Interview imaginaire avec Érasme
par Charactorium · Érasme (1466 — 1536) · Philosophie · 6 min de lecture
Bâle, un matin d'hiver dans la maison de la Nadelberg. Le vieil humaniste nous reçoit emmitouflé de fourrure, un bonnet noir enfoncé jusqu'aux sourcils, sa plume d'oie encore humide près de l'encrier. Les presses de Froben grondent au bas de la rue ; entre deux quintes de toux, Érasme accepte de remonter le fil d'une vie passée à voyager, à corriger et à écrire.
—Comment est née votre œuvre la plus célèbre, l'Éloge de la Folie ?
D'un voyage et d'une fièvre légère, en vérité. Je rentrais d'Italie vers l'Angleterre, en 1509, le corps rompu par les Alpes, et c'est en chevauchant que m'est venue cette fantaisie : faire parler la Folie elle-même, qu'elle fasse son propre éloge. J'ai trouvé refuge chez mon cher Thomas More, et là, presque sans demeure ni livres, j'ai jeté tout cela sur le papier en quelques jours, par jeu, pour amuser un ami que j'étais venu visiter. Le titre latin, Moriae Encomium, est un clin d'œil à son nom — More, moria, la folie. Je croyais écrire une bagatelle entre deux convalescences ; les imprimeurs en ont fait un incendie qui a couru toute l'Europe.
Je croyais écrire une bagatelle ; les imprimeurs en ont fait un incendie.
—Pourquoi avoir confié votre satire à la Folie plutôt qu'à un sage ?
Parce qu'un sage qui sermonne ferme les oreilles, tandis qu'une bouffonne qui rit les ouvre toutes. Sous le masque de la Folie, je pouvais dire aux princes, aux moines, aux théologiens des vérités qu'aucun docteur n'aurait osé prononcer en chaire. Elle proclame elle-même : « Sans moi, aucune société, aucune union ne saurait être ni agréable ni durable : un peuple ne supporterait pas longtemps son prince, ni un maître son serviteur, si mutuellement ils ne se trompaient. » Tout est là : le monde tient par ses illusions autant que par sa raison. Je me suis servi du masque comme d'un bonnet de docteur retourné — la sottise feinte pour mieux montrer la sottise réelle de ceux qui se croient savants.
—Vous avez osé retoucher le texte sacré du Nouveau Testament. Qu'est-ce qui vous y a poussé ?
Le scrupule du philologue, non l'orgueil du réformateur. La Vulgate de saint Jérôme régnait depuis mille ans, mais elle traînait derrière elle des erreurs de copistes, des contresens accumulés par la fatigue des mains. Or comment prêcher fidèlement la parole du Christ sur un texte corrompu ? J'ai donc rassemblé des manuscrits grecs anciens, je les ai comparés ligne à ligne, et de ce labeur est sorti le Novum Instrumentum en 1516, le texte grec et, en regard, une traduction latine neuve. Penché sur ces parchemins, à la lueur de la chandelle, je tremblais parfois de ce que je découvrais : un mot changé, et c'est tout un dogme qui vacille. La philologie n'était pas pour moi un jeu d'érudit, mais une manière de rendre à la source son eau pure.
Un mot changé, et c'est tout un dogme qui vacille.
—Que répondiez-vous à ceux qui jugeaient cette critique des textes dangereuse pour la foi ?
Qu'ils confondaient la lettre et le coffre qui la garde. Restaurer un texte, ce n'est pas l'affaiblir, c'est en ôter la rouille. À Louvain, j'ai voulu donner des armes à cette méthode en fondant le Collège des Trois Langues — le latin, le grec, l'hébreu — car on ne lit bien l'Écriture qu'en remontant à ses langues d'origine. Les vieux maîtres de la scolastique, eux, préféraient ergoter sur des subtilités d'Aristote plutôt que d'ouvrir un manuscrit grec. Je leur opposais ce que j'appelle la philosophia Christi : un christianisme dépouillé, ramené à l'enseignement moral du Christ, non aux disputes sur des syllogismes. Restituer le bon texte, c'était déjà ramener les fidèles vers cette simplicité-là.
—Vous souvenez-vous du moment où vous avez décidé de rompre publiquement avec Luther ?
Ce fut une rupture lente, longtemps différée. Luther m'a tendu la main plus d'une fois, espérant gagner à sa cause le prince des humanistes ; à plusieurs reprises j'ai esquivé, par prudence et par dégoût des partis. Mais en 1524, j'ai pris la plume pour le De libero arbitrio, Du libre arbitre. Tout nous séparait sur ce point : il faisait de l'homme une monture enfourchée par Dieu ou par le diable, moi je refusais d'effacer notre part de liberté. J'y écrivais que « je préfère l'opinion de ceux qui attribuent quelque chose au libre arbitre, mais le plus possible à la grâce ». Cette modération même devint un acte de guerre — car en ce temps de Réforme, vouloir tenir le milieu, c'était se faire haïr des deux rives à la fois.
