Interview imaginaire

Interview imaginaire avec Gayatri Spivak

par Charactorium · Gayatri Spivak (1942 —) · Philosophie · 5 min de lecture

Interview imaginaire générée par IA à partir de sources documentées.

C'est dans un café enfumé près de la rue d'Ulm, à Paris, un après-midi gris de l'hiver 1990, que Jacques Derrida retrouve Gayatri Spivak, sa traductrice devenue l'une des voix les plus singulières de la critique mondiale. Sur la table, un exemplaire annoté de De la grammatologie, dont les marges débordent de l'écriture serrée de Gayatri. Ils se connaissent depuis que cette jeune universitaire bengalie osa, à Cornell, rendre son texte intraduisible en anglais. Derrida vient sans magnétophone, seulement avec sa curiosité d'auteur lu autrement que prévu.

Gayatri, tu te souviens de ce manuscrit que tu as couvert de notes ? Tu as écrit une préface de quatre-vingts pages devant un texte qu'on disait intraduisible. Pourquoi cette démesure ?

Tu sais mieux que personne, Jacques, que ton texte ne se laisse pas traduire, il se laisse négocier. À Cornell, c'est Paul de Man qui m'a poussée vers cette folie, et j'ai vite compris qu'une simple note du traducteur ne suffirait pas. Pour faire passer la déconstruction en anglais, il fallait reconstruire tout le sol sous les pieds du lecteur : le logocentrisme, la métaphysique de la présence, l'écriture avant la parole. Ces quatre-vingts pages n'étaient pas de l'orgueil, c'était une dette payée d'avance. J'avais besoin que l'étudiant américain, qui n'avait jamais lu Husserl, puisse entrer. La préface est devenue une porte, et beaucoup sont entrés par elle sans jamais franchir le seuil du livre lui-même.

Ton texte ne se laisse pas traduire, il se laisse négocier.

Une femme indienne s'imposant au cœur du débat philosophique européen en 1976 — as-tu senti que cette traduction te plaçait, toi, dans une position singulière ?

Singulière et inconfortable, oui. On m'a accueillie comme la passeuse de Derrida, étiquette commode qui masquait ce que je faisais vraiment. Car en te traduisant, je traduisais aussi ma propre situation : une Bengalie formée à l'anglais colonial, lisant un Algérien d'origine juive écrivant en français sur l'effacement de l'écriture. Tout cela résonnait avec mon histoire sans que personne ne veuille l'entendre. On voulait la technicienne, pas la penseuse. J'ai mis des années à faire admettre que cette traduction était déjà un acte politique. Une femme du tiers-monde au centre de la métaphysique occidentale : cela ne se range dans aucune case, et c'est précisément depuis ce non-lieu que j'ai appris à critiquer les deux mondes à la fois.

On voulait la technicienne, pas la penseuse.

Ton essai s'achève sur une phrase brutale : la subalterne ne peut pas parler. Toi qui passes ta vie à donner la parole, comment soutiens-tu une affirmation si désespérée ?

Ce n'est pas du désespoir, Jacques, c'est un avertissement. Quand j'écris que la subalterne ne peut pas parler, je ne dis pas qu'elle est muette. Je dis que nos institutions, nos discours, nos bonnes consciences progressistes ne sont pas équipés pour l'entendre comme sujet. On la cite, on la représente, on parle d'elle — et chaque fois on l'efface un peu plus. La représentation politique et la représentation esthétique se nouent dans un même piège : ceux qui ont le pouvoir de la peindre ont aussi celui de parler en son nom. J'ai voulu briser le confort de l'intellectuel qui croit rendre service. Ma phrase est une gifle adressée d'abord à moi-même, à ma propre autorité d'investigatrice qui parle depuis Columbia.

On la cite, on la représente — et chaque fois on l'efface un peu plus.

Tu mobilises ma déconstruction pour cela. Mais ne crains-tu pas qu'à force de tout démonter, il ne reste plus aucun sol d'où la dominée puisse agir ?

