Interview imaginaire avec Edith Stein
par Charactorium · Edith Stein (1891 — 1942) · Philosophie · Spiritualité · 6 min de lecture
Carmel d'Echt, un après-midi de l'été 1942. Derrière la grille du parloir, une religieuse au visage paisible pose sur la table une liasse de feuillets encore humides d'encre. Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix — celle que le monde a connue comme la philosophe Edith Stein — accepte de répondre, entre deux offices, à quelques questions sur le long chemin qui l'a menée de l'amphithéâtre de Husserl à cette cellule nue.
—Vous souvenez-vous de la nuit où tout a basculé, en 1921 ?
C'était l'été, chez des amis, à Bergzabern. J'avais cherché Dieu en philosophe, par les chemins de la raison, et voilà qu'une nuit je prends au hasard sur une étagère l'autobiographie de Thérèse d'Avila. Je commence à lire. Je n'ai plus pu m'arrêter. La maison dormait, et moi je suivais cette femme du XVIe siècle qui parlait de l'âme comme d'un château intérieur, sans une once de sentimentalité, avec une précision que mes maîtres auraient enviée. Quand j'ai refermé le livre, le jour se levait. J'ai dit simplement : « C'est la vérité. » Ce n'était pas une émotion, c'était une évidence, de celles qu'on ne discute pas. Le lendemain je suis allée acheter un catéchisme et un missel.
Quand j'ai refermé le livre, le jour se levait. J'ai dit simplement : « C'est la vérité. »
—Comment en êtes-vous venue à faire de l'empathie le sujet de votre thèse ?
On croit que comprendre autrui est un sentiment ; je voulais montrer que c'est un acte, une saisie. Sous la direction d'Edmund Husserl, j'ai appris à décrire les choses telles qu'elles se donnent à la conscience, sans les recouvrir de théories. Or il y a une expérience que la Phénoménologie négligeait : comment je sais que cet autre, en face de moi, éprouve une douleur ou une joie. Ce n'est ni un raisonnement ni une déduction — c'est une perception d'un genre particulier, ce que les Allemands nomment l'Einfühlung. J'ai consacré à cela Sur le problème de l'empathie, soutenue à Fribourg en 1916, summa cum laude. Annoter les manuscrits du maître, classer ses Ideen, fut mon école ; mais ce livre-là était à moi.
—On dit que l'université vous a fermé une porte malgré cette réussite. Que s'est-il passé ?
La note la plus haute, et pourtant l'habilitation me fut refusée. La raison n'avait rien de savant : j'étais une femme. Voilà tout. On reconnaissait mon travail, on me confiait les papiers du maître, mais la chaire, le droit d'enseigner à l'université, cela restait un domaine d'hommes. J'ai senti cette injustice comme une blessure qui ne se cicatrise pas. Plus tard, dans mes conférences réunies sous le titre De la femme, j'ai voulu penser cette question autrement : non pas en niant les différences, mais en refusant qu'elles servent de prétexte à enfermer. La femme a une vocation propre, oui ; elle a aussi le droit, plein et entier, de chercher la vérité partout où l'esprit la conduit. Que l'on m'ait barré ce chemin n'a fait que m'y attacher davantage.
On reconnaissait mon travail, mais la chaire restait un domaine d'hommes.
—Votre baptême, le 1er janvier 1922, a rompu quelque chose avec votre mère. Comment l'avez-vous vécu ?
Ma mère, Augusta, était une femme de foi profonde, juive jusqu'au bout des doigts, qui avait tenu seule l'entreprise familiale de Breslau avec une autorité que j'admirais. Lui annoncer que je devenais catholique fut le plus dur. Je n'ai jamais cessé de me sentir fille de mon peuple — je ne reniais rien, je croyais entrer plus avant dans la promesse faite à Israël. Mais pour elle, c'était une désertion. Nous avons prié ensemble, chacune à notre manière, dans le même silence. Je crois qu'elle ne m'a jamais comprise, et qu'elle ne m'a jamais retiré son amour. On ne quitte pas une mère comme la sienne ; on porte sa foi en soi, autrement.
—En 1933, vous avez écrit directement au pape. Qu'attendiez-vous de cette lettre ?
Hitler venait de prendre le pouvoir, et déjà les actes parlaient plus fort que les discours. J'ai écrit à Pie XI au printemps 1933. Je lui disais, en tant qu'enfant du peuple juif et en tant que chrétienne, que je voyais en Allemagne des actes qui bafouaient toute justice et toute humanité. Je demandais une parole, une seule, qui condamnât cela du haut de Rome. Je n'attendais pas qu'on me répondît à moi — j'attendais qu'on parlât pour les sans-voix. Le silence est venu à la place. J'avais déjà perdu mon poste d'enseignante à Münster ; les lois nouvelles me retranchaient peu à peu de la vie commune. J'ai compris alors qu'une femme juive et chrétienne ne pouvait plus seulement écrire : il fallait qu'elle devienne, par sa vie même, un signe.
