Interview imaginaire avec Marguerite Yourcenar
par Charactorium · Marguerite Yourcenar (1903 — 1987) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans le jardin de Petite Plaisance, à Northeast Harbor, par un matin brumeux de l'été 1977, que Grace Frick retrouve Marguerite assise près des massifs qu'elles entretiennent ensemble depuis quarante ans. Les bruants chantent, une tasse de thé refroidit sur la table de bois. Grace, que la maladie épuise mais que rien ne détourne du travail, vient avec les pages d'une traduction en chantier — et l'envie, ce jour-là, d'interroger la femme avant l'œuvre.
—Marguerite, je revois cette vieille malle ouverte ici même, en 1948, et ces feuillets oubliés. Que t'est-il revenu en les retrouvant ?
Tu étais là, Grace, tu te souviens de la poussière et de cette écriture que je ne reconnaissais presque plus. J'avais commencé à faire parler Hadrien dans les années vingt, puis j'avais renoncé, persuadée qu'on n'écrit pas la voix d'un empereur à vingt-cinq ans. En rouvrant ces pages, j'ai compris que vingt années de lectures, de deuils et de voyages m'avaient enfin rendue digne de lui. Il ne s'agissait plus d'imaginer un Romain, mais de me tenir au plus près d'un homme qui regarde sa propre mort approcher. Ce livre, je ne l'aurais pas écrit plus tôt. Il fallait que je vieillisse pour qu'il vieillisse en moi.
Il fallait que je vieillisse pour qu'Hadrien vieillisse en moi.
—Tu passais des heures sur ces monnaies romaines et tu m'as traînée jusqu'à la Villa Adriana, à Tivoli. Qu'y cherchais-tu de si précis ?
Un visage, d'abord. Les monnaies à l'effigie d'Hadrien, que je tournais entre mes doigts, me rendaient la courbe d'un nez, la lassitude d'un regard mieux qu'aucune description. À Tivoli, devant ces murs effondrés, j'ai marché là où il avait voulu rassembler tout son monde, l'Égypte, la Grèce, ses souvenirs. On n'invente pas un empereur : on l'attend dans les lieux qu'il a aimés, on se tait jusqu'à ce qu'il consente à parler. La vérité historique n'est pas un décor que l'on plaque ; c'est une présence qu'on apprivoise. Sans ces pierres et ces médailles, Mémoires d'Hadrien n'aurait été qu'un bel exercice. Avec elles, j'ai pu honnêtement écrire à la première personne.
On n'invente pas un empereur : on l'attend dans les lieux qu'il a aimés.
—Bien avant moi, en 1929, tu avais publié Alexis. Pourquoi ce premier livre sous un nom qui n'était pas tout à fait le tien ?
Yourcenar est presque l'anagramme de Crayencour, mon vrai nom — un jeu que mon père et moi avions tracé ensemble, en déplaçant les lettres comme on rebat des cartes. J'avais besoin de cette distance. Alexis ou le Traité du vain combat est la confession d'un homme qui avoue à sa femme ce qu'il est, et qui choisit de partir plutôt que de mentir. Sous mon nom de famille, cette franchise eût semblé un scandale familial ; sous Yourcenar, elle devenait une œuvre. Le pseudonyme ne cache pas l'auteur, il le délivre. Il m'a permis d'écrire la vérité des autres sans que l'on me demandât aussitôt si c'était la mienne.
Le pseudonyme ne cache pas l'auteur, il le délivre.
—Ce sujet de l'aveu, de l'amour qu'on n'ose nommer — toi qui me l'as confié si souvent — était-il déjà, en 1929, une manière de parler de toi ?
Tu poses la question que personne d'autre n'oserait, et c'est pour cela que je te réponds. Je n'ai jamais écrit de confession déguisée ; Alexis n'est pas mon journal. Mais on n'écrit bien que ce que l'on comprend de l'intérieur, et j'ai très tôt su que les cœurs ne se rangent pas selon les conventions. Faire parler un homme épris d'un autre homme, en 1929, dans une langue classique et retenue, c'était affirmer que cette humanité-là méritait la même dignité de style que toutes les autres. Toi qui partages ma vie depuis si longtemps, tu sais que je n'ai jamais aimé les masques — sauf ceux qui, au théâtre, disent la vérité plus haut que les visages.
Les cœurs ne se rangent pas selon les conventions.
—Tes matins commencent à l'aube, par la promenade et les oiseaux, avant le bureau. Qu'est-ce que cette maison du Maine a donné à ton travail ?
Le silence, d'abord, et la lenteur. Petite Plaisance n'a l'air de rien — une maison de bois, des livres jusqu'au plafond — mais c'est ici que j'ai écrit l'essentiel. Je me lève avant le jour, je marche le long des sentiers en regardant les bruants et les fougères comme une naturaliste regarderait ses planches. Puis je m'assieds, et les heures du matin sont les seules vraiment fécondes. L'île des Monts-Déserts m'a tenue loin des salons, des modes, des bruits de Paris. On me croit exilée ; je suis chez moi partout où je peux travailler. Cette maison américaine est, au fond, le lieu le plus européen que je connaisse, par tout ce qu'elle abrite d'esprit et de mémoire.
