Interview imaginaire avec Gayatri Spivak
par Charactorium · Gayatri Spivak (1942 —) · Philosophie · 5 min de lecture
Deux élèves de douze ans visitent l'université où enseigne Gayatri Spivak. Intimidés, ils tiennent leur carnet à la main. La vieille dame en sari les fait asseoir et leur sourit : « Posez-moi tout ce que vous voulez. »
—Vous êtes née où, et c'était comment chez vous quand vous étiez petite ?
Tu sais, mon enfant, je suis née à Calcutta, en Inde, en 1942. Imagine une grande ville pleine de bruit, de marchés, de gens qui parlent le bengali, ma langue. Le matin, je buvais un thé épicé, très sucré, et je mangeais du riz. Notre maison débordait de livres : en bengali, et aussi en anglais, la langue de ceux qui dominaient mon pays à l'époque. Petite, je sentais déjà une chose étrange. J'apprenais à aimer des poèmes anglais, alors même que les Anglais commandaient chez nous. On peut grandir entre deux mondes, tu sais. Et parfois, ça t'apprend à les regarder tous les deux d'un œil neuf.
On peut grandir entre deux mondes, et ça t'apprend à les regarder tous les deux.
—Vous aviez quel âge quand vous êtes partie loin de votre famille ?
J'avais dix-neuf ans. C'était en 1961. J'ai reçu une bourse pour traverser l'océan jusqu'à Cornell, une université américaine, très loin de chez moi. Imagine : pas de bateau rapide, un long voyage, et personne de ta famille à l'arrivée. J'avais le cœur serré. Là-bas, j'ai étudié un poète irlandais qui s'appelait Yeats. C'était curieux : une jeune Indienne qui traverse le monde pour étudier un poète d'Irlande dans une école d'Amérique. Tu vois, je n'étais plus tout à fait indienne, pas tout à fait américaine. Cet entre-deux m'a parfois rendue triste. Mais il est devenu ma force pour comprendre les autres.
Je n'appartenais plus tout à fait à aucun monde, et c'est devenu ma force.
—C'est quoi le livre qui vous a rendue célèbre la première fois ?
Ce n'était pas vraiment un livre à moi, figure-toi. C'était une traduction. En 1976, j'ai traduit en anglais un texte d'un philosophe français, Derrida, qu'on disait impossible à traduire. Tu sais ce que ça veut dire, traduire ? Faire passer les mots d'une langue à une autre sans en perdre le sens. C'était comme déplacer un château de sable sans le casser. J'ai passé des années sur le texte original, le couvrant de petites notes dans les marges. Et puis j'ai écrit une longue préface, quatre-vingts pages, plus longue que l'introduction du livre lui-même. Cette préface m'a rendue connue partout. Une femme indienne, au cœur d'un grand débat occidental.
Traduire, c'était comme déplacer un château de sable sans le casser.
—Ça vous faisait quoi, de réussir un truc que tout le monde croyait impossible ?
Mon enfant, j'avais peur, je te l'avoue. Les gens disaient : ce texte de Derrida est trop difficile, personne ne peut le rendre clair. Et moi, jeune femme venue d'Inde, je me lançais quand même. Un ami professeur, Paul de Man, m'avait encouragée et avait relu mon travail mot à mot. Tu sais, quand on doute, ça aide d'avoir quelqu'un qui croit en toi. Quand le livre est sorti, des générations d'étudiants l'ont lu grâce à moi. J'ai compris une chose importante. On a souvent envie de dire « ce n'est pas pour moi, c'est trop dur ». Mais parfois, c'est justement à toi de le faire.
On dit souvent « c'est trop dur pour moi » — parfois, c'est justement à toi de le faire.
—C'est quoi un « subalterne » ? Le mot est bizarre.
Tu as raison, c'est un drôle de mot ! Un subalterne, c'est quelqu'un tout en bas, qu'on n'écoute jamais. Imagine une petite fille très pauvre, dans un village lointain. Personne ne lui demande son avis. Personne ne raconte son histoire. Quand les puissants parlent d'elle, ils parlent à sa place, sans elle. En 1988, j'ai écrit un texte qui posait une question toute simple : Can the Subaltern Speak? — « Les subalternes peuvent-ils parler ? » Et ma réponse triste, c'était : on ne les entend pas. On les fait taire deux fois. Une fois parce qu'ils sont pauvres. Une autre fois parce que même les gens gentils croient parler pour eux.
On fait taire les plus faibles deux fois : par la pauvreté, puis en parlant à leur place.
—Pourquoi vous dites que même les gens gentils peuvent faire du mal ?
