Imaginary interview with Charles VII
by Charactorium · Charles VII (1403 — 1461) · Politics · 6 min read
C'est dans une salle voûtée du château de Mehun-sur-Yèvre, en cet automne 1458, que je retrouve mon roi, une tapisserie fleurdelysée tremblant derrière lui à la lueur des braises. Voilà plus de vingt ans que je tiens la chronique de son règne, depuis son entrée dans Paris reconquise en 1437. Il me reçoit ce soir comme un familier, le visage marqué, la voix basse, loin de la pompe des audiences. Je viens chercher l'homme que la chronique officielle n'a pas le droit de montrer.
—Sire, quand j'ai pris la plume pour votre chronique en 1437, vos ennemis vous nommaient encore le « roi de Bourges ». Que pesait ce surnom ?
Il pesait plus lourd qu'une armure, Jean. Après la mort de mon père en 1422, je ne tenais que le centre et le midi du royaume ; Paris et le nord obéissaient aux Anglais et au duc de Bourgogne. M'appeler « roi de Bourges », c'était dire que je n'étais roi de rien, qu'une ville. Le traité de Troyes signé par mon propre père m'avait déshérité au profit d'Henri d'Angleterre, et l'on chuchotait des choses pires encore sur mon sang. Toi qui as lu le Journal de ce clerc parisien, tu sais qu'il m'appelait le « soi-disant dauphin ». J'ai vécu des années avec ce doute logé en moi comme une écharde. Bourges m'a abrité, m'a nourri, m'a donné ma cour et mes conseillers ; je ne renie pas cette ville. Mais ce nom, on me l'a jeté comme une injure.
M'appeler « roi de Bourges », c'était dire que je n'étais roi de rien, qu'une ville.
—On disait jusque dans votre propre maison que vous n'étiez peut-être pas fils du roi. Comment règne-t-on quand on doute de son propre droit ?
Mal, Jean. On règne mal et l'on dort plus mal encore. Ma mère, la reine Isabeau, avait laissé planer ce doute, et un prince qui ne sait pas si le sang des rois coule en lui n'ose ni commander, ni frapper, ni espérer. C'est pourquoi le sacre comptait tant : tant que l'huile de la Sainte Ampoule n'avait pas touché mon front à Reims, je n'étais qu'un prétendant parmi d'autres. Le traité de Troyes m'avait ôté la couronne par l'écrit des hommes ; il fallait que Dieu me la rende par l'onction. Le jour où l'on m'oignit en 1429, quelque chose en moi s'est redressé. J'ai cessé d'être le dauphin contesté pour devenir le roi très chrétien. Ce que les parchemins anglais avaient défait, le rite l'avait refait.
Tant que l'huile de la Sainte Ampoule n'avait pas touché mon front, je n'étais qu'un prétendant.
—Vous me l'avez conté jadis : à Chinon, en février 1429, vous vous seriez dissimulé parmi vos courtisans pour éprouver la Pucelle. Que cherchiez-vous ?
Je cherchais à savoir si elle était folle, menteuse, ou envoyée. Une bergère de Lorraine prétendait venir de la part de Dieu pour me faire sacrer : comment ne pas se défier ? Je me suis donc fondu dans la foule de mes gens, vêtu sans marque, pour voir si elle saurait me distinguer. Et elle est venue droit à moi, sans hésiter, à travers tous ces seigneurs richement parés. Je ne te dirai pas que la raison s'en trouva contentée — mais le cœur, oui. À Orléans assiégée, dernière de mes grandes villes sur la Loire, je n'avais plus de quoi me montrer trop prudent. J'ai fini par lui confier une armée. Tu as écrit la suite : la ville délivrée, la route de Reims ouverte. Parfois la prudence d'un roi doit s'incliner devant l'audace d'une enfant.
Je cherchais à savoir si elle était folle, menteuse, ou envoyée.
—Sire, je dois la poser, cette question que toute la chrétienté murmure : quand les Bourguignons l'ont prise en 1430, pourquoi n'avoir rien fait pour la racheter ?
Tu touches là où la plaie ne se ferme pas, Jean. On la captura devant Compiègne, on la vendit aux Anglais, et moi, son roi, je n'ai ni payé sa rançon ni envoyé d'ambassade. Je pourrais te parler des Bourguignons à ménager, du traité d'Arras qu'il fallait préparer, de l'argent qui manquait, des conseillers qui me disaient de la laisser à son sort. Tout cela est vrai et tout cela est petit. La vérité est qu'une fois sacré, je n'avais plus le même besoin d'elle, et que les rois oublient vite ceux qui les ont faits. En 1456, j'ai ordonné le procès qui a annulé sa condamnation pour hérésie ; on a rendu son honneur, et par là confirmé que mon sacre venait bien de Dieu. Mais vingt-cinq ans, Jean. Vingt-cinq ans pour réparer. Aucune chronique ne lavera ce silence-là.
Les rois oublient vite ceux qui les ont faits.
—Passons aux armes, sire. Toi qui as chroniqué tant de campagnes : pourquoi avoir voulu cette armée nouvelle, ces compagnies d'ordonnance de 1445 ?
Parce que le royaume mourait autant de ses défenseurs que de ses ennemis, Jean. Entre les batailles, les routiers — ces bandes de soudards démobilisés — pillaient mes campagnes, brûlaient les granges, rançonnaient les paysans. L'ancien ost féodal ne valait plus rien : chaque seigneur amenait ses hommes quand il voulait, repartait quand il voulait. En 1439 j'ai interdit les armées privées, puis en 1445 j'ai institué les compagnies d'ordonnance : des gens d'armes soldés par moi, disciplinés, à demeure. C'était la première armée permanente de France. Pour la payer, il m'a fallu lever la taille sans toujours quémander l'accord des États. On m'a reproché cette main mise sur l'impôt — mais sans bourse pleine, point de soldats fidèles, et sans soldats fidèles, point de royaume. Le roi devait tenir seul le glaive, ou ne le tenir jamais.
