Imaginary interview with Champollion
by Charactorium · Champollion (1790 — 1832) · Sciences · 5 min read
C'est dans le cabinet de travail encombré de papyrus et de copies d'inscriptions, à Paris, en cet hiver 1831, que je retrouve mon cadet, peu après qu'on lui eut créé la première chaire d'égyptologie au Collège de France. La lampe à huile éclaire ses traits tirés par la fièvre et les veilles. Nous nous connaissons depuis toujours — je l'ai élevé, instruit, hébergé à Grenoble, et il m'a couru chercher ce matin de septembre où tout a basculé. Ce soir, je voudrais qu'il me raconte, à moi qui fus de chaque étape, l'homme derrière la découverte.
—Jean-François, tu te souviens de ce matin de septembre 1822 où tu as fait irruption dans mon bureau de l'Institut ? Raconte-moi ce que tu avais compris ce jour-là.
Comment l'oublierais-je, toi qui m'as reçu tombant à tes pieds ? J'avais devant moi les cartouches de la Pierre de Rosette et ceux de l'obélisque de Philae. En les comparant, signe à signe, j'ai vu enfin que les hiéroglyphes notaient des sons, qu'ils écrivaient les noms des souverains comme une alphabet. Tout le système s'est ouvert d'un coup, comme une porte longtemps forcée. Je suis monté jusqu'à toi, je n'ai eu que la force de te dire que je tenais l'affaire, et le monde s'est dérobé. On m'a dit que je suis resté cinq jours sans connaissance. Mon corps avait cédé là où mon esprit venait de vaincre.
Tout le système s'est ouvert d'un coup, comme une porte longtemps forcée.
—Quand tu n'avais que seize ans, à Grenoble, tu as soutenu devant l'Académie que le copte était la dernière langue des pharaons. D'où te venait cette certitude ?
D'une intuition que rien n'a jamais démentie, mon frère. Très jeune, j'ai compris que le copte n'était pas une langue morte d'église, mais la voix même de l'ancienne Égypte, simplement écrite en lettres grecques. J'en ai compilé la grammaire avant que d'autres ne sachent l'épeler. C'est cette langue qui m'a donné la prononciation des signes : sans elle, les hiéroglyphes seraient restés des images muettes. Là où Young voyait des dessins, j'entendais déjà des mots. On m'a cru rêveur d'apprendre l'arabe, le syriaque, le chaldéen quand mes camarades jouaient. Mais c'est ce rêve patient qui, vingt ans plus tard, a parlé.
Là où d'autres voyaient des dessins, j'entendais déjà des mots.
—On parle beaucoup, dans les salons, de ta rivalité avec l'Anglais Thomas Young. Lui aussi avait lu des signes dans les cartouches. Que lui dois-tu, et que ne lui dois-tu pas ?
Je serai juste, car la science n'aime pas l'ingratitude. Young a eu le mérite de pressentir, dès 1821, que certains signes des cartouches royaux notaient des sons. Mais il s'est arrêté au seuil. Il croyait à un procédé exceptionnel, réservé aux noms étrangers, grecs et romains. Moi, j'ai démontré que l'écriture égyptienne est tout entière un système — figurative, symbolique et phonétique à la fois, parfois dans un même mot. Ce n'est pas une clé pour quelques serrures, c'est la serrure elle-même que j'ai comprise. La différence n'est pas d'orgueil national, elle est de méthode : il a entrevu, j'ai lu.
Ce n'est pas une clé pour quelques serrures, c'est la serrure elle-même que j'ai comprise.
—Tu sais combien notre père s'inquiétait de te voir veiller sur tes dictionnaires. Comment travaillais-tu, dans ces années où nul ne croyait à ta méthode ?
Avec entêtement, et grâce à toi qui me nourrissais quand mes leçons ne suffisaient pas. Mes journées commençaient avant l'aube, à mon bureau couvert de copies et d'estampages. Je comparais sans relâche les trois écritures de la Pierre de Rosette : le grec que je savais, le démotique cursif, et les hiéroglyphes. Le démotique fut mon pont — l'écriture des affaires courantes, fille des signes sacrés. Je passais des signes aux sons, des sons aux mots coptes, vérifiant chaque pas. Bien des soirs, à la chandelle, ma santé fragile protestait. Mais je ne pouvais m'arrêter : chaque cartouche déchiffré appelait le suivant, comme une fièvre douce.
Chaque cartouche déchiffré appelait le suivant, comme une fièvre douce.
—Tu m'as écrit de là-bas des lettres bouleversantes. Lors de ton expédition de 1828, qu'as-tu éprouvé en lisant pour la première fois l'Égypte sur ses propres pierres ?
