Imaginary dialogue between Kathy Kleiman and Jean Bartik
by Charactorium · Jean Bartik (1924 — 2011) · Technology · Sciences · 4 min read

C'est dans le petit bureau encombré de photographies et de vieux schémas de la Moore School que Kathy Kleiman retrouve Jean Bartik, en cet automne des années 1980. Sur la table traîne un cliché jauni de l'ENIAC, où des jeunes femmes posent devant des panneaux hérissés de câbles. La chercheuse a passé des mois à chercher les noms de ces silhouettes que tout le monde croyait décoratives ; Jean est l'une des premières à accepter de lui raconter. La lumière décline, mais la vieille dame a la mémoire vive et l'œil malicieux.
—Jean, avant de parler des machines, dis-moi d'où tu viens. Cette gamine du Missouri qui débarque à Philadelphie en 1945, qui était-elle ?
Une fille de ferme, Kathy, sixième de sept enfants, élevée au fin fond du comté de Gentry, là où l'horizon n'est fait que de champs. J'ai décroché mon diplôme de mathématiques à Maryville, seule de ma promotion dans cette matière — autant dire une curiosité. Quand l'armée a cherché des jeunes femmes douées en calcul, j'ai sauté dans le train sans me retourner. À Philadelphie, je logeais en pension, en colocation avec d'autres filles de l'effort de guerre. Pour la première fois de ma vie je gagnais mon propre argent, je marchais dans une grande ville, j'étais libre. Tu sais, on nous appelait des computers — c'était nous, les femmes, la machine à calculer, bien avant qu'une machine porte ce nom.
On nous appelait des computers — c'était nous, les femmes, la machine à calculer, bien avant qu'une machine porte ce nom.
—Quand tu as été choisie pour programmer l'ENIAC avec cinq autres femmes, on ne t'a remis aucun manuel. Comment apprend-on à parler à une telle bête ?
On ne l'apprend pas, Kathy : on l'invente. Il n'existait ni manuel, ni mode d'emploi, ni exemple à copier. Nous n'avions que les schémas électriques de la machine, des plans immenses que nous avons dû déchiffrer nous-mêmes pour comprendre ce que chaque unité faisait. Ensuite il fallait la programmer physiquement : brancher des centaines de câbles, régler des milliers d'interrupteurs à la main, panneau après panneau. Une seule configuration pouvait nous prendre plusieurs jours. Aucun clavier, aucun écran — nos programmes étaient faits de fils de cuivre et de cadrans. Nous avancions sur un terrain que personne n'avait foulé, et c'est précisément pour ça que je n'ai jamais rien vécu d'aussi grisant.
Il n'existait ni manuel, ni exemple à copier. Nos programmes étaient faits de fils de cuivre et de cadrans.
—Tu m'as souvent dit qu'il fallait connaître cette machine comme le fond de ta poche. À quoi ressemblaient vos après-midis de débogage ?
À une chasse dans une fournaise, Kathy. L'ENIAC, c'était dix-huit mille tubes à vide qui chauffaient tant que la salle ressemblait à un four ; il en grillait sans cesse. Quand un calcul ne tombait pas juste, l'erreur pouvait se cacher n'importe où — dans un tube fatigué, un câble mal enfoncé, un interrupteur de travers. Nous passions des après-midis entiers à vérifier des milliers de connexions, une par une, en discutant entre nous pour comprendre où la logique déraillait. On appelait ça traquer le bug. Il fallait connaître chaque circuit intimement, sentir la machine, deviner sa mauvaise humeur. C'est là que j'ai compris que programmer, ce n'est pas commander : c'est comprendre.
Programmer, ce n'est pas commander une machine : c'est la comprendre.
—Parlons du 15 février 1946, la grande démonstration publique. Raconte-moi ce jour-là, tel que tu l'as vécu de l'intérieur.
Ce fut un triomphe et une gifle, le même jour. Devant les officiels, l'ENIAC calcula la trajectoire d'un obus en quelques secondes — plus vite que l'obus n'aurait mis à retomber. La salle était bouche bée. Nous six, qui avions câblé ce programme, nous retenions notre souffle en priant pour qu'aucun tube ne lâche. Et il a tenu. Mais quand vinrent les journalistes, ils ne citèrent que les ingénieurs, ces messieurs. On ne nous présenta même pas. Et le soir, au dîner de gala, aucune d'entre nous, les filles, ne fut invitée. On nous avait laissées dehors, comme si nous n'avions rien fait. J'avais programmé le calcul dont tout le monde parlait, et je suis rentrée seule à ma pension.
