Interview imaginaire avec Romulus et Rémus
par Charactorium · Romulus et Rémus · Mythologie · 6 min de lecture
Sur le Palatin, alors que le soleil décline sur le sillon fraîchement tracé, un homme rude, le manteau agrafé d'une fibule de bronze, contemple les murs naissants de sa cité. La terre porte encore l'odeur de la louve et le sang d'un frère. Romulus accepte de raconter, au présent de la tradition, comment Rome est née de ses mains.
—Vous souvenez-vous de vos tout premiers jours, sur les rives du Tibre ?
Mon frère Rémus et moi, nous n'avons d'abord connu que le froid de l'eau et la pente boueuse du Tibre. On nous avait exposés, deux nourrissons jetés au fleuve comme on rend un présent encombrant aux dieux. Mais le courant nous a déposés au pied de la colline, et c'est là qu'elle est venue : la louve, la Lupa, dont on disait la gueule faite pour déchirer. Elle nous a couchés contre son flanc, dans la Grotte du Lupercal, et nous a offert ses mamelles comme une mère. Je ne saurais te dire pourquoi une bête fauve s'est faite douce ce jour-là. Les bergers qui nous ont trouvés ensuite n'osaient y croire. C'est cette image — deux enfants sous le ventre d'une louve — que Rome porte aujourd'hui jusque sur ses monnaies.
Une bête faite pour déchirer s'est couchée pour nous nourrir : voilà d'où vient Rome.
—Comment ces premières années, élevé par des bergers, ont-elles forgé l'homme que vous êtes devenu ?
J'ai grandi dans les huttes de bois et de chaume du Latium, parmi les troupeaux et les armes. Mes matins, je les passais à surveiller les bêtes sur les collines ; mes après-midi, à m'aguerrir au combat contre les villages voisins. Le lait de chèvre, le fromage de brebis, le gibier que je rapportais — voilà ce qui nourrissait nos repas du soir, autour du feu, avec les anciens. Rien dans cette vie ne disait que je fonderais une cité. Mais le berger qui m'a recueilli savait, lui, que nous n'étions pas nés d'une hutte. Quand j'ai appris ma naissance — fils de Mars et d'une vestale d'Albe la Longue — j'ai compris que la louve n'avait pas sauvé deux pâtres, mais deux rois qui s'ignoraient.
—Parlons du jour de la fondation. Comment avez-vous tracé les limites de Rome ?
J'ai attelé une génisse et un taureau blanc à l'araire, et j'ai ouvert dans la terre du Palatin un sillon profond, soulevant la charrue aux endroits où s'ouvriraient les portes. Ce n'était pas un simple fossé : c'était le pomerium, la frontière sacrée, la peau même de la cité. Au-delà du sillon, tu n'es plus dans Rome — tu es ailleurs, sous d'autres dieux. J'avais consulté les augures, observé le vol des oiseaux ; douze vautours m'avaient répondu, et Rémus n'en avait vu que six. La ville serait donc mienne, et porterait mon nom. Ce matin-là, en traçant ce trait dans la glaise, je ne traçais pas une limite : je cousais ensemble le ciel et la terre.
Le sillon n'était pas un fossé, mais la peau même de la cité.
—Et pourtant ce même jour, vous avez tué votre frère. Que s'est-il passé ?
Rémus a ri de mon mur. Il l'a jugé trop bas, dérisoire, et d'un bond il a sauté par-dessus l'enceinte que j'élevais, foulant le sillon sacré que je venais d'ouvrir. Comprends-le : franchir le pomerium sans rite, c'est insulter les dieux qui le gardent. Je l'ai frappé. Et tandis qu'il tombait, j'ai dit que périsse ainsi quiconque franchirait mes murs. On me jugera dur, fratricide — le mot est juste, et je ne le fuis pas. Mais une cité qui laisse rire de ses limites le jour même de sa naissance ne tient pas une saison. J'ai préféré pleurer un frère qu'enterrer une ville. Tite-Live, plus tard, dira que c'était là le prix terrible de Rome.
J'ai préféré pleurer un frère qu'enterrer une ville.
—Une ville neuve, mais peuplée seulement d'hommes et de fugitifs. Comment lui donner un avenir ?
J'avais des murs, des guerriers, un asile ouvert aux exilés et aux sans-patrie — mais pas de femmes, pas d'enfants à naître. Une cité sans berceaux meurt avec sa première génération. Nos voisins Sabins refusaient de nous donner leurs filles : qui marie sa fille à une bande de brigands ? Alors j'ai usé de ruse. J'ai invité ce peuple à une fête, des jeux donnés en l'honneur d'un dieu, et au signal mes hommes ont enlevé leurs jeunes femmes. Ce ne fut pas un rapt de plaisir, mais de survie : je voulais des épouses, des foyers, une descendance romaine. La guerre qui suivit faillit nous engloutir — jusqu'à ce que ces mêmes Sabines, désormais nos femmes, se jettent entre leurs pères et leurs maris pour nous réconcilier.
