Imaginary interview with Al-Biruni
by Charactorium · Al-Biruni (973 — 1048) · Sciences · Literature · Philosophy · 6 min read

Nous sommes à Ghazni, dans les dernières années de la vie d'Al-Biruni, aux alentours de 1040. Le vieux savant nous reçoit dans sa cellule-bibliothèque du palais ghaznévide, entre astrolabes, rouleaux de calculs et pierres pesées sur une balance de bronze. Il accepte, avec la patience d'un homme qui a passé sa vie à répondre à des questions, de revenir sur son parcours.
—Vous avez été arraché à votre Khwarezm natal par les armées de Mahmud de Ghazni en 1017. Comment avez-vous vécu ce déracinement ?
Je ne vous mentirai pas : le premier jour fut amer. J'avais quarante-quatre ans, j'avais déjà servi les Ma'munides, et voilà qu'on m'emmenait, moi et mes instruments, comme on emporte un coffre parmi les biens conquis — on m'a même appelé, je crois, un « butin intellectuel ». Mais un savant n'a pas de patrie fixée, il a des questions, et Mahmud m'ouvrit sans le vouloir la porte de l'Inde. À Ghazni, dans la cellule qu'on m'assigna au palais, j'ai commencé à apprendre le sanskrit, langue que je ne connaissais pas plus qu'un enfant ne connaît l'arithmétique avant qu'on la lui enseigne. Ce que j'ai perdu en tranquillité, je l'ai regagné en horizon : sans cette captivité, jamais je n'aurais écrit le Kitab al-Hind.
—Comment avez-vous appris le sanskrit, et que découvriez-vous des croyances indiennes qui vous surprenaient le plus ?
J'ai appris comme on apprend une langue à l'âge mûr : avec humilité, en m'asseyant auprès des brahmanes qui voulaient bien m'instruire, en comparant leurs grammaires à celle de l'arabe, en notant chaque racine sur mes tablettes. Ce qui me frappa d'abord fut leur doctrine de l'âme : ils croient — je l'ai consigné dans mon livre — que « les Hindous croient que le nombre d'existences d'une âme est illimité ; ils pensent qu'elle passe successivement par toutes sortes d'êtres animés... Mais l'essentiel de leur doctrine revient à la transmigration des âmes. » Je n'ai pas cherché à juger cette croyance à l'aune de la mienne, seulement à la comprendre de l'intérieur, comme un géomètre étudie une figure qui n'est pas la sienne. Mes manuscrits en sanskrit, accumulés année après année, sont devenus la matière vivante du Kitab al-Hind.
—On raconte qu'un jour, seul au sommet d'une montagne du Pendjab, vous avez mesuré la Terre elle-même. Que s'est-il passé au fort de Nandana ?
C'était en 1024, lors d'une des campagnes vers l'Inde. Je suis monté seul jusqu'au sommet qui domine le fort de Nandana, mon astrolabe à la main, et j'ai relevé l'angle sous lequel l'horizon s'abaisse quand on prend de la hauteur — un angle minuscule, presque rien, mais qui contient toute la courbure du monde si l'on sait le lire. J'ai croisé cette mesure avec la hauteur de la montagne, établie par triangulation depuis la plaine. Le résultat me donna un rayon terrestre d'environ 6 339 kilomètres selon nos unités. Je ne dispose d'aucun moyen de savoir avec quelle exactitude on le confirmera un jour, mais je sais que la méthode, elle, ne trompe pas : elle ne dépend ni de mon autorité, ni de celle des anciens, seulement de l'angle et de la règle.
La méthode ne dépend ni de mon autorité, ni de celle des anciens, seulement de l'angle et de la règle.
—Pourquoi préférer grimper seul sur une montagne plutôt que de vous fier aux calculs déjà établis par les géographes grecs ?
Parce que l'istidlal — le raisonnement qui s'appuie sur l'observation — vaut mieux que la révérence aveugle envers un nom ancien, fût-il grec. J'ai lu Ptolémée avec le respect qu'on doit à un maître, mais un maître se vérifie, il ne se recopie pas. Dans mon Canon de Masud, j'ai écrit que la Terre est ronde, que ses habitants la couvrent tout entière, et que ceux qui vivent à ses antipodes ont les pieds tournés vers les nôtres sans jamais tomber, car il n'existe pas de « bas » absolu dans l'univers. Cette certitude ne me vient pas d'un livre qu'on m'aurait donné à copier : elle me vient de la montagne, de l'astrolabe, du calcul refait dix fois pour être sûr qu'il ne ment pas.
—Vous avez aussi pesé des pierres précieuses avec une balance plongée dans l'eau. Que cherchiez-vous à démontrer par cette pesée ?
Je voulais savoir ce qui distingue vraiment un rubis d'un grenat, une topaze d'un morceau de verre coloré, au-delà de leur seul éclat qui trompe l'œil du marchand comme celui du prince. J'ai pesé chaque pierre dans l'air, puis dans l'eau, et j'ai calculé le rapport entre les deux pesées pour en déduire la densité propre à chaque substance — dix-huit corps en tout, pierres et métaux, consignés dans mon Kitab al-Jamahir. La balance hydrostatique ne ment pas plus que l'astrolabe : elle rend un nombre, et ce nombre est le même sous le regard du calife ou sous celui du plus humble artisan. C'est cela, je crois, la vraie noblesse d'une pierre : non son prix à la cour, mais sa densité, qu'il n'appartient qu'à Dieu d'avoir fixée.

