Interview imaginaire avec Molière
par Charactorium · Molière (1622 — 1673) · Lettres · 5 min de lecture
C'est au Palais-Royal, par une froide soirée de l'hiver 1673, que le roi Louis XIV s'attarde dans la loge de son comédien après la représentation. Les chandelles fument encore, et Molière, le teint gris, peine à réprimer une toux qui l'épuise. Le souverain le connaît depuis plus de dix ans : il a protégé ses pièces, tenu son fils sur les fonts baptismaux, ri à ses farces. Ce soir, il vient en ami autant qu'en roi, et veut entendre l'homme derrière le masque.
—Molière, bien avant que ma cour ne vous applaudisse, vous avez connu la province et les dettes. Qui étiez-vous, ce comédien que Paris avait d'abord chassé ?
Sire, j'étais d'abord un fils de tapissier qui avait renoncé à la charge de son père pour monter sur les planches. En 1645, mon Illustre-Théâtre, fondé avec les Béjart, s'effondra sous les dettes ; on me jeta même quelques jours au Châtelet, faute de pouvoir payer. Alors j'ai pris la route. Treize années durant, j'ai joué dans les granges et les jeux de paume de province, à Pézenas comme ailleurs, observant les marchands, les médecins, les pédants. Cette errance fut ma véritable école : j'y ai appris les hommes mieux que dans aucun livre. Quand je suis revenu à Paris en 1658, et que Les Précieuses ridicules triomphèrent l'année suivante, je n'inventais rien — je rendais aux Parisiens ce que la province m'avait enseigné.
—On vous dit auteur, mais je vous ai vu jouer, diriger, compter vos recettes. Comment portez-vous tant de charges sur vos seules épaules ?
Sire, un chef de troupe n'a pas le loisir de choisir. Le matin, la plume à la main, je rédige et je corrige ; l'après-midi, je fais répéter mes comédiens au Palais-Royal, je règle les costumes, les entrées, les silences. Et le soir, je monte moi-même sur la scène pour tenir les rôles comiques — Harpagon, Argan, Monsieur Jourdain. Il faut encore tenir le livre de comptes, payer les gages, ménager les susceptibilités. On me croit gai parce que je fais rire ; mais diriger des comédiens, c'est gouverner un petit royaume où chacun se croit le roi. Vous savez mieux que quiconque, Sire, ce qu'il en coûte de tenir tout ensemble.
Diriger des comédiens, c'est gouverner un petit royaume où chacun se croit le roi.
—Vous souvenez-vous de Chambord, en 1670, où vous m'avez donné votre Bourgeois gentilhomme avec Lully ? Comment naissent ces fêtes que je vous commande ?
Comment l'oublier, Sire ? Le Bourgeois gentilhomme fut écrit, réglé et monté en quelques semaines à peine, pour vos divertissements de Chambord. C'est là tout l'art de la comédie-ballet, ce genre que Lully et moi avons façonné ensemble : marier la parole, la musique et la danse en un seul spectacle. Vos commandes ne souffrent pas de retard — il faut inventer vite, et pourtant bien. J'ai parfois maudit ces délais, mais ils m'ont forcé à une invention que le loisir n'aurait jamais produite. Et quand je voyais Votre Majesté rire de ce bourgeois qui se rêve gentilhomme, je savais que la satire avait porté juste, sans jamais blesser le trône qui la protégeait.
—En 1664, à Versailles, vous m'avez présenté votre Tartuffe. Je l'ai aimé — et pourtant j'ai dû en suspendre les représentations. M'en avez-vous voulu ?
Vous en vouloir, Sire ? Jamais. Vous m'avez ôté ma pièce d'une main, mais de l'autre, cette même année 1664, vous avez tenu mon fils sur les fonts baptismaux — un honneur dont nulle cabale ne pouvait me priver. Je savais que les dévots de la Compagnie du Saint-Sacrement étaient puissants, et qu'un roi, même tout-puissant, doit compter avec eux. Mon Tartuffe ne raillait pas la foi, mais l'hypocrisie de ceux qui s'en font un masque. Si j'ai dû patienter, ce n'était pas contre vous — c'était le prix de la prudence. Et je n'ai jamais douté que vous me rendriez un jour ma comédie.
—Cinq années durant, les dévots ont tenu votre pièce sous clé. Quand je l'ai enfin permise en 1669, qu'avez-vous ressenti ?
Une délivrance, Sire. Cinq ans, j'avais remanié, adouci, défendu ma comédie par des placets et des préfaces, sans jamais renoncer à son cœur. Lorsqu'en 1669 vous l'avez enfin permise au public, le triomphe fut immédiat : la foule se pressait au Palais-Royal comme jamais. J'y vis la preuve qu'une comédie peut survivre à ses censeurs, pourvu qu'un roi la juge juste. Les dévots avaient cru m'imposer silence ; ils n'avaient fait qu'aiguiser l'impatience du public. Sans votre constance, Sire, Tartuffe serait resté lettre morte dans mes tiroirs. Je vous dois cette victoire autant qu'à ma plume.