On me croit exilée ; je suis chez moi partout où je peux travailler.

—Nos soirées, je les passe souvent sur tes pages, à les faire passer en anglais. Que représente pour toi ce travail que nous partageons ?
Plus que tu ne l'imagines, Grace. Tu as été ma première lectrice et ma première traductrice anglaise, et il n'y a pas de jugement que je redoute et n'espère davantage que le tien. Traduire, c'est lire avec les mains : tu touches chaque phrase, tu en éprouves le poids, tu me forces à dire pourquoi tel mot et non tel autre. Nos soirées, autour d'une lampe, à discuter d'un adjectif pendant une heure, ont été pour moi une véritable école. J'ai moi-même traduit des negro spirituals et Virginia Woolf, et je sais ce que cette fidélité exige. Ce que nous faisons ensemble le soir n'apparaîtra dans aucune préface — et c'est pourtant là que mes livres prennent leur seconde vie.
Traduire, c'est lire avec les mains.
—Tu as renoncé peu à peu à la viande, tu t'alarmes du sort des bêtes et des forêts. D'où te vient cette inquiétude pour le monde vivant ?
Elle vient du même endroit que tout le reste : d'une attention. Quand on a passé sa vie à essayer de comprendre un empereur mort il y a dix-huit siècles, on apprend que rien n'est étranger à l'homme — ni l'animal qu'il tue, ni l'arbre qu'il abat. J'ai cessé de manger ces bêtes le jour où j'ai cessé de pouvoir détourner les yeux. Notre époque détruit le vivant avec une hâte que nul siècle n'avait connue, et l'on appelle cela progrès. La nature n'est pas notre servante ; elle est notre origine et notre semblable. Cette conviction n'est pas une mode : elle est le prolongement le plus simple de mon humanisme. On ne respecte pas l'homme si l'on méprise ce qui respire autour de lui.
La nature n'est pas notre servante ; elle est notre origine et notre semblable.

—Pour beaucoup, défendre les animaux et l'écrivaine d'Hadrien semblent deux femmes distinctes. Comment, en toi, ces deux préoccupations se rejoignent-elles ?
Elles n'ont jamais été deux. Hadrien, Zénon, l'alchimiste de mon Œuvre au noir, sont des hommes qui cherchent à voir clair, à ne pas mentir sur la condition humaine. Or voir clair aujourd'hui, c'est constater que l'homme empoisonne l'eau qu'il boit et l'air qu'il respire. Ma réflexion sur l'histoire et ma vigilance pour la terre procèdent du même refus de l'aveuglement. J'ai toujours pensé que chaque être est responsable de l'ensemble du vivant — qu'il en a la charge comme d'un dépôt. Écrire sur les civilisations disparues et plaider pour celles qu'on est en train de détruire, c'est le même geste. Le passé que je ressuscite et l'avenir qui m'inquiète parlent d'une seule et même chose : la fragilité de ce que nous avons reçu.
Chaque être a la charge du vivant comme d'un dépôt.
—On murmure qu'une femme pourrait un jour franchir la Coupole. Que penses-tu de cette institution qui ne dit ses membres qu'au masculin ?
Je m'en amuse autant que je m'en méfie. L'Académie française, fondée en 1635, appelle ses membres des Immortels, et certains soutiennent gravement que les statuts ne prévoient pas d'Immortelles — comme si la grammaire pouvait barrer la route à l'intelligence. Je n'ai jamais sollicité d'honneurs ; je vis trop loin et trop volontiers en marge pour cela. Mais l'idée qu'une assemblée vouée aux lettres se ferme aux femmes au nom d'un accord d'adjectif a quelque chose d'à la fois comique et révélateur. Si une telle porte devait s'ouvrir un jour, je ne crois pas qu'il faille y voir un triomphe personnel. Ce serait surtout le signe qu'une vieille maison consent enfin à reconnaître ce qu'elle aurait dû admettre depuis longtemps.
Comme si la grammaire pouvait barrer la route à l'intelligence.
—Et si cet honneur venait te chercher jusqu'ici, dans ce Maine où tu te plais loin de Paris, l'accepterais-tu ?
La question me trouble plus que tu ne le crois. J'ai bâti ma vie sur la distance — celle de l'océan, celle des siècles que j'interroge. Accepter un fauteuil sous la Coupole, ce serait rentrer, au moins symboliquement, dans une France que j'ai quittée pour mieux la regarder. Et pourtant je ne dédaigne pas ce que cela signifierait. Non pour moi, qui n'ai plus rien à prouver, mais pour toutes celles qui écrivent et que l'on n'a jamais comptées parmi les vivants des lettres. Si je devais y entrer, je voudrais y porter mes morts, mes empereurs, mes alchimistes, et cette terre du Maine que tu m'as aidée à aimer. On n'entre pas seul dans une telle maison : on y entre avec tout ce que l'on a traversé.
On n'entre pas seul dans une telle maison : on y entre avec tout ce que l'on a traversé.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Marguerite Yourcenar. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



