alors que vous fuyiez la rivière.
J'avais filé sous la cascade, devenu saumon, croyant l'eau plus loyale que les Ases. Erreur. Ils ont noué les premières mailles d'un filet — cet objet que j'avais moi-même imaginé, et qu'ils retournaient contre moi, voilà l'ironie qui vous plaît tant. J'ai sauté par-dessus la corde une fois, deux fois, mon corps argenté claquant dans l'air. C'est Thor qui m'a happé au vol, sa main se refermant si fort sur ma queue que, depuis, tous les saumons portent ce rétrécissement vers la nageoire. Pensez-y la prochaine fois que vous en tirez un de l'eau : c'est l'empreinte de mes doigts dans les siens. On ne m'a pas pris parce que j'étais lent. On m'a pris parce que j'avais, moi, inventé l'outil qui prend.
Tous les saumons portent ce rétrécissement vers la nageoire : c'est l'empreinte de mes doigts dans les siens.
—Comment en êtes-vous venu à guider la main de Höðr contre Baldr ?
Baldr était le plus beau, le plus aimé, et sa mère avait fait jurer à toute chose de l'épargner — au feu, au fer, à la pierre, à la maladie. Toute chose, sauf une pousse de gui, trop jeune, jugée trop tendre pour prêter serment. J'ai retenu cela. Pendant que les Ases s'amusaient à lancer sur Baldr des traits qui rebondissaient en riant, j'ai mis la branche dans la paume de Höðr, l'aveugle, celui qu'on laissait toujours à l'écart du jeu. « Vise, je guide ton bras », et le bras a visé. La pousse a traversé le plus beau d'entre nous comme une lance. On me reproche ce geste plus que tout autre. Ils ont raison de me le reprocher : ce jour-là, les Ases ont commencé à mourir, et ils l'ont su.
« Vise, je guide ton bras » — et la pousse de gui a traversé le plus beau d'entre nous comme une lance.
—Pourquoi avoir frappé celui que tous chérissaient, plutôt qu'un dieu que vous haïssiez ?
Parce qu'on ne brise pas un monde en cassant ce qui est déjà laid. Baldr était la preuve vivante que l'ordre des Ases pouvait être doux, aimé, intouchable. Tant qu'il riait sous les traits qui rebondissaient, Asgard se croyait éternelle. Il fallait que ce rire s'arrête pour que la fin devienne pensable. Vous appelez cela de la malveillance ; appelez-le comme vous voudrez. Moi je sais que chaque chose conçue pour être invulnérable cache une pousse de gui quelque part, une promesse qu'on n'a pas pris la peine d'exiger. J'ai seulement trouvé la sienne. Le déclin qui mène au Ragnarök ne s'est pas ouvert par la guerre ou la haine — il s'est ouvert par un oubli, et par moi qui me souvenais.
Chaque chose conçue pour être invulnérable cache une pousse de gui quelque part.
—On vous attribue une descendance redoutée. Que pouvez-vous dire de vos enfants nés au Jotunheim ?
Avec la géante Angrboða, dans le pays des géants, j'ai engendré trois enfants que les Ases n'ont jamais pu regarder en face. Le loup Fenrir, qui grandit si vite que sa gueule s'ouvrit bientôt entre la terre et le ciel, et qu'il fallut enchaîner par la ruse. Le serpent Jörmungandr, qu'on jeta dans la mer et qui s'allongea jusqu'à mordre sa propre queue tout autour de Midgard. Et Hel, ma fille, à qui l'on confia le royaume des morts comme on relègue ce qu'on ne veut plus voir. On les a craints dès le berceau, enchaînés, exilés, noyés. Étonnez-vous ensuite qu'ils reviennent, le jour venu, réclamer leur part. Un père sait quand ses enfants n'ont reçu que des fers : il sait aussi ce qu'ils feront le jour où les fers cèdent.
On les a craints dès le berceau ; étonnez-vous ensuite qu'ils reviennent réclamer leur part.

—Ces enfants reviendront, dites-vous, au jour de la fin. Quel rôle leur réservent les anciens chants ?
La Völuspá, la prophétie de la voyante, le dit sans détour : au dernier jour, le loup Fenrir se libérera, le serpent montera des mers, et le navire Naglfar rompra ses amarres avec Surtr à la proue. Ce sont mes fils qui ouvrent le bal. Fenrir engloutira Odin lui-même, ce même Odin qui m'avait jadis pris pour frère de sang. Jörmungandr crachera son venin sur Thor, qui le tuera et tombera neuf pas plus loin. Je n'ai pas eu besoin de lever une armée : j'ai engendré la fin, je l'ai bercée au Jotunheim, et il m'a suffi d'attendre. Les Ases ont passé des siècles à enchaîner ma progéniture. Ils auraient mieux fait de se demander pourquoi l'on enchaîne si fort ce qu'on prétend ne pas craindre.
