Interview imaginaire avec Oscar Wilde
par Charactorium · Oscar Wilde (1854 — 1900) · Lettres · 6 min de lecture
C'est dans la chambre étroite de l'Hôtel d'Alsace, rue des Beaux-Arts à Paris, que Robert Ross retrouve son vieil ami en cet automne 1900. Le papier peint défraîchi pèle aux angles, une odeur de tabac froid et de fleurs fanées flotte dans la pénombre. Ils se connaissent depuis près de vingt ans, et c'est à Robert que Wilde avait confié, à sa sortie de Reading, le manuscrit de De Profundis. L'ami fidèle vient ce jour-là non pour la légende publique, mais pour entendre l'homme parler, une dernière fois, de tout ce qu'il a aimé et perdu.
—Oscar, tu te souviens de nos premières rencontres : déjà cette fleur à la boutonnière, ce velours. Pourquoi t'es-tu ainsi mis en scène dans les rues de Londres ?
Mon cher Robbie, tu m'as connu lorsque je portais encore mes culottes de velours et mon lys comme d'autres portent une épée. Les gens croyaient que je me déguisais ; en vérité, je m'inventais. J'ai toujours pensé que la première de toutes les œuvres d'art qu'un homme puisse produire, c'est sa propre existence — et que le costume en est la première phrase. Une fleur de tournesol à la boutonnière disait plus de l'esthétisme que dix conférences. On me prenait pour un excentrique ; j'étais simplement cohérent. Donner à voir la beauté gratuitement, sans utilité, sans morale : voilà ce qui scandalisait les bourgeois. Tu sais mieux que personne que je n'ai jamais séparé l'art de la manière de vivre.
Les gens croyaient que je me déguisais ; en vérité, je m'inventais.
—Lorsque tu écrivais Dorian Gray, tu m'en lisais des pages. Cette idée d'un portrait qui vieillit à la place de l'homme, d'où t'est-elle venue ?
Tu étais là, en effet, parmi les rares à qui je lisais avant que l'imprimeur ne profane mes phrases. Le Portrait de Dorian Gray n'est pas une fable morale, quoi qu'en aient dit les pasteurs indignés. C'est une méditation sur ce que coûte la beauté lorsqu'on la prend pour seul dieu. J'ai voulu qu'un visage demeure pur tandis que l'âme, sur la toile, se corrompt — car le péché laisse toujours sa trace quelque part. Dans ma Préface, j'ai écrit que le but de l'art est de révéler l'art et de dissimuler l'artiste. On a fouillé Dorian pour m'y trouver ; on n'a trouvé que des symboles. Tout art est surface et symbole, Robbie, et ceux qui descendent sous la surface le font à leurs risques et périls.
Le péché laisse toujours sa trace quelque part.
—À la première de L'Importance d'être Constant, en 1895, le public riait au point d'interrompre les acteurs. Comment fabriques-tu ce rire-là ?
Ah, cette soirée ! Tu étais dans la salle, et tu m'as dit ensuite que les comédiens durent attendre que l'on reprît son souffle. Le secret est simple et personne ne veut le croire : je dis la vérité, mais à l'envers. Le public rit parce qu'il se reconnaît dans le miroir retourné de ses propres hypocrisies. L'Importance d'être Constant, comme L'Éventail de Lady Windermere, n'est qu'une comédie de mœurs où chaque épigramme est une aiguille glissée dans la dentelle victorienne. « La vérité est rarement pure et n'est jamais simple » — voilà le genre de phrase qui fait rire le soir et réfléchir le lendemain. Le paradoxe est ma façon d'être sérieux sans en avoir l'air. On croit que je plaisante ; je n'ai jamais fait que dire ce que tout le monde sait et que personne n'ose.
Je dis la vérité, mais à l'envers.
—On t'a souvent reproché tes mots d'esprit, comme s'ils étaient frivoles. Te sens-tu incompris derrière le masque du brillant causeur ?
Le masque, mon ami, en dit toujours davantage que le visage. On m'a pris pour un faiseur de bons mots parce que je refusais de pleurer en public. Or l'épigramme est une discipline aussi exigeante que le sonnet : il faut y enfermer une pensée entière dans l'espace d'un soupir. Aux dîners du Café Royal, je passais des heures sur une seule formule, comme un orfèvre sur un fermoir. Les sots croyaient à l'improvisation ; toi, tu m'as vu travailler. La société victorienne ne pardonne pas qu'on l'amuse en l'instruisant — elle préfère le sermon qui ennuie au paradoxe qui réveille. J'ai voulu rendre la pensée légère pour qu'elle pénètre plus profond. C'est une charité que l'on m'a fait payer cher.
Le masque en dit toujours davantage que le visage.
—Je dois te le demander, Oscar : en cette même année 1895, après le double triomphe, vint l'arrestation. As-tu vu venir la chute ?
Je l'ai vue, Robbie, et je n'ai rien fait pour l'éviter — c'est là mon véritable procès. J'étais au sommet : deux pièces à l'affiche, Londres à mes pieds, et je marchais vers le précipice avec l'élégance d'un homme qui descend à dîner. On m'a condamné pour « grossière indécence », ces mots de greffier que le Criminal Law Amendment Act avait forgés en 1885. Mais ce que l'on jugeait, au fond, ce n'était pas un acte : c'était une manière d'être au monde, trop libre pour un siècle qui se croyait vertueux. J'avais bâti ma vie comme une œuvre d'art ; il a suffi d'un procès pour qu'on la traînât dans la boue. L'orgueil m'a perdu autant que la loi. Je n'accuse personne — j'ai voulu tout, et l'on n'a tout que pour le perdre.