Je n'attendais pas qu'on me répondît à moi — j'attendais qu'on parlât pour les sans-voix.

—Comment compreniez-vous ce que les nazis appelaient leurs lois raciales ?
Ce fut le renversement le plus monstrueux que j'aie connu. Les lois de Nuremberg, en 1935, ne demandaient pas ce que vous croyiez, ni comment vous viviez : elles décrétaient ce que vous étiez par le sang. Mon baptême ne pesait rien devant elles. Aux yeux du régime, j'étais juive, et le serais quoi que je fisse. C'est une chose étrange de se voir définie par une fiction prétendue scientifique, alors qu'on a passé sa vie à chercher patiemment ce qui est. La philosophe en moi y voyait un mensonge sur l'être même de l'homme ; la croyante y voyait une persécution de plus dans la longue histoire de mon peuple. Les deux se rejoignaient : on attaquait la vérité et l'on attaquait Israël, du même geste.
—Vous avez quitté le confort bourgeois pour une cellule de carmélite. Qu'avez-vous trouvé derrière cette grille ?
J'ai pris l'habit au Carmel de Cologne en octobre 1933, et le nom de Thérèse-Bénédicte de la Croix. Ma cellule : un lit de bois, une petite table, une chaise, un crucifix au mur, quelques livres permis. Rien d'autre. Pour qui a grandi dans la maison spacieuse de Breslau, ce dépouillement pourrait sembler un appauvrissement. C'est l'inverse. L'habit brun, le même pour toutes mes sœurs, efface ce qui distingue, jusqu'au souvenir de l'intellectuelle que j'étais. On me croit privée de tout ; je n'ai jamais possédé autant. La pauvreté volontaire libère l'esprit du poids des choses. Sur cette table minuscule, j'ai écrit plus librement qu'à aucune chaire d'université.
On me croit privée de tout ; je n'ai jamais possédé autant.

—À quoi ressemble une journée dans cette vie contemplative ?
Elle est rythmée par l'office, du premier au dernier. Je me lève bien avant l'aube pour Matines, récitées ensemble dans le chœur, dans le froid et la nuit. Puis la messe, un long silence de méditation, et les premières heures données à la lecture spirituelle. L'après-midi, la règle veut le travail des mains — couture, rangement — et je gardais, entre ces tâches, des moments pour écrire. Les Vêpres et Complies ferment le jour. Après Complies règne le grand silence, et c'est souvent là, quand toute la maison se tait, que je reprenais ma plume pour mes lettres ou mes travaux, jusqu'à ce que la fatigue l'emporte. Cette régularité n'est pas une contrainte : c'est une respiration. L'âme, comme le corps, a besoin d'un souffle qui la porte.
—Le jour de votre arrestation, vous avez dit quelques mots à votre sœur Rosa. Que vouliez-vous lui faire entendre ?
C'était le 2 août 1942, au Carmel d'Echt. Les évêques des Pays-Bas avaient osé, en chaire, dénoncer les déportations ; en représailles, on est venu chercher les juifs baptisés. La Gestapo a frappé. Rosa, ma sœur, qui m'avait suivie jusque-là, était saisie d'effroi. Je lui ai pris le bras et je lui ai dit : « Viens, nous allons pour notre peuple. » Ce n'étaient pas des mots de résignation. Toute ma vie tient dans cette phrase : je ne partais pas malgré mon origine juive, je partais à cause d'elle et avec elle. Chrétienne née d'Israël, je pouvais enfin marcher au pas de ceux dont je n'avais jamais voulu me séparer. La croix et l'étoile, ce jour-là, ne faisaient plus qu'un.
Je ne partais pas malgré mon origine juive, je partais à cause d'elle et avec elle.
—Vous travailliez, à la fin, à un livre sur la Croix. Que cherchiez-vous à y dire ?
La Science de la Croix, oui — restée inachevée, posée sur ma table le jour où l'on m'a emmenée. J'y suivais Jean de la Croix, ce mystique qui a fait de la nuit et du dénuement un chemin vers Dieu. La croix n'est pas une fin en soi ; elle s'élève et pointe au-delà d'elle-même, elle indique la voie qui mène de la mort à la vie. C'est cela que je voulais comprendre, non pas comme une idée mais comme une expérience : que la souffrance, unie librement à l'amour, n'est pas une défaite. J'avais déjà offert ma vie pour la paix, pour mon peuple, pour l'Allemagne. Ce livre était la mise en mots de cette offrande. S'il faut un jour que d'autres me lisent, qu'ils y voient non une héroïne, mais quelqu'un qui a tâché de regarder la vérité jusqu'au bout.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Edith Stein. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


