Imaginary interview with Kösem Sultan
by Charactorium · Kösem Sultan (1589 — 1651) · Politics · Society · 5 min read

Nuit du harem de Topkapi, une lampe d'huile tremble sur les faïences d'Iznik. Une femme voilée de soie sombre reçoit dans ses appartements, entre deux firmans encore humides d'encre. On l'appelle la Valide Sultan ; elle accepte, une seule fois, de parler à voix nue.
—Vous souvenez-vous de l'enfant que vous étiez avant d'entrer dans ce palais ?
On m'appelait Anastasia, alors. Je suis née dans le vent salé d'une île grecque, Tinos, où les barques rentraient chargées de poissons et de psaumes. Puis sont venus les hommes aux navires, la corde, le marché aux esclaves — et une petite chrétienne a disparu comme on éteint une chandelle. Quand on m'a présentée à Ahmed Ier, j'avais appris à ne montrer ni la peur ni les larmes. Il m'a nommée Kösem, celle qui guide le troupeau, et j'ai compris ce jour-là que mon nom n'était plus un souvenir mais une prophétie. J'ai enterré Anastasia sous les caftans de la favorite. On ne remonte pas de si loin sans devenir quelqu'un d'autre.
J'ai enterré Anastasia sous les caftans de la favorite ; on ne remonte pas de si loin sans devenir quelqu'un d'autre.
—Comment une femme du harem parvient-elle à survivre aux successions ottomanes ?
En comptant. Toujours en comptant. À la mort d'Ahmed en 1617, on m'a écartée, mes fils avec moi, et j'ai vu passer Mustafa l'égaré, puis le jeune Osman que les janissaires ont étranglé en 1621. J'ai appris là ce qu'aucune école n'enseigne : dans cette maison, un prince mineur vaut plus qu'un prince habile, car un enfant a besoin d'une mère. J'ai attendu. Six ans dans l'ombre du kafes, cette cage où l'on enferme désormais les frères plutôt que de les faire mourir. Quand Murad est monté sur le trône en 1623, il avait onze ans — et moi, j'avais enfin ma place aux affaires. La patience, chez nous, n'est pas une vertu de saint. C'est une arme.
—On dit que vous gouverniez sans jamais siéger au Divan. Comment gouverne-t-on ce qu'on ne voit pas ?
Une femme n'entre pas dans la salle du Divan impérial — soit. Mais l'ordre, lui, y entre à ma place. Chaque matin, après la prière du fajr, les eunuques noirs me portaient les rapports, et repartaient les poches pleines de mes instructions pour le grand vizir. Je ne signais pas de mon nom : je faisais apposer le tughra, ce monogramme qui transforme une volonté en loi dans tout l'Empire. Le chroniqueur Naîmâ a écrit que la Valide convoquait le conseil, recevait les ambassadeurs et scellait les firmans — il ne mentait pas. Le sultan portait la couronne ; moi, je tenais la plume. Et croyez-moi, dans ce palais, la plume pèse plus lourd que l'or du turban.
Le sultan portait la couronne ; moi, je tenais la plume.
—Pourquoi accepter trois fois cette charge de régente, alors qu'elle vous exposait tant ?
Parce que trois fois le trône a chancelé sous un enfant, et que j'étais la seule à ne pas trembler. Murad IV d'abord, puis Ibrahim en 1640, puis mon petit-fils Mehmed IV à sept ans, en 1648. Refuser, c'eût été livrer l'Empire aux factions qui le dévoraient depuis le meurtre d'Osman. Je recevais les femmes des dignitaires l'après-midi, je surveillais l'éducation des princes le soir, et entre les deux je maintenais debout un État que des hommes bien plus puissants avaient failli renverser. On m'a reproché mon ambition. Mais dites-moi : quand la barque prend l'eau et que le capitaine a dix ans, faut-il refuser la rame par pudeur ?
—Vous parliez des janissaires. Quelle sorte d'alliance peut-on nouer avec ceux-là mêmes qui tuent les sultans ?
Une alliance qui se paie chaque trimestre, en argent comptant. Les Yeniçeri ont étranglé Osman II, ils ont déposé et tué mon propre fils Ibrahim en 1648 — je n'avais aucune illusion sur leur fidélité. Mais un firman de ma main ordonnait qu'on leur verse leur solde sans nul retard, et qu'aucun revenu de province ne s'égare en chemin. Un janissaire nourri est un lion en cage ; un janissaire affamé est un incendie. Naîmâ a noté que j'avais su attacher leurs chefs par mes largesses — c'est vrai, et je n'en rougis pas. On ne dompte pas une soldatesque avec des sermons. On la dompte avec une bourse ouverte et une main qui ne tremble jamais en la refermant.
Un janissaire nourri est un lion en cage ; un janissaire affamé est un incendie.

