Imaginary interview with Bartolomé de las Casas
by Charactorium · Bartolomé de las Casas (1484 — 1566) · Spirituality · 6 min read
Madrid, hiver 1566. Au couvent dominicain d'Atocha, un vieil homme de quatre-vingt-douze ans reçoit encore, malgré la fatigue, ceux qui veulent l'entendre. Sa cellule sent l'encre et la cire ; sur le pupitre, des liasses de mémoires attendent d'être portées à la cour. Il pose sa plume et accepte de revenir, une dernière fois, sur soixante ans de combat.
—Vous souvenez-vous du jour où votre vie a basculé ?
C'était en 1514, à Cuba, et je préparais un sermon pour la Pentecôte. Mes yeux tombèrent sur un passage de l'Ecclésiastique : celui qui prive le pauvre de son pain, celui qui retient le salaire du journalier, verse le sang. Je relus, et le sol se déroba. Car ce sang, c'était moi qui le versais. J'étais alors encomendero : on m'avait attribué des Indiens comme on attribue des bêtes de somme, et je m'en accommodais fort bien, croyant servir Dieu en servant ma fortune. Ce matin-là j'ai compris que nul or, nulle messe ne lavait cette tache. J'ai rendu mes Indiens au gouverneur, qui me crut fou. Peut-être l'étais-je. Mais c'est la seule folie dont je ne me sois jamais repenti.
Ce sang, c'était moi qui le versais.
—Comment un colon devient-il l'avocat de ceux qu'il exploitait ?
On ne le devient pas en un matin, croyez-moi. Quand je débarquai à Hispaniola en 1502, j'avais vingt-huit ans et l'âme tranquille des gens de Séville, ce grand port d'où partaient nos navires gonflés d'espérance et de cupidité. J'avais entendu, en 1510, le frère Antonio de Montesinos tonner du haut de sa chaire : de quel droit teniez-vous ces hommes en servitude ? Sa voix m'avait dérangé sans me convertir. Il fallut quatre années encore, et cette lecture de la Pentecôte, pour que la digue cède. Plus tard, en 1522, je pris l'habit blanc des frères prêcheurs. Le scapulaire noir sur les épaules, j'avais enfin trouvé l'uniforme de ma révolte.
Le scapulaire noir sur les épaules, j'avais enfin trouvé l'uniforme de ma révolte.
—Votre Brevísima relación a frappé l'Europe entière. Que cherchiez-vous à provoquer ?
Je voulais qu'on ne pût plus dire : nous ne savions pas. En 1552, j'ai jeté sur le papier ce que mes yeux avaient vu durant quarante ans, sans fard, sans atténuation. J'y écris que « les Espagnols entrèrent comme des loups affamés parmi de tendres agneaux. Depuis quarante ans, ils n'ont fait qu'y massacrer, tourmenter, affliger et détruire ces peuples innocents ». On m'a reproché l'excès de mes images. Mais comment être mesuré devant des villages brûlés, des enfants jetés aux chiens ? La Brevísima relación de la destrucción de las Indias n'est pas un livre d'histoire serein : c'est une plainte criée à la face du roi, pour que la couronne tremble et que les lois changent.
Je voulais qu'on ne pût plus dire : nous ne savions pas.
—Ne craigniez-vous pas que ce réquisitoire serve un jour vos ennemis ?
On me l'a dit, et le reproche me poursuivra sans doute après ma mort. Les ennemis de l'Espagne se réjouiront de ma Brevísima relación et s'en feront une arme. Soit. Mais je n'écris pas pour les nations rivales, j'écris pour les âmes qu'on extermine aujourd'hui même dans les mines et les encomiendas. Si je pouvais imaginer qu'on me lirait dans un siècle, je dirais ceci : qu'on me juge sévère, pourvu qu'on ne dise pas que je fus complice par le silence. J'ai passé ma vie à porter des mémoires reliés d'un bout à l'autre de la Castille, témoignages recueillis village par village. Le mensonge eût été plus confortable. La vérité, elle, ne demande pas la permission d'être inconvenante.
Qu'on me juge sévère, pourvu qu'on ne dise pas que je fus complice par le silence.
—À Valladolid, face à Sepúlveda, quel était le cœur de votre dispute ?
Une question, et une seule : ces hommes du Nouveau Monde sont-ils des hommes ? Juan Ginés de Sepúlveda soutenait qu'ils étaient esclaves par nature, des êtres inférieurs qu'il était licite de soumettre par la guerre, comme Aristote l'aurait permis. Devant l'assemblée des théologiens et juristes, en 1550, j'ai plaidé des jours durant le contraire. Car « toutes les nations du monde sont composées d'hommes, et la définition de chaque homme est qu'il est un être rationnel ». Tous possèdent entendement, volonté, et le libre arbitre qui en découle. Sepúlveda parlait de barbares ; moi j'avais vu leurs cités, leurs lois, leurs poèmes. Cette controversia ne trancha rien sur le papier. Mais pour la première fois, une couronne acceptait de suspendre ses conquêtes pour se demander si elles étaient justes.
Une question, et une seule : ces hommes du Nouveau Monde sont-ils des hommes ?

—Comment répondiez-vous à ceux qui invoquaient Aristote pour justifier la servitude ?
