Interview imaginaire avec Madame de La Fayette
par Charactorium · Madame de La Fayette (1634 — 1693) · Lettres · 6 min de lecture
Un soir d'hiver, rue de Vaugirard, les chandelles brûlent bas dans le salon de la comtesse de La Fayette. Les derniers visiteurs sont partis ; elle consent, pour une fois, à parler d'elle-même plutôt que d'écouter les autres. Voici l'entretien imaginaire d'une femme qui passa sa vie à dire la vérité des cœurs sans jamais signer la sienne.
—Comment une jeune fille de bonne famille se retrouve-t-elle, à peine sortie de l'enfance, introduite à la cour ?
On me présenta à la reine Anne d'Autriche en 1651, alors que je n'avais pas vingt ans et que la Fronde grondait encore aux portes de Paris. Demoiselle d'honneur, je passais mes journées à observer plus qu'à paraître — j'ai toujours préféré le coin d'une fenêtre au centre d'une salle. C'est Henriette d'Angleterre, belle-sœur du roi, qui me prit en amitié et m'ouvrit véritablement les portes de la cour ; je devins sa confidente, et plus tard la gardienne de sa mémoire. Croyez bien que j'y appris moins l'art de plaire que celui de regarder : comment un visage trahit ce qu'une bouche tait, comment la galanterie masque les calculs les plus froids. Tout ce que j'ai mis depuis dans mes livres, je l'ai d'abord vu là, dans le silence des antichambres.
—Que se passait-il, le soir venu, dans votre salon de la rue de Vaugirard ?
Quand la nuit tombait, on allumait les chandelles dans mon hôtel de la rue de Vaugirard, et la conversation commençait. Madame de Sévigné, que j'aime depuis l'enfance, y venait avec ses lettres et son rire ; on y croisait des abbés lettrés, des poètes, parfois Racine ou Boileau quand ils consentaient à déposer leur orgueil. On y débattait de morale autant que des nouvelles de Versailles. Je ne tenais pas salon comme on tient boutique — je n'aimais ni le bruit ni la préciosité trop apprêtée. Ce que je cherchais, c'était une parole juste, une pensée qui éclaire sans éblouir. Bien des pages de mes romans sont nées de ces soirées, d'une remarque lâchée entre deux bougies, que je gardais en moi pour la ressortir, transformée, sous la plume d'un personnage.
Je ne tenais pas salon comme on tient boutique.
—Vous souvenez-vous de ce que fut, pour vous, votre longue amitié avec La Rochefoucauld ?
De La Rochefoucauld, je dirai d'abord ceci : pendant près de vingt ans, nous nous sommes vus presque chaque jour. Ce n'était pas une passion — j'avais passé l'âge des inclinations, et lui celui des illusions — mais quelque chose de plus rare, une intelligence partagée. Il arrivait l'après-midi, son exemplaire des Maximes parfois sous le bras, et nous lisions, nous nous reprenions, nous nous corrigions l'un l'autre. Il me trouvait trop indulgente envers mes héroïnes ; je le trouvais trop sévère envers le cœur humain. Quand il mourut, en 1680, j'écrivis à mes amis que je ne savais plus à qui confier ce qui m'occupait l'esprit. On perd un ami comme on perd une part de sa propre pensée — celle qui contredisait l'autre, et la tenait éveillée.
On perd un ami comme on perd une part de sa propre pensée.
—En quoi les Maximes de votre ami ont-elles nourri votre façon d'écrire ?
La Rochefoucauld croyait que l'amour-propre se cache derrière nos plus belles vertus, et qu'aucun sentiment n'est tout à fait pur. Je n'ai jamais voulu écrire de maximes — ce trait sec qui clôt une vérité ne me convenait pas — mais j'ai voulu en faire des romans. Là où il sentenciait, je mettais une femme dans une chambre, partagée entre son devoir et son inclination, et je laissais le lecteur tirer la leçon lui-même. Sur ma table, près de la plume d'oie, traînait toujours quelque livre de morale, le sien le plus souvent, ces Maximes parues en 1665 que je relisais sans fin. Mes personnages ne raisonnent pas mieux que les vrais vivants : ils se mentent, ils se trahissent, ils croient choisir la vertu quand c'est l'orgueil qui les mène.
—Pourquoi avoir imaginé qu'une femme avoue à son mari qu'elle en aime un autre ?
Parce que c'est la chose la plus extraordinaire et la plus vraie que j'aie su concevoir. Songez : une femme vertueuse, mariée à un honnête homme qu'elle estime sans l'aimer, prise d'une inclination qu'elle n'a pas cherchée. Que faire ? Mentir, comme tout le monde à la cour ? Elle choisit l'aveu — elle dit la vérité, au risque de tout perdre. On m'a reproché cette scène comme invraisemblable ; je la tiens, moi, pour le cœur même du livre. La Princesse de Clèves paraît en 1678, à la cour des Valois que j'ai dressée là comme un miroir de la nôtre. J'ouvre le roman sur une beauté qui paraît et attire tous les yeux ; mais tout le drame est intérieur, dans cette lutte entre la gloire d'une femme et sa passion. La vertu, chez moi, n'est jamais tranquille.