—N'aviez-vous pas peur, à force de nourrir cette bête, qu'elle finisse par se retourner contre vous ?
Je le savais depuis le premier jour. Qui vit par les janissaires peut mourir par eux — j'avais vu trop de corps portés hors de ce palais de Topkapi pour l'ignorer. Mais la peur ne gouverne pas ; elle paralyse. Alors je faisais le seul calcul possible : les tenir plus près de moi que de mes rivaux, année après année, jusqu'à ce que mes largesses deviennent une habitude et l'habitude, une loyauté. Cela a tenu près de trente ans. Ce qui a rompu le fil, à la fin, ce ne furent pas eux — ce fut une autre femme, dans une autre chambre du harem. Mais cela, laissez-moi le garder pour plus tard.
—Vos aumônes étaient célèbres dans tout Istanbul. Était-ce piété, ou stratégie ?
Pourquoi faudrait-il choisir ? Devant Dieu, je donnais ; devant le peuple, je régnais. J'ai fait bâtir vers 1640 ma mosquée aux carreaux de faïence, la Çinili d'Üsküdar, avec sa medrese et son hammam — un külliye entier pour l'âme d'un quartier. Mes vakıfs nourrissaient les imarets, faisaient couler les fontaines, ouvraient des écoles jusqu'aux confins de l'Empire. Le voyageur Evliya Çelebi a raconté que je rachetais la liberté des prisonniers endettés qui ne pouvaient se délivrer seuls — c'était vrai, je gardais toujours des bourses pleines pour cela. Un souverain que le peuple bénit dort mieux qu'un souverain que le peuple craint. Ma charité était une prière ; elle était aussi mon plus solide rempart.
Devant Dieu, je donnais ; devant le peuple, je régnais.

—Que représentait, pour vous, ce geste de délivrer un homme de sa dette ?
Souvenez-vous d'où je viens. J'ai été, moi aussi, une marchandise qu'on vendait sur un quai. Quand je faisais ouvrir les prisons pour dettes, quand je posais les pièces d'or qui rendaient un père à ses enfants, je crois que je rachetais un peu la petite captive de Tinos que personne n'était venu délivrer. Les pauvres d'Istanbul m'appelaient leur bienfaitrice, et ce nom-là valait à mes yeux plus que le titre de Valide Sultan. Les puissants oublient vite ; le ventre reconnaissant, jamais. J'ai bâti ma légitimité non sur le sang des Ottomans — que je n'avais pas — mais sur le pain que je distribuais. C'était ma manière à moi d'être née deux fois.
—Vous receviez les ambassadeurs de Venise. Comment une femme du harem traite-t-elle d'égale avec ces diplomates d'Occident ?
En connaissant leurs affaires mieux qu'eux-mêmes. Les bailos vénitiens m'écrivaient en secret, et nous négociions des échanges de captifs comme deux marchands pèsent des perles. L'ambassadeur Alvise Contarini a rapporté en 1641 que je conduisais les négociations sans que le sultan y prît véritablement part — il en semblait presque scandalisé, ce cher homme. Qu'y avait-il de si étrange ? Je connaissais le prix des choses, les fissures dans leurs alliances, la valeur d'un prisonnier rendu à temps. Que je fusse une femme, et sortie d'un harem, les déconcertait plus que mes conditions. Tant mieux : un adversaire déconcerté cède plus vite. J'ai toujours pensé qu'il valait mieux étonner que plaire.
J'ai toujours pensé qu'il valait mieux étonner que plaire.
—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lirait dans un siècle ou deux, comment voudriez-vous qu'on se souvienne de vous ?
Voilà une question de rêveur, et je vais y répondre en rêveuse. Je crains qu'on ne retienne surtout la fin — cette nuit de 1651 où les gens de ma rivale Turhan viendront me chercher dans mes appartements. On aime les chutes, elles font de belles histoires. Mais j'aimerais qu'on se souvienne aussi des trente années où un Empire vacillant s'est tenu debout parce qu'une ancienne esclave grecque refusait de le laisser tomber. Qu'on relise Naîmâ, qu'on écoute Evliya Çelebi, qu'on compte les fontaines qui coulent encore. Et si l'on doit ne garder qu'une chose : qu'une femme, dans un monde bâti pour l'en exclure, a gouverné par la seule force de son intelligence. Le reste, je le laisse à Dieu et aux chroniqueurs.
Un Empire vacillant s'est tenu debout parce qu'une ancienne esclave grecque refusait de le laisser tomber.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Kösem Sultan's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


