Interview imaginaire avec Chrétien de Troyes
par Charactorium · Chrétien de Troyes (1135 — 1181) · Lettres · 6 min de lecture
C'est dans la grande salle du palais comtal de Troyes, un soir d'hiver de l'an 1181, que Marie de Champagne retient son clerc après que les convives se sont retirés. Les chandeliers de fer forgé jettent une lumière tremblante sur les tapisseries, et une vielle à archet s'est tue dans un coin. Voilà bien quinze ans qu'ils se connaissent, depuis que la comtesse a fait de sa cour un foyer de lettres ; elle, fille d'Aliénor, lui, le maître d'œuvre de ses romans. Ce soir, elle veut l'entendre parler non en jongleur, mais en confidence.
—Maître Chrétien, avant même que je ne te commande rien, tu avais écrit Érec et Énide. Qu'as-tu voulu fonder là où d'autres se contentaient de conter ?
Vous le savez, ma dame, car vous avez ouï ce roman dans cette salle même. J'ai pris un conte d'aventure que les jongleurs dépeçaient de cour en cour, et j'en ai tiré une belle conjointure, un agencement où chaque épreuve d'Érec répond à la suivante. Les conteurs gâtaient la matière en la morcelant ; moi, j'ai voulu qu'un sens tienne tout le récit, du premier vers au dernier. Érec doit apprendre à concilier l'amour d'Énide et la prouesse, sans que l'un dévore l'autre. C'est, je crois, le premier roman où la Matière de Bretagne devient autre chose qu'un divertissement : une école de mesure. Il est juste que celui qui a reçu le savoir de bien dire ne le taise point.
Les conteurs gâtaient la matière en la morcelant ; moi, j'ai voulu qu'un sens tienne tout le récit.
—Pourquoi cette Matière de Bretagne, ces Bretons et leurs fontaines, plutôt que Rome ou les gestes de Charlemagne que chacun récite ?
Parce que la matière de Rome est usée comme une vieille route, et celle de France sent trop la bataille et le sang. Les contes bretons, eux, gardent une part de merveille qu'aucun clerc n'a encore domptée : des forêts comme celle de Brocéliande, des fontaines qui font lever l'orage, des chevaliers qui suivent l'aventure sans savoir où elle les mène. C'est une terre vierge pour qui veut bâtir. J'y trouve la liberté d'inventer tout en feignant de rapporter. Et puis ces récits parlent d'amour autant que de combat, ce qui sied mieux, ma dame, à une cour où les dames écoutent autant que les chevaliers. Voilà pourquoi j'ai planté mes romans dans le royaume du roi Arthur.
—Dans le prologue de Cligès, tu écris que la chevalerie et le savoir, jadis en Grèce puis à Rome, sont venus jusqu'à nous. N'est-ce pas grand orgueil ?
Orgueil, ou fidélité, ma dame, je ne sais. Mais je le crois sincèrement : ce que la Grèce a su, Rome l'a recueilli, et il n'a tenu qu'à nous, clercs de France, de ne pas le laisser mourir. J'ai appris cela d'Ovide d'abord. Tout jeune, j'ai mis en roman ses commandements et son art d'aimer ; ces travaux sont aujourd'hui dispersés, mais ils m'ont formé l'oreille et la main. Un clerc qui a lu les Anciens ne raconte pas comme un jongleur de foire : il sait que les mots portent un héritage. Dans Cligès, j'ai voulu marier ce savoir antique aux aventures bretonnes. Que la chevalerie et la science aient désormais leur séjour en France, c'est mon vœu autant que ma fierté.
Un clerc qui a lu les Anciens ne raconte pas comme un jongleur de foire.
—Venons-en à Lancelot. C'est moi qui t'en ai donné la matière et le sens. Dis-moi franchement : cette charge t'a-t-elle pesé ?
Je ne vous mentirai pas, à vous moins qu'à tout autre. Quand vous m'avez confié ce sujet, je l'ai reçu comme un honneur et comme une épreuve. Vous m'aviez fourni la matière, l'amour de Lancelot pour la reine Guenièvre, et le sens que vous vouliez que j'y misse ; moi, je n'y devais apporter que ma peine et mon application. Mais peindre un chevalier si parfait qu'il monte sur la charrette d'infamie par amour, qu'il hésite deux pas seulement et s'en repent toute sa vie, cela demande qu'on épouse une passion qu'on ne partage pas toujours. J'ai obéi, ma dame, car votre désir était mon ouvrage. Et j'ai fait de Lancelot le modèle de l'amant qui n'a d'autre loi que sa dame.
Vous m'aviez donné la matière et le sens ; je n'y devais apporter que ma peine.
—On m'a dit que tu n'as pas achevé ce roman toi-même, que tu l'as remis aux mains d'un autre. Pourquoi avoir laissé Godefroi le finir ?
