Interview imaginaire avec Edith Stein
par Charactorium · Edith Stein (1891 — 1942) · Philosophie · Spiritualité · 6 min de lecture
C'est au parloir du Carmel d'Echt, derrière la grille de bois ciré, que le vieux maître Edmund Husserl retrouve celle qui fut son assistante la plus fidèle. La lumière d'un après-midi de 1938 tombe sur l'habit brun de sœur Thérèse-Bénédicte ; sur la petite table repose un exemplaire annoté des Ideen qu'elle mit jadis en ordre à Fribourg. Ils ne s'étaient plus parlé depuis des années, depuis le temps où la phénoménologie les unissait par-dessus tout. Husserl vient non pour retrouver une élève, mais pour comprendre comment sa plus fine analyste de la conscience est devenue une femme de silence et de prière.
—Edith, lorsque vous étiez mon assistante à Fribourg, vous mettiez de l'ordre dans mes manuscrits avec une rigueur que nul n'égalait. Pourquoi l'empathie, Einfühlung, plutôt qu'un autre problème ?
Parce que c'était, Herr Professor, la question que votre phénoménologie me posait sans la résoudre. Vous m'aviez appris à décrire les phénomènes tels qu'ils se donnent à la conscience, sans préjugé. Or rien ne se donne plus mystérieusement que l'expérience d'autrui : comment puis-je atteindre ce que ressent un autre sujet, qui n'est pas moi ? Toute ma thèse de 1917, Zum Problem der Einfühlung, a voulu décrire cet accès, ce pont fragile entre deux consciences. Je ne le savais pas alors, mais je préparais déjà le terrain de toute ma vie : comprendre l'autre de l'intérieur, sans le réduire à moi-même. L'empathie fut ma première école de charité avant d'être un objet de science.
L'empathie fut ma première école de charité avant d'être un objet de science.
—Vous avez obtenu le summa cum laude, et pourtant l'habilitation vous fut refusée. Avez-vous gardé de l'amertume contre l'Université qui vous fermait sa porte ?
De l'amertume, longtemps, je ne le cache pas. On m'a dit que ma thèse était excellente, puis que l'habilitation n'était pas ouverte aux femmes — la seule raison, vous le savez bien, était que je portais une jupe. J'avais travaillé à vos côtés, j'avais ordonné vos Ideen, et l'on me renvoyait à ma condition comme à une infirmité. Cette injustice m'a poussée à écrire et à parler sur la vocation de la femme : non pour réclamer d'être un homme, mais pour faire reconnaître que l'esprit n'a pas de sexe devant la vérité. Aujourd'hui, du fond de ma cellule, je vois que cette porte fermée m'en a ouvert une autre, que je n'aurais jamais cherchée seule.
L'esprit n'a pas de sexe devant la vérité.
—Voici ce que je ne m'explique pas, mon enfant. Vous, l'analyste la plus exigeante de la conscience, vous avez cédé à un livre lu en une nuit. Que s'est-il passé cette nuit-là ?
J'étais en 1921, chez des amis, et j'ai pris au hasard sur l'étagère l'autobiographie de Thérèse d'Avila. J'ai commencé à lire, et je n'ai pas pu m'arrêter. J'ai lu jusqu'au matin, d'une traite, comme on traverse un fleuve sans reprendre souffle. En refermant le livre, j'ai dit simplement : C'est la vérité. Vous m'aviez appris à chercher l'évidence, ce moment où une chose se donne d'elle-même, indubitable. Eh bien, cette nuit-là, la vérité s'est donnée à moi non plus comme un concept mais comme une Personne. Le 1er janvier 1922, j'ai reçu le baptême. Ma quête phénoménologique n'était pas reniée : elle trouvait enfin son objet ultime.
La vérité s'est donnée à moi non plus comme un concept mais comme une Personne.
—Vous parlez d'évidence, le mot même de notre travail. Mais votre famille juive de Breslau, votre mère surtout, comment a-t-elle reçu cette rupture ?
Ce fut la blessure la plus profonde, plus que tout refus d'université. Ma mère, Augusta, était une femme de foi entière ; me voir quitter la synagogue pour l'Église lui parut une trahison de notre peuple. Je ne reniais pourtant rien de mon judaïsme — je le portais en moi comme une racine vivante. Je n'ai pas cessé d'aller prier avec elle, de l'accompagner à la synagogue lorsque j'étais auprès d'elle. Comprenez-moi, Herr Professor : je ne passais pas d'un camp à un autre, je découvrais que le Christ que je rejoignais était lui-même un fils d'Israël. Mais cela, une mère blessée ne peut l'entendre, et j'ai dû avancer en lui faisant mal. C'est le prix que la vérité réclame parfois.
Je découvrais que le Christ que je rejoignais était lui-même un fils d'Israël.
—On me dit qu'en 1933, après l'arrivée de Hitler, vous avez osé écrire au pape lui-même. Qu'attendiez-vous de ce geste ?
J'attendais qu'un cri parte de Rome, fort et clair, contre ce qui se déchaînait en Allemagne. J'ai écrit à Pie XI comme enfant du peuple juif et comme chrétienne, pour lui dire que des actes bafouaient toute justice et toute humanité. Je voyais déjà les lois se durcir, j'avais perdu mon poste d'enseignante à Münster parce que j'étais juive. Je n'ai jamais reçu de réponse officielle. Alors j'ai compris que ma place n'était plus dans les amphithéâtres ni dans les pétitions, mais ailleurs. En octobre 1933, je suis entrée au Carmel de Cologne. Beaucoup y ont vu une fuite. C'était l'inverse : j'allais au cœur du combat, là où l'on porte le monde par la prière quand les portes du monde se ferment.
