Interview imaginaire avec Ulysse
par Charactorium · Ulysse · Mythologie · 5 min de lecture
C'est dans la grand-salle du palais de Phéacie, aux murs de bronze et aux portes d'or, qu'Alcinoos retient une dernière fois son hôte avant de l'embarquer pour Ithaque. Les torches crépitent, le vin de la coupe d'adieu tiédit dans les mains, et l'aède Démodocos vient à peine de poser sa lyre. Le roi des Phéaciens, qui a recueilli cet inconnu jeté nu sur ses rivages, veut entendre encore, de la bouche même du héros, le fil de ses dix années d'errance. Il l'interroge en ami, sans hâte, comme on retient un voyageur sur le seuil.
—Étranger, avant que mes vaisseaux ne te ramènent chez toi, dis-moi : comment une ville que dix ans de siège n'avaient pu rompre est-elle tombée par un cheval de bois ?
Alcinoos, toi qui règnes sur un peuple de marins et non de guerriers, tu sais qu'on n'abat pas toujours un mur en le frappant. Dix années durant, nos lances s'étaient brisées contre les remparts de Troie sans rien gagner. Alors j'ai songé qu'il fallait que l'ennemi nous ouvre lui-même ses portes. Nous avons bâti un cheval immense, creux, et j'y ai caché nos meilleurs hommes pendant que la flotte feignait de fuir. Les Troyens l'ont traîné dans leur ville comme une offrande. La nuit venue, nous sommes sortis de ses flancs. Vois-tu, ce n'est pas ma force qui a pris Ilion — c'est ma mètis, cette ruse que les dieux m'ont donnée en partage.
Ce n'est pas ma force qui a pris Ilion — c'est ma mètis, cette ruse que les dieux m'ont donnée en partage.
—On murmure dans ma cour que tu as aveuglé un fils de Poséidon. Comment un homme seul a-t-il pu échapper à pareil monstre, et à quel prix ?
Le prix, je le paie encore, et tu le sais mieux que personne, toi dont le peuple est cher à ce dieu. Le Cyclope Polyphème nous tenait prisonniers dans sa caverne et dévorait mes compagnons l'un après l'autre. Je lui ai offert mon vin pur, et quand il m'a demandé mon nom, je lui ai répondu que je me nommais Personne. Puis nous avons enfoncé un pieu brûlant dans son œil unique. Il a hurlé que Personne le tuait — et ses frères, croyant à une maladie envoyée par les dieux, ne sont pas venus. Nous avons fui sous le ventre de ses béliers. Mais en m'éloignant, j'ai crié mon vrai nom par orgueil. C'est ce cri qui a déchaîné contre moi la rancune de Poséidon.
J'ai crié mon vrai nom par orgueil. C'est ce cri qui a déchaîné contre moi la rancune de Poséidon.
—Depuis que mes servantes t'ont trouvé sur la grève, tu n'as guère parlé des îles traversées. Quelles femmes, quels périls ont retenu si longtemps ton retour ?
Alcinoos, c'est dans ta salle que j'ose enfin tout dire, car ici je me sens en sûreté. La mer m'a jeté de rivage en rivage comme un fétu. Au pays des Lotophages, mes hommes goûtèrent un fruit qui efface la patrie du cœur — j'ai dû les traîner pleurant vers les nefs. Chez Circé, la magicienne changea mes compagnons en pourceaux avant de devenir mon alliée. J'ai entendu le chant des Sirènes, lié au mât, et frôlé les gueules de Charybde et Scylla. Et sept années durant, la déesse Calypso m'a retenu sur Ogygie, m'offrant l'immortalité que j'ai refusée. Car aucune île heureuse ne valait l'âpre rocher d'Ithaque.
Aucune île heureuse ne valait l'âpre rocher d'Ithaque.
—Tu dis avoir refusé l'immortalité d'une déesse. Quel homme, je te le demande, repousse les dieux pour un caillou battu des flots ?
Un homme qui a une épouse et un fils, ô roi. Calypso était belle, son île ne connaissait ni la mort ni la vieillesse, et elle me promettait de vivre à jamais auprès d'elle. Mais chaque matin je m'asseyais sur le rivage, le regard tourné vers l'horizon, et je pleurais. Que vaut une vie sans fin si elle se passe loin des siens ? J'aime mieux Pénélope qui vieillira et mourra, j'aime mieux ma terre rocailleuse où l'on peine pour son pain. Quand Athéna, ma protectrice, a plaidé ma cause devant Zeus, le dieu a ordonné qu'on me libère. J'ai construit un radeau de mes mains, et je suis reparti — vers toi, comme il s'est trouvé, vers ta côte hospitalière.
Que vaut une vie sans fin si elle se passe loin des siens ?
—Hier, quand Démodocos chantait la querelle des héros, je t'ai vu voiler ton visage et pleurer. Pourquoi les dieux t'ont-ils mêlé si étroitement à leurs desseins ?
