Imaginary interview with Champollion
by Charactorium · Champollion (1790 — 1832) · Sciences · 5 min read
Paris, hiver 1831. Dans un cabinet du Collège de France encore tout neuf, où la première chaire d'égyptologie vient d'être créée pour lui, un homme au teint déjà marqué par la fièvre nous reçoit entre des papyrus déroulés et des estampages de la Pierre de Rosette. La voix est posée, presque savante, mais s'enflamme dès qu'on prononce le mot hiéroglyphes.
—On dit que tout a commencé bien avant le déchiffrement, dès l'enfance. Comment vos premières années vous ont-elles préparé à cette tâche ?
J'avais treize ans et je dévorais déjà l'arabe, le syriaque, le chaldéen, le copte autant que le latin et le grec. À Grenoble, je passais mes soirées penché sur une Grammaire copte manuscrite que j'avais compilée moi-même, persuadé que cette langue, écrite en caractères grecs, n'était rien d'autre que la dernière forme vivante de l'égyptien antique. À seize ans, j'ai porté cette intuition devant l'Académie de cette ville. On me trouvait trop jeune, trop sûr de moi. Mais je tenais là, sans le savoir encore tout à fait, la clé même du problème : pour entendre la voix des anciens Égyptiens, il fallait d'abord savoir comment leurs derniers descendants prononçaient leurs mots.
Le copte n'était pas une langue morte de plus : c'était la dernière voix vivante des anciens Égyptiens.
—Beaucoup imaginaient les hiéroglyphes comme de simples images symboliques. En quoi votre vision était-elle différente ?
Voilà l'erreur de tout un siècle de savants : on voulait que chaque signe fût une idée, un emblème mystique, une allégorie. Moi, le copte à l'oreille, je devinais que ces figures gravées pouvaient aussi noter des sons, comme nos lettres. Dans mon Précis du système hiéroglyphique de 1824, j'ai démontré que cette écriture est tout à la fois figurative, symbolique et phonétique — parfois dans un seul et même mot. C'est cela qu'on n'avait pas su voir : non pas un système, mais trois entrelacés. Le démotique, cette cursive simplifiée que l'on trouve sur la Pierre de Rosette, m'a servi de pont entre l'image et le son.
Non pas un système, mais trois entrelacés dans un même signe.
—Venons-en au jour décisif. Que s'est-il réellement passé ce 14 septembre 1822 ?
Je comparais depuis des semaines des cartouches, ces cadres ovales qui enserrent les noms royaux. J'avais sous les yeux ceux de la Pierre de Rosette et ceux relevés sur l'obélisque de Philae. Et soudain les valeurs se sont mises à concorder, signe après signe, comme une serrure qui cède. J'ai compris d'un coup que mon alphabet phonétique tenait debout, qu'il pouvait lire aussi bien les noms grecs et romains que des textes gravés mille ans avant. J'ai couru jusqu'au bureau de mon frère Jacques-Joseph, à l'Institut, et je n'ai eu que la force de lui jeter : « Je tiens l'affaire ! » avant de m'effondrer. On m'a dit que je suis resté cinq jours sans vraiment reprendre mes esprits, épuisé d'avoir trop longtemps porté cela seul.
Les valeurs se sont mises à concorder, signe après signe, comme une serrure qui cède.
—Quelques jours plus tard, vous présentiez officiellement votre découverte. Quel sens donniez-vous à ce moment ?
Le 27 septembre 1822, j'ai lu devant l'Académie des Inscriptions ma Lettre à M. Dacier relative à l'alphabet des hiéroglyphes phonétiques. Je n'y annonçais pas une opinion, mais une certitude : que les hiéroglyphes phonétiques servaient à écrire les noms des souverains grecs et romains, et que des signes analogues étaient employés bien avant l'arrivée des Grecs en Égypte. Comprenez ce que cela voulait dire : trois mille ans de silence allaient parler de nouveau. J'avais joint un tableau des signes que l'on conserve aujourd'hui à l'Institut. Je tremblais en lisant, non de fièvre cette fois, mais à l'idée que toute une civilisation, muette depuis l'Antiquité, attendait derrière ce mince feuillet.
—Un savant anglais, Thomas Young, avait travaillé sur les mêmes énigmes. Comment situez-vous votre œuvre par rapport à la sienne ?
Je ne nierai pas le mérite de Thomas Young. Dès 1821, il avait publié sur le démotique et su isoler, dans les cartouches de la Pierre de Rosette, quelques signes ayant valeur de son — le nom de Ptolémée, notamment. Mais il s'est arrêté au seuil. Il croyait à une poignée de signes phonétiques perdus dans un océan de symboles. Moi, j'ai compris que la phonétique irriguait tout le système, jusqu'aux textes les plus anciens, et qu'elle se mariait à l'idéographie sans s'y dissoudre. C'est la différence entre déchiffrer un mot et lire une langue. Cette rivalité a été vive, parfois amère de l'autre côté de la Manche ; mais la pierre, elle, ne ment pas sur qui l'a fait parler tout entière.