J'allais au cœur du combat, là où l'on porte le monde par la prière.

—Les Lois de Nuremberg vous frappaient comme juive, malgré votre baptême. N'avez-vous pas senti que votre conversion ne vous protégerait de rien ?
Jamais je n'ai songé qu'elle me protégerait. Pour les Rassengesetze des nazis, le baptême ne comptait pour rien : seul comptait le sang, et mon sang était juif. Je l'ai su d'emblée, et au fond je l'ai accepté comme une vérité plus juste que la leur. Car ils avaient raison sur un point qu'ils croyaient être une condamnation : je suis juive, et je le reste jusqu'au bout. Mon entrée au Carmel ne m'a pas fait changer de peuple ; elle m'a unie plus étroitement encore à son destin. J'ai écrit alors les mémoires de notre famille de Breslau, pour témoigner contre les mensonges, pour montrer la dignité d'une vie juive allemande qu'on voulait salir. La croix que je portais désormais était aussi l'étoile que ma mère m'avait léguée.
Ils avaient raison sur un point qu'ils croyaient une condamnation : je suis juive, et je le reste.
—Regardez cette cellule nue, ce lit de bois, ce silence. Vous qui maniiez les concepts les plus subtils, qu'avez-vous trouvé dans un tel dépouillement ?
J'y ai trouvé l'espace, Herr Professor, et vous qui aimez la rigueur le comprendrez. Ici tout est ôté : pas de carrière, pas de livres en abondance, pas de bruit. Une tunique brune, une ceinture de cuir, un crucifix au mur, le bréviaire qui scande mes heures de Matines à Complies. Et dans ce vide, la pensée respire enfin. Le matin, avant l'aube, l'office ; l'après-midi, la couture et le rangement, puis quelques heures sur ma petite table où j'écris. Vous chercheriez peut-être à réduire cela à une renonciation. C'est tout l'inverse d'une fuite hors du réel : c'est une attention totale, dépouillée de l'inessentiel. Le Carmel m'a appris à voir les choses telles qu'elles sont, ce que toute une vie de philosophie avait seulement préparé.
Dans ce vide, la pensée respire enfin.

—Sur votre table, je vois des feuillets : Kreuzeswissenschaft, la science de la Croix. Pourquoi consacrer vos dernières forces à saint Jean de la Croix ?
Parce que la Croix est devenue l'objet de ma science, comme l'empathie le fut autrefois. Mes supérieurs m'ont demandé d'étudier Jean de la Croix pour son anniversaire, et je m'y suis plongée comme jadis dans vos manuscrits. Mais ici l'objet me saisit plus que je ne le saisis. J'écris que la croix n'est pas une fin en soi : elle s'élève et pointe au-delà d'elle-même, elle indique la voie qui mène de la mort à la vie. J'ai pris le nom de Thérèse-Bénédicte de la Croix en connaissance de cause. Je ne sais si j'achèverai ce livre — le temps se fait sombre autour de nous. Mais si je dois le laisser inachevé, qu'il reste comme le témoignage de ce que j'ai compris au bout du chemin : que souffrir et aimer ne font qu'un.
La croix s'élève et pointe au-delà d'elle-même : elle mène de la mort à la vie.
—Edith, vous parlez du temps qui s'assombrit. Avez-vous peur de ce qui peut venir, pour vous, pour votre sœur Rosa qui vous a rejointe ici ?
Peur, non, pas comme on l'entend d'ordinaire. Je sais ce qui menace : on n'épargne aucun juif, même derrière une grille de couvent, même sous un voile. Si la Gestapo vient un jour me prendre, je n'ai qu'un mot à dire à ma sœur Rosa : Viens, nous allons pour notre peuple. Tout ce que j'ai cherché, depuis l'empathie jusqu'à la Croix, tient dans ces quelques mots. Souffrir non pas malgré les miens, mais avec eux et pour eux, en chrétienne qui n'a jamais cessé d'être juive. J'ai offert ma vie pour la paix, pour mon pays égaré, pour le salut du monde. Ce n'est pas du courage, Herr Professor : c'est la seule cohérence possible quand on a passé sa vie à chercher la vérité, et qu'on a fini par la rencontrer.
Souffrir non pas malgré les miens, mais avec eux et pour eux.
—Une dernière question d'un vieux maître. Si l'on devait un jour disputer pour savoir si vous êtes morte en juive ou en chrétienne, que faudrait-il répondre ?
Qu'on ne me coupe pas en deux. Voilà ce que je redoute le plus, plus que la mort elle-même : qu'on fasse de mon nom un drapeau pour un camp contre l'autre. Je suis née juive à Breslau, je le suis encore ; j'ai été baptisée chrétienne, je le suis pleinement. Les nazis me tueront comme juive ; ma foi me fera mourir comme chrétienne. Ces deux vérités ne se contredisent pas, elles se nouent en moi comme dans le Christ lui-même. Si l'on dispute un jour sur ma mémoire, qu'on se souvienne au moins de ceci : je n'ai jamais voulu être un symbole pour les vivants, seulement une fille fidèle, à Israël et à l'Église. Le reste, je le laisse à Celui qui sonde les cœurs, et à votre rigueur, mon maître, pour démêler ce que les hommes embrouilleront.
Les nazis me tueront comme juive ; ma foi me fera mourir comme chrétienne.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Edith Stein. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