Ah, c'est ma question préférée, et la plus difficile ! Tu vois, il y a des savants qui voulaient vraiment aider les pauvres. Mais en racontant leur vie, ils décidaient à leur place ce qu'ils ressentaient. Imagine qu'un adulte raconte ta journée sans jamais te demander comment tu l'as vécue. Même s'il t'aime, il se trompe peut-être. C'est ça que j'ai voulu dire. Représenter quelqu'un, parler en son nom, c'est dangereux. On croit l'aider, et on couvre sa vraie voix. Je ne dis pas qu'il faut se taire. Je dis qu'il faut faire très attention. Et toujours laisser une place à celui qui n'a pas l'habitude de parler.
Parler au nom d'autrui, c'est risquer de couvrir sa vraie voix.
—Vous avez vraiment voulu réécrire l'histoire de votre pays ?
Oui, avec des amis ! Dans les années 1980, j'ai rejoint un groupe d'historiens, les Subaltern Studies, fondé par un homme nommé Ranajit Guha. Tu sais comment on raconte souvent l'histoire ? Par les rois, les chefs, les puissants. Nous, on voulait la raconter « par le bas » : par les paysans, les femmes, les gens ordinaires qu'on oublie toujours. Imagine un grand livre d'histoire où, enfin, on parlerait des sans-voix. C'était beau. Mais j'ai aussi prévenu mes amis d'une chose. Même nous, en racontant ces vies, on risquait de parler à leur place. Il faut toujours se méfier de soi-même un peu, mon enfant.
On raconte l'histoire par les rois — nous voulions la raconter par les oubliés.
—C'est dur de toujours se demander si on a raison ?
Oui, c'est fatigant ! Mais c'est important. Tu sais, beaucoup de gens veulent avoir raison tout le temps. Moi, j'ai appris à me poser des questions sur mes propres idées. Quand j'écrivais avec le groupe des Subaltern Studies, je me demandais sans cesse : est-ce que je parle vraiment des paysans, ou est-ce que je parle de moi ? Imagine que tu défendes un camarade, mais sans jamais lui demander ce qu'il veut. Tu crois bien faire, et tu te trompes. Se critiquer soi-même, ce n'est pas être faible. C'est rester honnête. C'est la chose la plus difficile, et la plus précieuse, que j'ai apprise dans ma longue vie.
Se critiquer soi-même, ce n'est pas être faible : c'est rester honnête.
—C'est vrai que vous avez construit des écoles dans des villages ?
C'est vrai, mon enfant, et j'en suis fière. En 1997, j'ai créé une fondation pour ouvrir de petites écoles dans des villages très pauvres, dans une région qu'on appelle Purulia, au Bengale. Avec l'argent que je gagnais en donnant des cours célèbres, je payais des maîtres pour les enfants des campagnes. J'y allais moi-même. Je prenais un carnet et je notais tout : combien d'enfants, ce qui manquait, ce qui marchait. Imagine des classes en terre, sans presque rien, mais pleines d'enfants qui veulent apprendre. Je me disais : à quoi sert de parler des pauvres dans mes livres, si je ne fais rien pour eux pour de vrai ?
À quoi sert de parler des pauvres dans mes livres, si je ne fais rien pour eux ?
—Pourquoi vous portez toujours un sari, même loin de l'Inde ?
Tu as l'œil ! Oui, même dans les grandes universités d'Amérique, je porte mon sari, ce long tissu indien. Autour de moi, tout le monde s'habille à l'européenne. Et moi, je garde mes vêtements de chez moi. Ce n'est pas par hasard, tu sais. C'est une manière de dire : je suis là, je viens d'Inde, et je n'ai pas honte. Imagine que tu entres dans une grande salle où personne ne te ressemble. Garder qui tu es, c'est une forme de courage. Mon thé épicé du matin, ma langue bengalie, mon sari : ce sont mes racines. On peut voyager partout sans jamais oublier d'où l'on vient.
On peut voyager partout sans jamais oublier d'où l'on vient.
—Si on retient une seule chose de vous, ce serait quoi ?
Quelle belle question pour finir. Si tu ne retiens qu'une chose, mon enfant, retiens celle-ci : écoute ceux qu'on n'écoute jamais. Dans ta classe, dans ta rue, il y a toujours quelqu'un de plus silencieux que les autres. Quelqu'un qu'on oublie. Toute ma vie, depuis Calcutta jusqu'à mes écoles de village, j'ai cherché à entendre ces voix-là. Je n'ai pas toujours réussi, je te l'avoue. C'est très difficile. Mais essayer, c'est déjà beaucoup. Tu n'as pas besoin d'être un grand professeur pour ça. Tu as juste besoin de faire attention, et de laisser l'autre parler avant de parler pour lui.
Écoute ceux qu'on n'écoute jamais : il y en a toujours un près de toi.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Gayatri Spivak. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