Godefroi de Leigni est un clerc de bon savoir, et c'est avec mon accord qu'il a conduit Lancelot à sa fin, depuis l'endroit où Lancelot est emmuré. Faut-il y voir une lassitude ? Disons que d'autres ouvrages me pressaient, et que cette histoire d'un amour dérobé à un roi me menait là où ma plume répugnait parfois à aller. Vous m'aviez demandé le sens, ma dame, et je l'ai servi loyalement ; mais un clerc a aussi sa conscience, et il y a des conclusions qu'il aime mieux laisser à une autre main. Godefroi a suivi mon dessein sans le trahir. L'œuvre est nôtre, non moins que vôtre. Ne voyez dans ce partage nul désaveu, seulement la mesure d'un homme qui sait où s'arrêter.

—Ce soir encore, on a lu tes vers à la chandelle avant que la salle ne se vide. Que représentent pour toi ces veillées dans ma cour ?
Elles sont, ma dame, la vie même de mes romans. Un livre clos sur son parchemin ne vaut rien ; il faut une voix, une salle, des visages éclairés par la flamme des chandeliers. Quand le jongleur ou moi-même lisons à haute voix, je vois vos chevaliers approuver une prouesse, vos dames sourire d'un trait de courtoisie, et je sais aussitôt quel vers a porté. La vielle ponctue les passages graves, le silence se fait aux moments d'angoisse. J'écris le matin, l'esprit frais, sur mon parchemin ; mais c'est le soir, dans cette chaleur de cheminée et de tapisseries, que mes octosyllabes prennent leur vrai son. Sans ces veillées, je ne serais qu'un clerc griffonnant pour lui seul.
Un livre clos sur son parchemin ne vaut rien ; il faut une voix, une salle, des visages.
—Tu composes en vers de huit syllabes, à rimes plates. Pourquoi cette forme-là, et non la chanson que chantent les jongleurs sur les places ?
Parce que l'octosyllabe court comme la parole, ma dame, sans l'emphase de la chanson de geste. La laisse qui se chante convient aux grands coups d'épée et aux armées de Charlemagne ; mais moi, je veux suivre un chevalier au plus près de son cœur, dire ses doutes, ses ruses, ses tendresses. Le vers de huit syllabes, à rimes plates, ne s'arrête jamais, il avance comme un cheval au pas, et il laisse place à la finesse autant qu'à l'action. C'est le mètre des clercs qui content, non des jongleurs qui clament. Et il se prête à la lecture du soir : on peut le suivre des heures sans fatigue d'oreille. C'est l'outil exact de la conjointure que je cherche.

—On me rapporte que tu travailles à un nouveau roman pour le comte Philippe de Flandre. Faut-il que je m'en attriste, moi qui t'ai tant donné ?
Ne vous attristez point, ma dame, car ce que je vous dois ne se mesure pas à un seul livre. Le comte Philippe m'a remis un écrit dont j'ai tiré cette nouvelle matière, et je le loue dans mon prologue pour sa largesse, qui surpasse, ai-je dit, celle des plus grands. Mais c'est ici, à votre cour, que j'ai appris mon art ; aucune dédicace ne saurait l'effacer. Un clerc va où la générosité l'appelle, comme l'eau suit la pente ; cela ne renie pas la source. Ce Conte du Graal porte d'ailleurs la marque de tout ce que j'ai mûri chez vous : l'aventure, la quête, le sens caché. Voyez-y un fruit de Troyes offert à la Flandre, non une trahison.
—Et ce Graal dont tu parles, qu'est-il donc ? Nul conteur avant toi n'a fait sonner ce mot. Où mènes-tu ton jeune Perceval ?
Voilà bien, ma dame, ce que je garde encore par-devers moi. Le graal apparaît dans le château du Roi Pêcheur, porté en procession, et le jeune Perceval, gallois naïf que sa mère a élevé loin du monde, n'ose poser la question qui le délivrerait. Là est tout le sens : un chevalier peut tout accomplir par les armes et tout perdre par un silence. Je veux mener ce nice de la sottise à la sagesse, du sang sur la neige à la connaissance de lui-même. Ce que le graal contient, ce qu'il signifie au juste, je le dévoilerai en son temps, si Dieu me prête vie pour l'achever. Car cette matière-là, je le sens, est plus haute que toutes celles que j'ai touchées.
Un chevalier peut tout accomplir par les armes et tout perdre par un silence.
—Au soir de tout cela, maître Chrétien, qu'aimerais-tu qu'on retienne de ce que nous avons bâti ensemble en cette cour ?
Que nous avons donné une forme à ce qui n'en avait pas, ma dame. Avant, il y avait des contes épars, des jongleurs qui les défiguraient, des chansons de bataille. Nous avons fait naître ici un récit qui pense, où l'aventure porte un sens, où l'amour et la prouesse se mesurent l'un l'autre. J'ai mis ma peine et mon savoir ; vous avez donné le lieu, la matière, et cette oreille exigeante qui m'a fait reprendre vingt fois un vers boiteux. Le reste, je l'ignore : un clerc ne sait pas ce que les siècles garderont de lui. Mais je crois que ces chevaliers de Bretagne, nés à la chandelle de Troyes, chevaucheront plus loin que nous. C'est assez pour un homme de plume.
Ces chevaliers de Bretagne, nés à la chandelle de Troyes, chevaucheront plus loin que nous.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Chrétien de Troyes. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