Je marchais vers le précipice avec l'élégance d'un homme qui descend à dîner.

—À Reading, on t'a soumis aux travaux forcés, à cette roue que l'on tourne sans but. Que reste-t-il d'un homme après cela ?
Il reste ce que la souffrance n'a pas pu détruire, et c'est étrangement peu et beaucoup à la fois. Tourner cette roue qui ne moud rien, casser des cailloux qui ne bâtissent rien — voilà l'invention d'une société qui croit punir en abrutissant. Elle a brisé mon corps, c'est vrai. Mais elle m'a aussi dépouillé de tout ce qui était factice. Avant, je croyais que la douleur était laide ; j'ai appris en prison qu'elle est le seul terrain où l'âme se tient debout. De ces murs sont nés mes deux derniers textes, De Profundis et La Ballade de la geôle de Reading. J'y ai compris que la vie doit être tenue pour un art, non pour une série d'expériences. Toi qui as reçu ce manuscrit de mes mains, tu sais que je n'ai jamais rien écrit de plus vrai.
J'ai appris en prison que la douleur est le seul terrain où l'âme se tient debout.
—Cette Ballade, tu l'as écrite après l'exécution d'un codétenu. Pourquoi l'humour, ta grande arme, y a-t-il enfin cédé la place ?
Parce qu'il est des matins où l'on pend un homme, et que devant la potence l'esprit se tait par décence. J'ai vu marcher au gibet un soldat qui avait tué la femme qu'il aimait, et j'ai compris que son sort était le nôtre à tous. Car chacun tue ce qu'il aime, le lâche d'un baiser, le brave avec une épée. Toute ma vie j'avais dansé sur les paradoxes ; là, je n'avais plus envie de danser. La Ballade est sortie de moi comme un cri retenu pendant deux ans. Pour la première fois, je n'écrivais plus pour éblouir un salon mais pour les hommes en gris qui tournaient la roue à mes côtés. L'esprit amuse les vivants ; seule la pitié parle aux condamnés.
Toute ma vie j'avais dansé sur les paradoxes ; là, je n'avais plus envie de danser.

—Tu as toujours défendu l'art pour l'art. Après tout ce que tu as traversé, crois-tu encore que l'art ne doive servir à rien ?
Plus que jamais, et pourtant autrement. Jeune, je proclamais que l'art n'a d'autre fin que sa propre beauté, et je le maintiens : dès qu'on lui demande d'être utile, il ment ou il prêche. Mais j'ai appris une chose que ma jeunesse ignorait — que l'inutile peut sauver. Ces vers que j'ai écrits dans une cellule ne servaient à rien, et ils m'ont gardé vivant. La beauté n'enseigne pas, elle ne corrige pas, elle ne console même pas tout à fait ; elle se contente d'exister, et c'est par là qu'elle est divine. Dorian Gray le disait déjà à sa manière : la surface est tout, à condition d'y mettre l'âme entière. L'art pour l'art, oui — mais je sais maintenant ce qu'il en coûte à l'artiste.
L'inutile peut sauver.
—Quand je t'ai reçu jadis à dîner, tu disais que vivre était le plus rare des arts. Le penses-tu encore, ici, dans cette chambre ?
Je le pense, Robbie, même entre ces murs où le papier peint me fait une injure quotidienne. Vivre est le plus rare des arts parce que la plupart des hommes se contentent d'exister — ils respirent sans jamais se composer. J'ai voulu faire de chaque journée une phrase bien tournée : le matin pour la correspondance et la paresse, qui est la plus haute des occupations, l'après-midi pour l'écriture lente, le soir pour la conversation, qui est la seule littérature qui ne ment pas. On dira que j'ai raté ma vie. Je réponds que je l'ai pleinement vécue, ce qui est différent et plus difficile. La gloire et la geôle, le velours et la bure : j'ai tout porté, et l'on ne peut pas dire que je me sois ennuyé.
La plupart des hommes se contentent d'exister ; ils respirent sans jamais se composer.
—Tu vis ici sous le nom de Sebastian Melmoth, loin de Londres. Pourquoi ce pseudonyme, et pourquoi Paris pour dernier refuge ?
Parce qu'un homme déchu doit au moins choisir son masque, et celui-là me convient — Melmoth l'errant, ce damné qui traverse les siècles sans trouver le repos. L'Angleterre m'a chassé ; je ne lui ferai pas l'aumône de mon retour. Paris, elle, m'a toujours compris : c'est ici que j'ai écrit Salomé dans votre langue, ici que l'on prend l'artiste au sérieux même quand il est ruiné. Je n'ai plus rien — ni argent, ni maison, ni nom qu'on prononce sans baisser la voix. Mais j'ai cette ville, le vin médiocre de ce quartier, et quelques amis fidèles comme toi qui montent ces escaliers. Le reste, je le dois à mon génie, et le génie est la seule chose que les créanciers ne peuvent saisir. Vivre ou mourir importe peu ; il s'agit seulement de le faire avec style.
Un homme déchu doit au moins choisir son masque.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Oscar Wilde. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