Je leur retournais leur propre maître. Dans mon Apologética historia sumaria, j'ai décrit par le menu les peuples des Indes : leurs cités ordonnées, leurs gouvernements, leurs arts, leurs connaissances du ciel. Et j'ai montré qu'ils rivalisaient avec les Grecs et les Romains que Sepúlveda révérait tant. Comment appeler barbare un peuple plus tempérant, parfois, que ses conquérants ? L'esclave par nature dont parle le Philosophe, s'il existe, est une rareté, un accident — non une race entière, non un continent qu'on peut livrer au fer. Le Conseil des Indes m'écoutait, sceptique. Mais je tenais ma plume comme on tient un glaive : chaque page arrachait un pouce de terrain à l'idée monstrueuse qu'un homme puisse naître propriété d'un autre.
Je tenais ma plume comme on tient un glaive.
—Que diriez-vous de votre tentative de colonisation pacifique à Cumaná ?
Mon plus beau rêve et ma plus cruelle leçon. En 1521, sur la côte de Cumaná, au Venezuela, je voulus prouver par les faits ce que je soutenais par les mots : qu'on pouvait approcher ces peuples sans épée, par la seule douceur. J'amenai des paysans de Castille, des hommes simples, pour qu'ils vécussent côte à côte avec les Indiens, qu'ils labourent ensemble la même terre. L'idée était belle ; la réalité fut sanglante. Les violences des autres Espagnols alentour avaient déjà empoisonné la confiance, des conflits éclatèrent, et tout s'effondra. J'en pleurai. Mais un échec ne réfute pas une vérité : il prouve seulement qu'on l'a tentée trop tard, dans un champ déjà ensemencé de haine.
Un échec ne réfute pas une vérité.
—Sur quoi fondiez-vous cette conviction que l'on ne convertit pas par la force ?
Sur l'Évangile lui-même, qui ne connaît d'autre arme que la parole. J'ai consacré à cela tout un traité, le De unico vocationis modo : il n'existe qu'une seule manière légitime d'appeler les hommes à la foi, et c'est la persuasion de l'entendement, la douceur qui attire la volonté. La foi imposée par la peur n'est pas la foi, c'est une grimace de soumission. Quelle dérision que ce Requerimiento qu'on lisait aux Indiens dans une langue qu'ils ignoraient, sommant des peuples entiers de se rendre sous peine de guerre ! On leur ordonnait de croire avant de leur apprendre quoi croire. Le Christ a frappé à la porte ; il ne l'a jamais enfoncée.
Le Christ a frappé à la porte ; il ne l'a jamais enfoncée.

—Pourquoi avoir fait de l'encomienda le grand ennemi de toute votre vie ?
Parce qu'elle était le mensonge sur lequel tout reposait. L'encomienda, c'était livrer un groupe d'Indiens à un colon, sous le prétexte qu'il les protégerait et les instruirait dans la foi — quand il ne faisait que les épuiser jusqu'à la mort dans ses champs et ses mines. Une servitude déguisée en charité chrétienne. Dès 1516, la couronne m'avait accordé le titre de Protecteur des Indiens ; j'en fis le levier de cinquante années de plaidoyers. Mes Trente propositions juridiques démontraient l'illégitimité même de ce système et de la guerre de conquête. On ne réforme pas un crime, on l'abolit. Tant que l'encomienda tiendrait, toute parole de paix ne serait qu'un cataplasme sur une plaie qu'on rouvrait chaque jour.
Une servitude déguisée en charité chrétienne.
—Les Leyes Nuevas de 1542 furent-elles la victoire que vous espériez ?
Une victoire, oui, mais arrachée et déjà fragile. En 1542, Charles Quint promulgua les Leyes Nuevas, ces Lois nouvelles qui limitaient l'encomienda et interdisaient d'en transmettre de nouvelles en héritage. J'avais usé ma voix et ma plume d'oie devant le Conseil des Indes pour qu'elles voient le jour. Quelle joie ! Et quelle amertume ensuite, car les colons du Pérou se révoltèrent, et la couronne dut reculer sur l'essentiel. J'appris ce jour-là que les lois sont comme les semences : on peut les planter, on ne commande pas à la terre de les faire lever. Alors j'ai repris mes mémoires, encore et encore, jusqu'à ce grand âge où vous me trouvez, à plaider sans jamais désarmer.
Les lois sont comme les semences : on peut les planter, on ne commande pas à la terre de les faire lever.
—À quatre-vingt-douze ans, qu'est-ce qui vous fait tenir encore la plume ?
L'idée insupportable de m'arrêter avant eux. Tant qu'un seul Indien gémira dans une mine du Pérou, mon ouvrage n'est pas achevé. Je vis ici, dans ce couvent d'Atocha, au milieu de mes manuscrits, mon bréviaire à portée de main pour les heures de l'office. On m'a nommé jadis évêque de Chiapas ; j'y portais la croix pectorale comme un fardeau plus que comme un honneur. Mon Historia de las Indias, que je rédige depuis plus de trente ans, je l'ai ordonné qu'on ne la publiât pas avant longtemps — la vérité qu'elle contient brûlerait trop de mains aujourd'hui. Je mourrai bientôt. Mais une plume bien trempée survit à celui qui la tient, et c'est à elle que je confie le reste du combat.
Une plume bien trempée survit à celui qui la tient.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Bartolomé de las Casas's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