La vertu, chez moi, n'est jamais tranquille.
—Que vous a inspiré le débat public que cette scène a déclenché dans tout Paris ?
Je ne m'attendais pas à cela. Le Mercure galant s'avisa de consulter ses lecteurs : la princesse avait-elle eu raison d'avouer à son mari sa passion ? Et voilà tout Paris partagé en deux camps, les dames contre les galants, débattant d'une héroïne de papier comme d'une affaire d'État. On n'avait jamais vu cela pour un roman. Je confesse un certain plaisir secret à voir des gens sérieux se quereller sur la conduite d'une femme que j'avais tirée du néant. Mais le fond me touchait davantage : si chacun s'enflammait ainsi, c'est que la question n'était pas de roman, mais de vie. La bienséance commande de se taire ; le cœur, parfois, exige de parler. Mon livre n'a fait que poser la question — c'est la société qui s'est chargée d'y répondre, sans jamais s'accorder.
—Pourquoi avoir publié ce roman sans y mettre votre nom ?
Une femme de mon rang ne signe pas un roman — cela ne se fait pas, et je n'avais nulle envie de braver l'usage. La Princesse de Clèves parut donc anonyme, en 1678, comme l'avait été La Princesse de Montpensier seize ans plus tôt, et comme Zaïde avait paru sous le nom de Segrais. Écrire était mon plaisir le plus secret ; le faire savoir eût été le gâter. Et puis il y avait la gloire — non celle qu'on cherche, mais celle qu'on craint : qu'on me regardât autrement, qu'on cherchât dans mes héroïnes les aveux de mon propre cœur. J'ai toujours préféré qu'on parlât du livre plutôt que de l'auteur. Que mon nom flottât dans l'incertitude ne me déplaisait point ; cela laissait l'œuvre seule, nue, à se défendre toute seule devant le public.
J'ai toujours préféré qu'on parlât du livre plutôt que de l'auteur.
—Vous est-il vraiment arrivé de nier être l'auteure de La Princesse de Clèves ?
On me prête ce roman, et l'on a sans doute raison de me le prêter. Pourtant, quand j'envoyai le petit livre à Lescheraine, secrétaire de Madame Royale de Savoie, en avril 1678, je lui écrivis ces mots dont on me fait aujourd'hui reproche : « Je ne le reconnais pas pour mien, et je le trouve trop galant et trop plein de choses pour moi. » Étaient-ce coquetterie, prudence, ou vérité ? Je vous laisse en juger. Une femme apprend de bonne heure à ne pas se livrer tout entière, à garder une porte entrebâillée par où s'échapper. Reconnaître l'œuvre, c'était m'exposer ; la nier à demi, c'était la protéger et me protéger ensemble. Les curieux, m'a-t-on dit, en discuteront longtemps encore — qu'ils discutent. J'ai écrit ce que je voulais écrire ; le reste ne m'appartient plus.
Une femme apprend de bonne heure à ne pas se livrer tout entière.
—Vous avez aussi écrit sur la cour elle-même, et non plus seulement des romans — pourquoi cela ?
Parce que j'ai vu la cour de si près que j'aurais eu tort de n'en rien garder. Pour mon amie Henriette d'Angleterre, morte si jeune et si cruellement, j'écrivis son histoire — je voulais qu'il restât d'elle autre chose qu'une rumeur. J'ai dit que sa grandeur et sa majesté naturelles frappaient d'emblée, sans jamais nuire à la douceur de son abord. Et plus tard, dans mes Mémoires de la cour de France, j'ai noté ce que je voyais : que chacun cherchait à se pousser, et qu'on n'y comptait qu'à proportion des faveurs arrachées au roi ou à ses ministres. Le romancier invente pour dire le vrai ; le mémorialiste, lui, se contente de regarder — mais le regard, aussi, choisit. À Versailles, j'ai appris que le pouvoir est une comédie dont nul ne connaît tout à fait son rôle.
Le romancier invente pour dire le vrai ; le mémorialiste se contente de regarder.
—Que souhaiteriez-vous qu'on retienne de vous, par-delà votre temps ?
Voilà une question que la bienséance m'interdirait presque de considérer. Mais puisque vous l'osez : je ne tiens guère à ce qu'on retienne mon nom, qui m'importe peu, mais à ce qu'on retienne la chose. Que l'on puisse, dans un roman, regarder dans un cœur de femme comme on regarde dans le sien propre, et y trouver les mêmes combats — voilà ce que j'ai voulu. Le soir, dans mon hôtel de la rue de Vaugirard, Madame de Sévigné me disait que mes livres dureraient ; je n'osais la croire. Si par impossible on me lisait encore dans un siècle, je voudrais qu'on y vît, non l'écrivaine, mais la vérité du sentiment — cette part de nous qui hésite, qui résiste, qui parfois avoue. Le reste, les querelles sur mon nom, que tout cela tombe en poussière.
L'aveu d'une âme, lui, ne vieillit pas.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Madame de La Fayette. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