Vouloir tenir le milieu, c'était se faire haïr des deux rives à la fois.

—Cette position de modéré, ne l'avez-vous pas payée cher des deux côtés ?
Plus cher que tout le reste. Rome me soupçonnait d'avoir pondu l'œuf que Luther avait fait éclore ; les réformés me traitaient de tiède, de lâche qui n'osait franchir le pas. Depuis la Diète de Worms en 1521, où Luther fut mis au ban de l'Empire, chacun exigeait que je choisisse mon camp à grands cris. Mais dans mes Colloques, j'ai toujours soutenu que « toute la religion chrétienne se résume à la paix et à la concorde ; or cela ne peut se maintenir qu'à condition de définir le moins de choses possible et de laisser à chacun la liberté de son jugement sur beaucoup de questions ». On a voulu faire de moi un déserteur. Je n'étais qu'un homme qui refusait de bénir l'incendie, d'où qu'il vînt.
—On dit que votre naissance même vous a poursuivi toute votre vie. Que s'est-il passé ?
Je suis venu au monde hors mariage, fils d'un prêtre et d'une fille de médecin — une tache que l'Église ne pardonne pas aisément. Cette irrégularité m'a barré bien des portes : pour faire carrière dans la cléricature, il m'a fallu solliciter de Rome une dispense papale, comme un quémandeur réclame son droit d'exister. J'avais d'ailleurs prononcé mes vœux chez les chanoines augustins de Steyn, en 1487, mais l'habit monastique me pesait comme une chaîne. Toute mon existence, en somme, s'est jouée à coups de dispenses arrachées : dispense pour la naissance, dispense pour quitter le froc, dispense pour ma table. J'ai appris très tôt qu'un homme libre, en ce siècle, est un homme qui sait obtenir les bonnes lettres scellées.
Un homme libre, en ce siècle, est un homme qui sait obtenir les bonnes lettres scellées.

—Vos lettres regorgent de plaintes sur le froid, les auberges, la nourriture. Comment viviez-vous au quotidien ?
En éternel hôte des autres, jamais chez moi. Je n'ai possédé aucune demeure en propre ; j'ai logé chez des amis, dans des collèges, ou ici, à Bâle, sous le toit de mon imprimeur Froben. Mon estomac est délicat, le poisson me soulève le cœur — or quel supplice pour un ancien moine astreint au jeûne ! J'ai dû, là encore, obtenir une dispense pour manger de la viande. Je me lève avant l'aube, le bonnet vissé sur le crâne contre les courants d'air, je grignote un peu de pain et de vin coupé d'eau, et je travaille. Les auberges d'Allemagne, leurs poêles enfumés, leurs draps douteux, ont nourri plus de mes récriminations que mon pauvre corps. Mais ce corps souffreteux a tenu la plume soixante ans : c'est déjà un miracle.
—Comment êtes-vous devenu, sans cour ni titre, le centre d'un véritable réseau intellectuel européen ?
Par l'encre et par la patience, lettre après lettre. Je n'avais ni armée ni évêché, mais j'avais une correspondance — des milliers de missives échangées avec les plus grands esprits, de Thomas More au pape Léon X, et jusqu'à Luther. Chaque matin, mes secrétaires scellaient à la cire des paquets qui partaient vers Paris, Rome, Londres, Venise. Ce commerce des esprits par-delà les frontières, c'est ce que j'aime appeler la République des Lettres : une patrie sans murailles où l'on se reconnaît à l'amour des bonae litterae. Un prince règne sur des terres ; moi, je régnais sur un échange ininterrompu de pensées. Tant que les messagers tenaient la route, mon empire de papier s'étendait d'un bout de l'Europe à l'autre.
Un prince règne sur des terres ; moi, je régnais sur un échange ininterrompu de pensées.
—Quelle place l'imprimerie a-t-elle tenue dans votre œuvre et votre renommée ?
Elle fut ma véritable alliée, plus sûre qu'aucun mécène. Sans les presses, mes Adages ne seraient qu'un cahier de proverbes oublié dans un coffre ; grâce à elles, ce recueil de milliers de sentences anciennes a couru toute l'Europe et m'a fait, dit-on, le prince des humanistes. J'ai travaillé au plus près des ateliers : chez Alde Manuce à Venise, en 1508, je corrigeais les épreuves dans le vacarme des compositeurs, puis chez Froben ici même. Dans l'un de ces adages, Dulce bellum inexpertis — la guerre est douce pour ceux qui ne l'ont pas connue —, j'ai glissé tout un plaidoyer contre les princes qui ensanglantent la chrétienté. L'imprimerie m'a donné ce que nul prédicateur n'avait jamais eu : mille bouches de papier répétant mes mots en même temps.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Érasme. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