Le royaume mourait autant de ses défenseurs que de ses ennemis.

—Et cette artillerie nouvelle ? À Castillon, en 1453, vos canons ont, dit-on, décidé du sort de toute la guerre.
Mes frères Bureau, Jean — voilà mes vrais maîtres de guerre. Gaspard et Jean Bureau ont fait de mes bombardes l'arme la plus redoutable d'Europe. À Castillon, le vieux Talbot et ses Anglais sont venus se briser sur nos pièces retranchées ; la poudre a fait ce que cent années de chevalerie n'avaient pu faire. C'était la dernière bataille de cette guerre interminable. Auparavant, en 1450, nous avions repris la Normandie après Formigny, puis la Guyenne suivit. J'avais aussi créé les francs-archers, un par paroisse, exempté de taille en échange de son service — de l'infanterie à moi, tirée du peuple. Quand j'y songe, ce ne sont pas les grands faits d'armes qui ont chassé l'Anglais, mais l'ordre, la solde et le canon. La guerre de mon temps n'est plus celle de mon père.
La poudre a fait ce que cent années de chevalerie n'avaient pu faire.
—Vous n'avez pas seulement fait la guerre, sire. En 1438, par la Pragmatique Sanction de Bourges, vous avez tenu tête au pape lui-même. Pourquoi ?
Parce qu'un roi très chrétien n'est pas le serviteur de Rome, Jean, mais son fils aîné — et un fils n'obéit pas en tout. Par la Pragmatique Sanction, j'ai affirmé que l'Église de France garderait ses libertés : que les évêques seraient élus par leur clergé plutôt que nommés depuis Rome, et que le pape cesserait de puiser dans nos bénéfices. C'est ce qu'on nomme le gallicanisme : une Église française fidèle à la foi, mais maîtresse chez elle. Je n'ai pas rompu avec le Saint-Père ; j'ai posé une borne. Le royaume sortait d'un siècle de guerre et de schisme, il fallait que l'autorité, dans le temporel comme dans les nominations, remontât vers la couronne. Bâtir un État, vois-tu, ce n'est pas seulement reprendre des villes — c'est décider qui commande, et jusqu'où.
Un roi très chrétien n'est pas le serviteur de Rome, mais son fils aîné.
—J'ai consigné dans ma chronique votre ordonnance de Montils-lès-Tours, en 1454, sur les coutumes. Pourquoi tant tenir à ces vieux usages mis par écrit ?
Parce qu'un royaume où nul ne sait quel droit le régit n'est qu'une mosaïque de petites tyrannies, Jean. Chaque pays avait ses coutumes, transmises de bouche en bouche, déformées au gré des juges et des seigneurs. Par l'ordonnance de Montils-lès-Tours, j'ai prescrit que les coutumes, usages et styles de chaque pays de mon royaume fussent rédigés et mis en écrit. Tu l'as toi-même retranscrite. Ainsi le sujet le plus humble pourrait connaître la règle, et le juge ne pourrait plus l'inventer à sa guise. On ne voit pas de fumée s'élever d'une telle réforme, on ne chante pas de Te Deum pour une ordonnance — mais c'est par là qu'un État tient debout quand les armes se taisent. Reprendre la Normandie fut l'affaire d'une saison ; unifier le droit sera celle des siècles.
On ne chante pas de Te Deum pour une ordonnance, mais c'est par là qu'un État tient debout.
—Sire, pardonnez ma franchise de chroniqueur : on vous voit soucieux. Le dauphin Louis, votre fils, s'est retiré loin de vous. Ce conflit vous ronge-t-il ?
Il me ronge plus que les Anglais ne l'ont jamais fait, Jean. J'ai reconquis un royaume, mais je n'ai pas su garder mon propre fils. Louis a la fièvre de régner ; il n'attend pas, il complote, il s'est éloigné de ma cour et tend l'oreille du côté de la Bourgogne. Un père voudrait transmettre, un roi craint d'être devancé — et moi je suis l'un et l'autre, déchiré entre les deux. Le soir, quand mes conseillers se sont retirés et que les musiciens se taisent, l'inquiétude revient s'asseoir à mon chevet. On dit que je deviens méfiant ; je dis que j'ai appris à craindre les miens autant que mes ennemis. Celui qui m'a fait roi par les armes ne me protégera pas de mon propre sang. C'est une amertume que ma chronique ne dira pas.
J'ai reconquis un royaume, mais je n'ai pas su garder mon propre fils.
—Au terme d'un tel règne, mon roi, vous reste-t-il, dans ces murs de Mehun, quelque consolation au soir tombant ?
La consolation, Jean, est dans ce que tes successeurs liront. Quand je suis monté sur le trône, l'Anglais tenait Paris et l'on doutait que je fusse roi ; aujourd'hui le royaume est rendu, l'Anglais réduit à Calais, l'armée tient debout, l'impôt rentre, le droit s'écrit. Le « roi de Bourges » a refermé la plaie de cent ans de guerre. Le soir, je me retire dans mes appartements, je consulte mon livre d'heures, je prie — ma piété est sincère, quoi qu'on en dise. Mais la paix du dehors n'a pas gagné le dedans : il me reste la mémoire de la Pucelle que je n'ai pas sauvée, et la crainte de mon fils. Un roi peut reprendre des provinces et perdre le repos de son âme. Écris cela aussi, si tu l'oses : que j'ai vaincu partout, sauf en moi-même.
J'ai vaincu partout, sauf en moi-même.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Charles VII's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.