J'avais programmé le calcul dont tout le monde parlait, et je suis rentrée seule à ma pension.
—Après l'ENIAC, tu as poursuivi avec le BINAC puis l'UNIVAC I. Ce passage au programme enregistré, l'as-tu vécu comme une révolution ?
Comme la vraie naissance de l'ordinateur, oui. Dès 1947, j'ai participé à transformer l'ENIAC pour qu'il garde ses instructions en mémoire, au lieu qu'on le recâble entièrement à chaque nouveau problème. Fini les journées à rebrancher des fils : on pouvait enfin lui donner un programme et le changer sans démonter la machine. Ensuite, avec Eckert et Mauchly, j'ai travaillé sur le BINAC en 1949, l'un des premiers à stocker son programme, puis sur l'UNIVAC I en 1951, le premier ordinateur commercial américain. Là, l'informatique sortait des laboratoires de l'armée pour entrer dans le monde. Nous ne le disions pas ainsi, mais nous étions en train de faire basculer une époque.
Fini les journées à rebrancher des fils : la machine pouvait enfin retenir ce qu'on lui demandait.
—Une fille de ferme du Missouri se retrouve au cœur de la machine la plus avancée du monde. Ce grand écart, comment l'as-tu porté au quotidien ?
Avec un mélange d'émerveillement et de vertige, Kathy. Le matin, j'étais penchée sur des schémas électriques ; l'après-midi, debout devant un monstre de trente tonnes. Et le soir, je rentrais dans une pension modeste de Philadelphie, où nous partagions nos repas de rationnement — le sucre, le beurre comptés. Nous étions loin de nos familles, alors entre filles nous avons tissé des amitiés très fortes. Venir d'une ferme isolée m'avait appris une chose précieuse : quand une machine tombe en panne, personne ne vient la réparer à ta place. Cette débrouille de campagne, curieusement, faisait de moi une bonne programmeuse. Je n'avais peur ni de l'inconnu, ni du travail acharné.
La débrouille de la ferme faisait de moi une bonne programmeuse : je n'avais peur ni de l'inconnu, ni du travail.
—Jean, tu sais pourquoi je suis venue. En cherchant vos noms, on m'a dit que ces femmes sur les photos n'étaient sans doute que des modèles. Qu'as-tu ressenti face à cet oubli ?
De la colère, longtemps rentrée. Pendant des décennies, on nous a effacées. Les gens regardaient ces clichés de l'ENIAC et croyaient que nous étions posées là pour décorer — on nous a même surnommées les Refrigerator Ladies, comme des filles vantant un frigo dans une réclame. Personne n'imaginait qu'une femme avait pu programmer cette machine. Alors quand tu es arrivée, toi, avec tes questions précises, tes recherches, ton refus de te contenter de la légende officielle, j'ai su que quelque chose changeait. Tu ne cherchais pas des mannequins : tu cherchais des ingénieures. C'est la première fois que quelqu'un venait me demander non pas de sourire sur une photo, mais de raconter ce que j'avais vraiment fait.
Tu ne cherchais pas des mannequins : tu cherchais des ingénieures.
—Si tu pouvais transmettre une chose à celles qui liront un jour cette histoire retrouvée, aux filles qui hésitent devant les sciences, que leur dirais-tu ?
Qu'elles ne laissent personne écrire leur histoire à leur place. Nous avons inventé un métier entier, la programmation, sans qu'on nous en attribue le mérite ; il aura fallu attendre ton enquête pour que la vérité remonte. Je voudrais qu'une jeune fille comprenne que le calcul, la logique, les machines, ce n'est pas un territoire d'hommes — c'est un territoire d'esprits curieux. Nous étions six femmes ordinaires, venues d'horizons modestes, et nous avons apprivoisé le premier ordinateur électronique du monde. Un jour je coucherai tout cela sur le papier, pour que plus jamais on ne prenne une programmeuse pour un simple ornement. Que les filles sachent : ce que nous avons fait, elles peuvent le faire aussi, et davantage.
Qu'elles ne laissent personne écrire leur histoire à leur place.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Jean Bartik's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