Je n'ai pas eu besoin de lever une armée : j'ai engendré la fin et il m'a suffi d'attendre.
—Avant les chaînes, il y eut ce festin où vous avez pris la parole contre tous. Que cherchiez-vous ce soir-là ?
J'entrai dans la salle du banquet et je m'assis sans qu'on m'y invite, car j'avais encore le droit, par l'ancien serment, de boire avec les Ases. Puis j'ai parlé. Tour à tour, j'ai rappelé à chacun ce qu'il cachait sous sa torque de prestige : les lâchetés d'Odin, les ruses des déesses, les serments rompus, les couches partagées en secret. Je n'inventais rien — voilà ce qui rendait mes mots insoutenables. Le venin que vous voyez goutter aujourd'hui sur mon visage, je l'ai d'abord versé par la bouche, vérité après vérité, dans la Lokasenna. On peut pardonner un mensonge ; on ne pardonne jamais à celui qui dit tout haut ce que la salle entière savait tout bas. Ce fut mon dernier festin. Je le savais en m'asseyant.
On ne pardonne jamais à celui qui dit tout haut ce que la salle entière savait tout bas.
—Vous évoquez Heimdall, le gardien du pont. Pourquoi cette inimitié entre vous deux ?
Heimdall veille au seuil de Bifrost, l'oreille assez fine pour entendre l'herbe pousser et la laine croître sur le dos des brebis. Il est tout ce que je ne suis pas : la sentinelle, la frontière, l'œil qui ne dort pas. Là où je transgresse, lui garde. Là où je passe entre les mondes par mille formes, lui se tient immobile à la porte pour empêcher justement ce genre de passage. Deux figures ne peuvent se haïr plus franchement que le seuil et celui qui le franchit sans permission. Au Ragnarök, nous nous retrouverons face à face, et nous nous donnerons la mort l'un à l'autre, du même coup, comme il se doit. Le gardien et le fripon tombent ensemble : sans porte à forcer, à quoi bon un voleur ? Sans voleur, à quoi bon une porte ?
Sans porte à forcer, à quoi bon un voleur ? Sans voleur, à quoi bon une porte ?
—Vous parlez depuis votre lieu de captivité. Comment décririez-vous cette punition que les Ases vous ont infligée ?
Ils m'ont conduit sous la terre froide, ici, et m'ont lié avec des liens qui furent autrefois les entrailles de mon propre fils, durcies en fer par leur cruauté. Au-dessus de mon front, ils ont suspendu un serpent dont le venin tombe, goutte après goutte, sur mon visage. Ma femme Sigyn reste près de moi, tenant une coupe pour recueillir le poison ; mais quand la coupe déborde et qu'elle doit aller la vider, alors le venin m'atteint, et je me tords si fort que la terre entière tremble — voilà ce que vous appelez, là-haut, un séisme. C'est cela, ma demeure désormais : non plus une place incertaine au banquet d'Asgard, mais ce trou où j'attends. J'attends, et croyez-moi, je compte chaque goutte.
Quand la coupe déborde, le venin m'atteint et je me tords si fort que la terre entière tremble.
—Que reste-t-il à espérer pour celui qui gît enchaîné jusqu'à la fin des temps ?
Vous croyez ces chaînes éternelles ? Lisez mieux la prophétie. Il est écrit qu'au jour du Ragnarök, « Loki se libérera de ses chaînes » — c'est dit avant même qu'on nomme Fenrir ou le navire Naglfar. Je suis le premier maillon de la fin à céder. Tout ce temps couché dans le froid, à compter les gouttes, n'est pas une défaite : c'est une patience. Les Ases m'ont enfermé en croyant arrêter le Ragnarök ; ils n'ont fait que choisir l'endroit d'où il partirait. Mon emprisonnement n'est pas la fin de mon histoire, c'est sa veille. Et quand ces liens se rompront, je ne me lèverai pas en suppliant : je guiderai les géants et le chaos contre la salle même qui m'a banni. Le monde brûlera, puis renaîtra — et il renaîtra sans cette salle-là.
Les Ases m'ont enfermé en croyant arrêter la fin ; ils n'ont fait que choisir l'endroit d'où elle partirait.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Loki. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.