C'est la différence entre déchiffrer un mot et lire une langue entière.

—Avant même de partir pour l'Égypte, vous avez bâti quelque chose à Paris. Que représentait pour vous le musée du Louvre ?
En 1826, on m'a confié la création de la division égyptienne du musée du Louvre, et j'y ai mis tout ce qu'un homme peut mettre dans une œuvre patiente. J'achetais, je classais, je déroulais des papyrus que personne avant moi ne pouvait lire, et j'organisais des salles entières comme on compose un livre. Mes après-midis s'y écoulaient, au milieu des stèles et des statues, à donner un ordre, un sens, une histoire à ce qui n'était jusque-là qu'un amas de curiosités rapportées d'Orient. Déchiffrer ne suffisait pas : il fallait offrir l'Égypte aux regards, l'installer durablement au cœur de la France savante. Ce noyau que j'ai constitué forme encore aujourd'hui le département égyptien.
—En 1828, vous embarquez enfin pour l'Égypte. Qu'attendiez-vous de ce voyage si longtemps désiré ?
J'avais déchiffré l'Égypte sans jamais l'avoir vue — imaginez ce supplice. L'expédition franco-toscane de 1828-1829 fut ma seule et unique visite. Je remontais le Nil avec mes carnets de relevés, copiant de ma main les inscriptions à même la pierre, vérifiant sur les parois ce que j'avais deviné dans mon cabinet de Paris. À chaque temple de Thèbes, à Karnak, à Louxor, mon système tenait : je lisais couramment ce que nul n'avait lu depuis l'Antiquité. J'ai écrit à mon frère que, ayant suivi le cours du fleuve jusqu'à la seconde cataracte, j'avais désormais le droit de dire que les Anciens n'avaient rien exagéré sur cette ville — qu'elle était plus grande encore en réalité.
J'avais déchiffré l'Égypte sans jamais l'avoir vue — imaginez ce supplice.

—Y a-t-il eu, dans ce voyage, un moment où l'émotion a dépassé le savant ?
Devant Abou Simbel. J'étais là, harassé par la chaleur et la poussière, et j'ai levé les yeux vers les colosses puis vers les textes gravés dans le grès. Et j'ai pu les lire. Non pas les deviner, non pas les reconstituer péniblement : les lire, comme on lit une lettre d'un ami. Tout mon travail de Grenoble, toutes ces nuits passées à la bougie sur des copies imparfaites, prenaient corps dans la pierre brûlante. Je l'avoue, j'en ai pleuré. Un philologue n'est pas censé pleurer sur une inscription ; mais ce jour-là, c'étaient des pharaons morts depuis trois millénaires qui me parlaient, et je comprenais chacun de leurs mots.
—À votre retour, l'égyptologie devient une véritable discipline. Quel héritage souhaitez-vous lui laisser ?
On vient de créer pour moi, en 1831, la première chaire d'égyptologie au Collège de France. C'est, je crois, ma plus grande fierté après la Lettre à M. Dacier : non plus seulement avoir percé un secret, mais en avoir fait une science que d'autres pourront enseigner et poursuivre après moi. Je travaille sans relâche à une Grammaire égyptienne et à un dictionnaire, pour que ceux qui viendront n'aient pas à tout réinventer. Ma santé, je le sens, ne me suivra pas longtemps — ces veilles à la bougie m'ont usé. Mais qu'importe l'homme si l'œuvre tient : j'aurai donné à l'Égypte une grammaire, et à la France une discipline.
Qu'importe l'homme si l'œuvre tient : j'aurai donné à l'Égypte une grammaire.
—Au fond, qu'est-ce qui vous a permis de réussir là où tant d'érudits avaient échoué ?
L'orgueil voudrait que je réponde : le génie. La vérité est plus humble. J'ai réussi parce que j'ai refusé la facilité du mystère. Mes prédécesseurs, et même l'habile Thomas Young, cherchaient des symboles cachés, une sagesse secrète ; moi, j'ai cherché une langue, avec ses sons, sa grammaire, ses habitudes. Et pour entendre cette langue, il fallait le copte, que j'étudiais depuis l'enfance. Le reste fut affaire de patience : comparer des cartouches, recommencer mille fois, douter, vérifier sur la Pierre de Rosette chaque hypothèse. Le hasard n'a tenu aucune place. On ne fait pas parler une civilisation muette par un éclair de chance ; on le fait par vingt années de travail obstiné, et par une intuition qu'on n'a jamais lâchée.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Champollion's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


