Interview imaginaire avec Voltaire
par Charactorium · Voltaire (1694 — 1778) · Lettres · Philosophie · 5 min de lecture
C'est dans la bibliothèque du château de Ferney, en ce printemps 1766, que Frédéric II de Prusse retrouve Voltaire. La lumière des hautes fenêtres fait briller les reliures dorées d'une collection qu'il a mis une vie à rassembler ; sur le bureau, une plume et un encrier témoignent d'une matinée de travail interrompue. Les deux hommes se connaissent depuis trente ans — depuis cette première lettre où un prince héritier de Prusse sollicitait les lumières du philosophe. Le roi s'installe en face de son vieil ami, le regard aiguisé, prêt à pousser là où Voltaire n'a pas encore tout dit.
—Mon cher Voltaire, les hommes du chevalier de Rohan vous ont battu en 1726. Cela vous a-t-il formé autant que vos lectures ?
Plus encore, Sire, et j'en ai honte presque autant que lui devrait en avoir. J'étais un bel esprit qui croyait que les mots suffisaient à se protéger ; j'ai découvert que les nobles ont les poings pour répondre aux plaisanteries. La Bastille, quelques semaines plus tard, m'a achevé de convaincre : la France ne voulait pas d'un Arouet trop vif, trop mordant. Ce que j'ai rapporté d'Angleterre trois ans après — cette conviction que la liberté n'est pas un privilège mais une nécessité — je le dois à ce coup de canne autant qu'à Locke ou Newton. L'humiliation, quand elle ne tue pas, a ce mérite de clarifier définitivement ce pour quoi l'on se bat.
J'étais un bel esprit qui croyait que les mots suffisaient à se protéger.
—Qu'avez-vous trouvé en Angleterre, après cet exil de 1726, que la France vous refusait obstinément ?
La paix de l'esprit, Sire — ce bien si rare que les rois croient donner et confisquent plus souvent. J'ai vu là-bas des quakers se passer d'évêques, des marchands discuter des affaires publiques, des savants comme Newton honorés de leur vivant par la nation entière. Nul ne vous demandait si vous étiez de tel ou tel parti, si vous aimiez ou non telle liturgie. Quand je suis rentré et que j'ai voulu raconter cela dans mes Lettres philosophiques, l'Église et le Parlement ont brûlé le livre en 1734 — ce qui était, reconnaissons-le, la meilleure publicité qu'ils pouvaient lui faire. La France condamne ce qu'elle ne peut empêcher de penser.
—Candide a paru en 1759 sous un nom d'emprunt. Croyez-vous vraiment avoir trompé vos censeurs ?
Pas davantage qu'un loup ne trompe un berger averti, Sire. Les censeurs savaient, les libraires savaient, les salons de Paris savaient. Mais le jeu du pseudonyme oblige tout le monde à faire semblant de ne pas savoir — ce qui est la seule forme de tolérance que certains pouvoirs acceptent de pratiquer. En publiant sous un nom inventé, je ne fuyais pas la censure : je lui tendais un miroir. Le scandale sans aveu devient une farce philosophique. Et puis, j'avoue un plaisir enfantin à voir les théologiens s'agiter contre un fantôme : cela prouve que les idées les effraient plus que les hommes. C'est déjà une victoire.
En publiant sous un nom inventé, je ne fuyais pas la censure : je lui tendais un miroir.
—Pourquoi le conte plutôt que le traité ? La fiction protège-t-elle mieux qu'un essai philosophique ?
Elle ne me protège pas davantage, mais elle atteint des esprits que le traité ne toucherait jamais. Un traité s'adresse à des lecteurs déjà disposés à douter ; un conte peut séduire quelqu'un qui n'a jamais songé à remettre quoi que ce soit en question. Quand je fais traverser le monde à un candide garçon westphalien pour lui montrer toutes les formes d'absurdité humaine, j'enseigne sans professer — ce qui est la seule pédagogie qui vaille. Le rire est une arme que l'Inquisition n'a jamais su neutraliser. On brûle bien des livres ; on ne brûle pas une bonne plaisanterie : elle continue de circuler dans les têtes longtemps après que la flamme s'est éteinte.
—L'affaire Calas — vous avez remué l'Europe entière pour un marchand protestant que vous n'aviez jamais rencontré. Pourquoi ?