Une cité sans berceaux meurt avec sa première génération.

—Comment avez-vous transformé cette troupe rassemblée en un véritable corps politique ?
Une multitude n'est pas un peuple ; il lui faut une ossature. J'ai donc partagé les premiers Romains en trois tribus, et chacune en curies, pour que chaque homme sût sa place, son rang, son devoir. Puis j'ai choisi cent anciens — les patres — pour me conseiller : ce fut le premier Sénat, le conseil des pères. Je voulais un roi, oui, mais un roi qui écoute la voix des plus sages, non un tyran sourd. C'est de cette assemblée de vieillards aux cheveux blancs qu'est née l'institution qui, des siècles après moi, gouvernera le monde. J'ai bâti des murs de pierre sur le Palatin ; mais les murs qui ont vraiment tenu, ce furent ceux-là, faits d'hommes et de lois.
Les murs qui ont vraiment tenu, ce furent ceux faits d'hommes et de lois.
—On raconte que des boucliers seraient tombés du ciel pendant votre règne. Que sont ces objets sacrés ?
Un bouclier est descendu du ciel, un ancile, gage que les dieux protégeaient Rome tant qu'il demeurerait dans ses murs. Je savais le danger : un objet unique se vole, se perd, se brûle. Alors j'ai fait forger des copies, semblables à s'y méprendre, afin qu'aucun voleur ne sût jamais lequel était le vrai. Ces boucliers sont devenus le cœur d'un culte, portés en procession par des prêtres dansants. Vois-tu, gouverner une cité, ce n'est pas seulement lever des murs et des armées : c'est garder ses dieux auprès d'elle, leur donner une demeure, des rites, des gestes répétés saison après saison. Une ville qui perd ses dieux a déjà perdu ses murs, même debout.
Une ville qui perd ses dieux a déjà perdu ses murs, même debout.

—Votre fin elle-même tient du prodige. Comment décririez-vous votre disparition ?
Je passais mes troupes en revue au Champ de Mars quand le ciel s'est obscurci d'un coup. Une tempête, une nuée si épaisse que nul ne voyait plus son voisin, un tonnerre comme jamais. Quand la nue s'est dissipée, mon trône était vide. Les hommes ont crié au meurtre, accusé les sénateurs ; mais d'autres ont juré m'avoir vu monter parmi les dieux. On ne m'a plus appelé Romulus après cela, mais Quirinus, dieu protecteur de Rome, à qui l'on dresse un temple. Je ne te dirai pas si l'on m'a enlevé au ciel ou si la terre a bu mon sang : la tradition garde les deux versions, et c'est bien ainsi. Un fondateur ne meurt pas tout à fait ; il devient le seuil par lequel sa cité parle à ses dieux.
Un fondateur ne meurt pas tout à fait ; il devient le seuil par lequel sa cité parle à ses dieux.
—Les Romains eux-mêmes semblent hésiter sur les détails de votre histoire. Cela vous trouble-t-il ?
Pourquoi cela me troublerait-il ? Les hommes racontent ma mort de dix manières, doutent du nom de mes parents, se disputent sur le tracé du sillon. Sur la mort de Rémus, l'un dit que je l'ai frappé de ma main, l'autre qu'un de mes compagnons l'a abattu dans la mêlée. C'est le propre d'une légende que de respirer par plusieurs bouches. Un fait sec n'a qu'une version ; un mythe en a autant que de foyers où on le redit le soir. Ce qui demeure, sous toutes les variantes, c'est le sillon, la louve, les murs et le sang versé pour eux. Que les détails flottent ne m'inquiète pas : c'est le signe que je vis encore dans la bouche des vivants.
Un fait sec n'a qu'une version ; un mythe en a autant que de foyers où on le redit.
—Si vous pouviez imaginer ce que les Romains feront de votre mémoire dans les siècles à venir, qu'espéreriez-vous ?
Je voudrais qu'ils gardent un jour pour moi — qu'ils marquent au calendrier la date où le premier sillon fut ouvert, et qu'ils l'appellent l'anniversaire de leur ville. Qu'ils dressent la louve de bronze sur leurs places, qu'ils la frappent sur leur monnaie, pour que nul enfant n'oublie d'où il vient. Non par vanité : un peuple qui ne sait plus sa naissance se perd comme une bête sans tanière. Que l'on doute de moi, qu'on me dise mythe ou fratricide, peu importe — pourvu qu'on se souvienne qu'une cité se paie cher, qu'elle naît dans le rite, la ruse et le deuil. Si dans mille ans un homme trace encore une limite et la nomme sacrée, alors Quirinus veillera toujours.
Un peuple qui ne sait plus sa naissance se perd comme une bête sans tanière.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Romulus et Rémus. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