Tu as l'œil juste, Alcinoos — rien ne t'échappe sous ton toit. J'ai pleuré parce que l'aède chantait des morts que j'ai connus, et des ruses qui furent miennes. Les dieux ne m'ont pas épargné : Poséidon m'a poursuivi de sa colère sur toutes les mers, tandis qu'Athéna veillait sur moi des hauteurs de l'Olympe. C'est ainsi qu'un mortel se trouve écartelé entre deux volontés divines, jouet d'un destin qu'il ne choisit pas. J'ai appris à plier sans rompre, à ruser même avec l'adversité. Car face aux divinités, l'homme ne l'emporte jamais par la force ; il survit par la patience et par l'esprit. Voilà ce que dix ans d'errance m'ont enseigné.
Face aux divinités, l'homme ne l'emporte jamais par la force ; il survit par la patience et par l'esprit.

—On raconte qu'à la mort d'Achille, tu obtins ses armes non par le glaive mais par la parole. Est-ce là ta véritable arme, étranger ?
La parole, oui, est une arme que peu savent manier. Quand Achille tomba, ses armes magnifiques restèrent sans maître, et Ajax les réclamait par droit de force. Devant l'assemblée des Grecs, je n'ai pas brandi ma lance — j'ai parlé. J'ai montré que les exploits ne valent rien sans l'intelligence qui les ordonne, que le bras le plus fort a besoin d'une tête pour le guider. On m'a donné les armes. Ajax n'a pas supporté l'affront. Mais comprends-moi bien, ô roi : je n'ai pas triomphé d'un ami par plaisir. Dans ce monde, celui qui ne sait que frapper finit par tomber. Celui qui sait convaincre rentre chez lui.
Le bras le plus fort a besoin d'une tête pour le guider.
—Quand mes vaisseaux t'auront déposé sur ta rive, que comptes-tu trouver à Ithaque après vingt années ? Et comment te feras-tu reconnaître des tiens ?
Voilà ma plus grande inquiétude, Alcinoos, et je te l'avoue à toi seul. Vingt ans ont passé depuis que j'ai quitté Ithaque pour Troie. On me dit que des prétendants insolents assiègent mon palais, dévorent mes biens et pressent Pénélope de choisir un nouvel époux. Je n'arriverai pas en roi, la couronne au front — je me glisserai chez moi déguisé en mendiant, méconnaissable, pour mesurer qui m'est resté fidèle. La ruse qui m'a sauvé chez le Cyclope me servira encore sous mon propre toit. Car le retour d'un roi ne se proclame pas : il se prouve. Et avant de reprendre mon trône, je veux savoir quels cœurs m'ont attendu.
Le retour d'un roi ne se proclame pas : il se prouve.
—Tu parles d'un arc pour reconquérir ta maison. En quoi cette arme dit-elle, mieux qu'une couronne, qui tu es vraiment ?
Cet arc, Alcinoos, nul autre que moi ne peut le bander — c'est là tout le secret. Il dort dans mon palais depuis mon départ, trop rude pour des mains amollies par le festin. Quand je me présenterai en mendiant parmi les prétendants, je devine déjà comment les choses iront : ils tenteront tous de le tendre, et tous échoueront. Alors le vieux gueux que l'on méprise saisira l'arme, la pliera sans effort et fera passer la flèche à travers les anneaux. À cet instant, Personne redeviendra Ulysse. L'arc reconnaîtra son maître quand les hommes ne l'auront pas su. C'est par lui que je rétablirai l'ordre dans ma demeure et que je rendrai à mon fils Télémaque son héritage.
À cet instant, Personne redeviendra Ulysse.
—Toi qui as tant usé de la tromperie, ne crains-tu pas que les dieux finissent par punir l'homme dont la ruse n'a plus de bornes ?
Tu touches là où l'âme est tendre, ô roi. Oui, j'ai trompé, et j'en porte le poids. Mon cri d'orgueil devant le Cyclope a fait de Poséidon mon ennemi pour dix ans. J'ai appris que la mètis est un don précieux mais dangereux : qui s'en croit le maître se perd. Pourtant je ne renie rien. Sans la ruse du cheval, mes compagnons seraient morts pour rien sous Troie. Sans elle, j'aurais nourri le Cyclope de ma chair. La ruse n'est pas un crime quand elle sert à survivre et à protéger les siens. Mais elle doit savoir s'incliner devant les dieux. C'est cette mesure, je crois, qu'ils attendaient que j'apprenne au long de mes errances.
La mètis est un don précieux mais dangereux : qui s'en croit le maître se perd.
—Une dernière chose, mon hôte, avant le départ : de toutes tes épreuves, laquelle reviens-tu à revivre la nuit, lorsque le sommeil te quitte ?
La caverne, Alcinoos. Toujours la caverne du Cyclope. Je revois mes compagnons saisis et broyés, j'entends leurs cris dans le noir, et je sens l'odeur du sang sur la pierre. Là, j'ai compris combien la vie d'un homme tient à peu de chose, et combien l'esprit doit veiller quand la force a déserté. Sur ta côte heureuse, entouré de tes égards, ces images me semblent lointaines — mais elles reviennent. Voilà pourquoi je hâte mon retour : tant que je n'aurai pas franchi mon propre seuil et serré Pénélope, je resterai cet homme jeté de rivage en rivage. Ramène-moi chez moi, ami, et tu auras accompli ce qu'aucun dieu ne voulait m'accorder.
J'ai compris combien la vie d'un homme tient à peu de chose.
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Ulysse. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