—Cette rigueur de la pesée ressemble à celle de vos observations du ciel. Est-ce la même discipline qui vous anime ?
Exactement la même, oui. Que je consulte mes tables de zij pour situer une planète ou que je plonge une émeraude dans l'eau, le geste est identique : mesurer, noter, recommencer, comparer avec ce que d'autres savants ont mesuré avant moi en Grèce, en Perse ou en Inde. J'ai rédigé ce traité de minéralogie vers la fin de ma vie, à Ghazni, dans les mêmes années où j'achevais mon Canon de Masud pour le sultan Masud. Le ciel et la pierre semblent appartenir à des mondes différents, mais tous deux obéissent à des lois qu'on peut chiffrer, si l'on prend la peine de poser la balance ou l'astrolabe plutôt que de se fier à la seule admiration.
—Vous avez échangé des lettres avec votre contemporain Ibn Sina. Que vous opposait-il, et sur quoi portaient vos désaccords ?
Nous avons débattu, lui et moi, dès l'an 1004, de questions que la falsafa pose depuis les Grecs : la chaleur est-elle une substance ou seulement un mouvement, la lumière a-t-elle une nature propre, le vide peut-il exister dans la nature ? Ibn Sina défendait les positions d'Aristote avec une fidélité que j'admirais sans toujours la partager ; moi, plus enclin à interroger la matière par l'expérience qu'à la déduire d'un système, je le pressais de questions qu'il jugeait parfois trop tenaces. Nos lettres allaient et venaient entre nos villes, chacune portant son lot d'objections. Ce n'était pas une querelle mais une joute où chacun aiguisait l'autre — la meilleure preuve que notre siècle savait encore penser à deux voix sans que l'une réduise l'autre au silence.

—Regrettez-vous de n'avoir jamais rencontré Ibn Sina en personne, malgré cette correspondance si vive ?
Parfois, oui, dans les soirées tranquilles où j'observe le ciel depuis la cour du palais. Nous avons trouvé refuge, chacun de son côté, loin de nos terres d'origine — moi passant par Rey avant de gagner l'Inde, lui errant à travers la Perse. Une rencontre aurait sans doute été plus vive qu'un échange de rouleaux confiés à des messagers, mais je ne suis pas certain qu'elle eût changé nos positions : nos désaccords tenaient moins à la distance qu'à deux manières de connaître le monde, l'une par le raisonnement pur, l'autre par la mesure. La lettre, en un sens, nous a protégés de la persuasion du visage et de la voix ; elle nous a laissés seuls avec nos arguments, ce qui n'est pas le pire moyen de chercher la vérité.
—En parcourant la vallée de l'Indus, vous avez fait une observation étrange dans les roches. Que révélaient ces coquillages pris dans la pierre ?
En traversant cette plaine avec les armées, loin de mes instruments habituels, j'ai regardé simplement la terre sous mes pieds, comme on regarde un livre qu'on n'attendait pas à lire. J'y ai trouvé des coquillages, des formes marines incrustées dans des roches qui se trouvent aujourd'hui à des journées de toute mer. Il ne m'a pas fallu longtemps pour conclure que cette région avait autrefois été recouverte par les eaux, et que la terre, lentement, s'était retirée ou soulevée pour laisser place à la plaine que nous traversions. Ce n'est ni l'astrolabe ni la balance qui m'ont mené à cette certitude, mais l'œil seul, posé sur un coquillage à des lieues de tout rivage.
Le monde garde en lui la mémoire de ce qu'il fut.
—Si vous deviez résumer, au soir de votre vie, ce qui a guidé toute votre œuvre, que diriez-vous ?
Je dirais que je n'ai jamais cru un fait avant de l'avoir vérifié moi-même, fût-ce au prix de grimper seul sur une montagne ou de plonger mes mains dans l'eau froide d'une balance. J'ai passé ma vie le calame à la main, à Ghazni comme ailleurs, et l'on dit que j'aurai noirci l'équivalent de treize mille pages avant que ma main ne se fatigue tout à fait. Astronomie, minéralogie, chronologie des peuples, coutumes de l'Inde — ce ne sont, à mes yeux, que des facettes d'une même discipline : regarder ce qui est, le mesurer avec patience, et se garder de conclure plus que ce que la mesure autorise. Si l'on me lit un jour, j'espère qu'on y trouvera moins un homme qui savait tout qu'un homme qui doutait avec méthode.
Regarder ce qui est, le mesurer avec patience, et se garder de conclure plus que ce que la mesure autorise.
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This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Al-Biruni's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