—On a beaucoup jasé sur votre mariage de 1662 avec la jeune Armande. Ces rumeurs sur votre maison vous ont-elles fait souffrir ?
Plus que mes ennemis ne l'imaginent, Sire. J'ai épousé Armande Béjart en 1662, de vingt ans ma cadette, et liée à Madeleine, ma compagne des premiers jours, depuis la fondation de l'Illustre-Théâtre en 1643. Aussitôt, les langues se sont déliées : on a murmuré les choses les plus noires sur ma maison, jusqu'à me prêter des liens contre nature. Un homme qui peint les travers d'autrui offre le flanc à toutes les calomnies. J'ai appris à porter ces blessures en silence, et à les transformer parfois en comédie — car rien ne désarme la médisance comme le rire. Mais je ne vous cacherai pas, Sire, qu'un foyer sans paix pèse lourd à celui qui doit chaque soir faire rire les autres.
—Ce soir, Molière, votre toux m'inquiète. Et voilà que vous jouez un malade imaginaire quand votre mal, lui, n'a rien d'imaginé. N'est-ce pas tenter le sort ?
Sire, je n'ai jamais su mieux railler que ce qui me touche de près. Voilà des années que ce mal me ronge — depuis 1666 au moins, il ne me laisse guère de répit. Et c'est précisément pour cela que j'ai écrit Le Malade imaginaire : pour rire de cette médecine qui me promet la guérison et ne me donne que des potions. Argan se croit mourant et se porte bien ; moi, je me porte mourant et fais semblant d'aller bien. Il y a là une cruelle plaisanterie que le ciel me joue. Mais que voulez-vous — un comédien qui s'arrête de jouer est déjà à moitié mort. Tant que je tiendrai debout, je monterai sur ma scène.
Un comédien qui s'arrête de jouer est déjà à moitié mort.

—Vous savez que l'Église refuse aux comédiens une sépulture chrétienne. Cette crainte, mon ami, vous suit-elle jusque sur les planches ?
Elle me suit, Sire, je l'avoue. L'Église tient le comédien pour un baladin, un être indigne, et lui refuse la terre bénie s'il ne renie son métier avant de mourir. Or je ne renierai jamais ce qui fut ma vie et ma gloire. Voilà l'amère ironie de ma condition : faire rire un royaume tout entier, divertir son roi, et risquer d'être jeté à la fosse commune comme un misérable. Je veux croire qu'un souverain qui m'a tant honoré ne laissera pas traiter ainsi celui dont il fut le protecteur. Mais ce soir, je m'en remets à la Providence — et un peu, je l'avoue, à votre amitié.
—Depuis 1665, votre troupe porte mon nom : la Troupe du Roi. Que représente pour vous cette enseigne que je vous ai accordée ?
Sire, ce titre fut pour moi plus qu'un honneur : un rempart. En 1665, faire de mes comédiens la Troupe du Roi, c'était dire à toute la France qu'un acteur pouvait servir son prince aussi dignement qu'un soldat ou un magistrat. Mes ennemis ne pouvaient plus me traiter de simple bateleur sans offenser votre nom. Sous cette enseigne, j'ai osé Dom Juan, Le Misanthrope, tant de pièces que la seule prudence m'eût déconseillées. Vous m'avez donné la liberté de peindre les hommes tels qu'ils sont. Une troupe protégée par son roi peut tout oser, hormis l'ennuyer — et je m'y suis efforcé chaque soir.
—Il se fait tard, et vous tremblez de fièvre. Pourquoi ne pas vous reposer, Molière, au lieu de remonter demain sur cette scène qui vous épuise ?
Parce que le repos, Sire, ne me vaut rien. Quand je ne joue pas, je songe à mon mal, à mes dettes, à mes querelles ; quand je joue, j'oublie tout. Ma troupe vit de nos représentations — si je m'arrête, ce sont des familles entières qui n'ont plus de pain. Et puis il y a le public : ce parterre bruyant qui rit, qui siffle, qui me tient en haleine. Je crois que je suis né pour le faire rire, et qu'on ne change pas sa nature. Demain, donc, je remonterai tenir mon Argan, dussé-je m'y épuiser. Faire rire les hommes de leurs propres travers, voilà la seule médecine en laquelle j'aie jamais cru.
Faire rire les hommes de leurs propres travers, voilà la seule médecine en laquelle j'aie jamais cru.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Molière. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