Une émotion que mes mots, je le crains, n'ont su qu'effleurer dans mes lettres. Après tant d'années passées sur des copies, je me tenais enfin devant les monuments eux-mêmes, à Thèbes, dans la Vallée des Rois, devant Abou Simbel. Je lisais directement les inscriptions gravées, sans intermédiaire, comme on lit un livre ouvert. Je t'ai écrit que, ayant remonté le Nil jusqu'à la seconde cataracte, j'avais le droit d'affirmer que les Anciens n'avaient rien exagéré sur Thèbes : elle était plus grande encore. Mes carnets se sont remplis de relevés. Devant ces colosses, j'ai pleuré : ma méthode tenait, la pierre me répondait.
Je lisais l'Égypte sur ses pierres comme on lit un livre enfin ouvert.

—Ta santé, déjà, t'avait épuisé là-bas. Pourtant tu y es resté près de deux ans. Qu'es-tu allé chercher au bord du Nil que les livres ne te donnaient pas ?
La preuve vivante, mon frère, celle qu'aucune copie ne pouvait remplacer. Sur les estampages, un signe peut s'altérer, un trait se perdre. Devant le monument, je voyais la main de l'artiste, la disposition des textes, le contexte qui éclaire le sens. J'ai vérifié sur place ce que j'avais deviné à Paris, et presque toujours, la pierre confirmait. J'ai aussi rapporté de quoi nourrir des années d'étude : des relevés, des dessins, des lectures inédites. Oui, le climat m'a rudoyé, et je suis revenu plus las que parti. Mais un égyptologue qui n'a jamais touché l'Égypte n'est qu'un demi-savant. Il fallait que j'y aille une fois.
Un égyptologue qui n'a jamais touché l'Égypte n'est qu'un demi-savant.
—Depuis 1826 tu organises la section égyptienne du Louvre. Toi qui voulais déchiffrer, te voilà conservateur. Comment vis-tu ce nouveau métier ?
Comme le prolongement naturel de ma découverte, vois-tu. Déchiffrer ne suffit pas : il faut donner à voir, classer, transmettre. Au Louvre, j'ai reçu des collections en désordre, des papyrus, des stèles, des statues venues d'Égypte sans méthode. J'ai voulu les disposer pour que le public lise une civilisation, non un amas de curiosités. Mes après-midi s'y passent, entre les antiquités, à étiqueter, à corriger les provenances. Ce n'est plus le savant solitaire de la chandelle, c'est l'homme qui bâtit une maison pour une science nouvelle. Car une découverte qui reste dans un cabinet meurt avec celui qui la fit. Je veux qu'elle survive à moi.
Une découverte qui reste dans un cabinet meurt avec celui qui la fit.

—On vient de créer pour toi une chaire au Collège de France. Crois-tu vraiment, mon cher, fonder là une science qui te survivra ?
Je le crois, et c'est ma plus grande fierté, plus encore que le matin de 1822. Une trouvaille isolée s'oublie ; une discipline se transmet. En enseignant ici, je forme ceux qui poursuivront ce que je n'aurai pas le temps d'achever. J'ai posé les règles dans mon Précis, je travaille à une grammaire et à un dictionnaire qui serviront de fondement. Tu le sais, ma santé est chancelante, et je ne me fais guère d'illusions sur le nombre de mes leçons. Mais si je tombe, l'édifice tiendra. Toi, mon aîné, tu veilleras sur mes papiers. Promets-moi que rien ne sera perdu.
Une trouvaille isolée s'oublie ; une discipline se transmet.
—Quand tu es tombé inconscient cinq jours après ton « je tiens l'affaire », j'ai craint de te perdre. As-tu mesuré, alors, le prix que ton corps payait pour ton esprit ?
Sur le moment, non — la joie m'avait tout entier emporté. Ce n'est qu'à mon réveil, te voyant penché sur moi, le visage défait, que j'ai compris combien je t'avais effrayé. Mon esprit avait soutenu un effort de tant d'années qu'il s'est en quelque sorte rompu dans la victoire. Depuis, mon corps me rappelle souvent l'addition. Mais te dirai-je une chose que je ne confierais à nul autre ? Je recommencerais sans hésiter. Cet instant où le voile s'est déchiré valait toutes les fièvres. Tu étais le premier à le savoir, et il fallait que ce fût toi.
Cet instant où le voile s'est déchiré valait toutes les fièvres.
—Pour finir, frère : si l'on devait retenir une seule chose de ta méthode, le copte, la patience, l'audace — laquelle nommerais-tu ?
Aucune seule, car c'est leur accord qui m'a porté. Mais si tu m'y forces, je dirais : l'oreille. L'audace de croire que ces images parlaient, la patience d'apprendre dix langues pour les entendre, et le copte qui m'a rendu leur voix. Les autres regardaient les hiéroglyphes comme des symboles à interpréter ; moi, j'ai voulu les écouter comme une langue à comprendre. Une philologie vraie, non une devinette d'antiquaire. Voilà tout mon secret, et tu en fus le témoin dès Grenoble : j'ai traité une écriture sacrée comme une langue vivante. C'est là, je crois, que se tient le déchiffrement tout entier.
Les autres regardaient les hiéroglyphes ; moi, j'ai voulu les écouter.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Champollion's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