Parce qu'un homme avait été roué vif pour un crime qu'il n'avait pas commis, Sire, et que personne d'autre ne semblait décidé à le dire tout haut. Jean Calas est mort en 1762 sous la roue, accusé d'avoir tué son fils parce qu'il était protestant. J'ai lu les actes du procès : l'évidence manquait et le fanatisme surabondait. Un philosophe qui se tait devant une telle injustice mérite le mépris qu'il professe pour les dévots. J'ai écrit, j'ai correspondu, j'ai supplié des gens de bonne volonté en France et hors de France. Non par amour de Calas en particulier, mais parce que l'intolérance qui l'a tué pouvait frapper n'importe qui — vous compris, Sire, si vous aviez eu le malheur de naître sujet du Parlement de Toulouse.
—Croyiez-vous sincèrement, en rédigeant le Traité sur la tolérance, que votre plume pourrait renverser un arrêt de justice ?
Je l'espérais plus que je ne le croyais, et l'événement m'a surpris moi-même. L'arrêt du Conseil du roi réhabilitant la mémoire de Calas en 1765 est la chose dont je suis le plus fier en cette vie — non parce que j'en suis l'unique auteur, mais parce qu'elle prouve que l'opinion, quand on sait la forger, peut obliger les puissants à céder. Vous qui régnez, Sire, vous savez mieux que moi ce que pèse une réputation publique. La plume ne remplace pas l'armée, mais elle peut rendre une guerre si coûteuse que les généraux eux-mêmes demandent la paix. C'est la seule stratégie qui soit à ma portée, et elle m'a suffi.
La plume ne remplace pas l'armée, mais elle peut rendre une guerre si coûteuse que les généraux demandent la paix.
—Nous correspondons depuis trente ans, mon cher ami. Me trouvez-vous meilleur roi qu'homme de lettres ?
La question est digne d'un sophiste, Sire, et vous le savez. Vous êtes un excellent homme de lettres qui gouverne — ce qui est fort différent d'un roi qui condescend à versifier. Vos mémoires, votre correspondance, vos réflexions politiques ont une solidité que bien des plumitifs de profession vous envieraient. Mais je vous répondrai honnêtement, en ami : le philosophe en vous a parfois consenti des concessions que le roi ne pouvait pas éviter, et c'est là que le despotisme éclairé révèle ses limites. On ne peut pas raisonner un pouvoir absolu — on peut seulement espérer qu'il reste entre de bonnes mains. Les vôtres le sont, Sire. Mais cela ne tiendra qu'à votre vivant.
—En 1753, j'ai eu le tort de vous faire retenir à Francfort. Vous m'en avez voulu longtemps, mon ami ?
Je vous en ai voulu le temps qu'il fallait pour comprendre que l'amitié entre un roi et un philosophe ne peut être égale — et que c'est au philosophe d'en prendre son parti. Vous qui m'aviez ouvert Potsdam comme un espace de pensée libre, vous m'avez rappelé en quelques semaines que le paradis appartient toujours à quelqu'un. Cette leçon, j'aurais dû l'apprendre plus tôt. Mais je ne vous en veux plus, Sire, sincèrement — non par oubli, mais parce que les lettres que nous avons échangées depuis font partie des plus belles conversations de mon existence. Un geôlier de si bonne compagnie mérite, à la longue, le pardon.
—Ferney depuis 1758, la frontière suisse à portée de main. Est-ce sagesse ou prudence qui vous retient loin de Paris ?
Les deux ensemble, Sire, et l'honnêteté m'oblige à convenir que la prudence vient en premier. À Paris, on me lit, on m'acclame — et on me craindrait assez pour songer à m'emprisonner une troisième fois. À Ferney, je peux écrire, recevoir, correspondre, plaider des causes comme celle de Calas, sans jamais être à plus d'une heure de cheval d'une frontière où le Parlement de Paris n'a plus autorité. C'est une forteresse très confortable, faite de livres et de collines. Et puis, j'ai planté des arbres ici, construit une fabrique de montres, aidé des réfugiés genevois : on ne gouverne pas un royaume, mais on gouverne quelque chose — ce qui est une satisfaction honnête pour un homme de ma condition.
—Si Paris vous appelait de nouveau, sans menace d'arrestation — y retourneriez-vous un jour ?
La vieillesse est une mauvaise conseillère pour les grands voyages, Sire. J'ai soixante-douze ans, et les routes entre Ferney et Paris ont de quoi user ce qui reste d'un vieil homme. Mais si vous me demandez si l'envie m'en prend — oui, parfois, à l'heure où les lettres arrivent de la capitale et que j'imagine les salons, les théâtres, les discussions que je n'aurai jamais depuis ici. Je suis parti de Paris comme on fuit un incendie ; je l'imagine parfois comme on rêve d'une maison reconstruite. Peut-être qu'un jour le rapport entre ma santé, ma sécurité et ma curiosité penchera du bon côté. En attendant, Ferney m'a appris qu'on peut vivre pleinement à la marge du monde.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Voltaire. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