C'est l'objection que je reçois sans cesse, et je la retourne. La déconstruction n'est pas une paralysie, c'est une vigilance. Tu m'as appris à me méfier des fondations qui se prétendent naturelles, et c'est exactement ce dont la femme subalterne a besoin : que l'on défasse l'évidence selon laquelle elle serait, par essence, l'objet et jamais le sujet du discours. Je ne cherche pas une voix authentique cachée sous les décombres — ce serait encore une illusion coloniale. Je cherche à questionner l'autorité du sujet enquêteur sans pour autant le paralyser. L'agency, l'agentivité, ne se restaure pas en claquant des doigts. Elle se conquiert en démontant patiemment les murs qui la rendaient impensable. Démonter, ici, c'est déjà rendre possible.

La déconstruction n'est pas une paralysie, c'est une vigilance.

Tu as rejoint Ranajit Guha et son collectif d'historiens du subalterne. Pourtant on dit que tu y as semé le trouble plutôt que le consensus. Que leur reproches-tu ?

Rien que je ne me reproche d'abord à moi-même. Les Subaltern Studies font une œuvre admirable : réécrire l'histoire de l'Inde par le bas, du point de vue des paysans, des sans-voix, contre l'histoire des élites coloniales et nationalistes. Mais j'ai posé une question gênante : en prétendant retrouver la conscience pure du subalterne, ne risquons-nous pas de parler encore pour lui ? De projeter notre désir d'historien sur un sujet que nous fabriquons ? J'ai introduit ce que j'appelle un usage stratégique de l'essentialisme — savoir qu'on simplifie, et le savoir lucidement. Guha l'a accepté avec une générosité rare. Notre dialogue, dans les pages de l'Economic and Political Weekly, fut tendu mais fécond. L'autocritique permanente, vois-tu, est la seule loyauté que je connaisse.

En prétendant retrouver sa conscience pure, ne parlons-nous pas encore pour lui ?

Te souviens-tu, à Cornell, de cette étudiante venue de Calcutta avec une thèse sur Yeats ? Comment cette enfant du Bengale s'est-elle retrouvée à penser entre trois continents ?

Je m'en souviens comme d'un déchirement heureux. Née à Calcutta en 1942, dans une famille bengalie instruite, j'ai grandi entre la culture coloniale anglaise et ma langue maternelle. Puis cette bourse pour Cornell, en 1961, m'a arrachée à tout. Là-bas, on me regardait comme une curiosité ; en Inde, on commençait à me trouver trop occidentale. Je n'appartenais plus pleinement ni à l'un ni à l'autre. Beaucoup vivent cela comme une perte ; j'en ai fait mon poste d'observation. Depuis ce non-lieu, je peux critiquer l'Occident sans le haïr et l'Inde sans la sacraliser. Ma bibliothèque mêle le bengali, l'anglais et le français — trois mondes sur la même étagère. C'est inconfortable, mais c'est de là que je vois clair.

Je n'appartenais plus pleinement à aucun monde — j'en ai fait mon poste d'observation.

Je te vois aujourd'hui en sari, dans ces amphithéâtres new-yorkais où tout le monde s'habille gris. Est-ce une coquetterie, ou bien autre chose se joue-t-il là ?

Rien de moins innocent qu'un vêtement, Jacques, toi qui sais lire les marges. Quand j'entre dans un séminaire de Columbia vêtue d'un sari de coton, je n'affiche pas une couleur locale décorative. Je rends visible une femme du tiers-monde au centre même de l'académie occidentale, là où on préférerait que les corps disparaissent sous l'uniforme universel. C'est une déclaration silencieuse sur qui a le droit d'occuper ces lieux et de quel corps. On voudrait que je pense comme une Occidentale et que j'oublie d'où je viens. Le sari dit non. Il porte le poids du thé du matin, de Calcutta, des villages que je n'ai pas reniés. Ce textile est mon texte le plus lisible — et le plus politique.

Ce textile est mon texte le plus lisible — et le plus politique.

On me dit que tu repartirais bientôt vers des villages pauvres du Bengale pour y bâtir des écoles. La grande théoricienne se fait institutrice ? Explique-moi ce détour.

Ce n'est pas un détour, Jacques, c'est le centre. À quoi servirait de théoriser la condition subalterne depuis un fauteuil de New York si je n'engageais rien de concret ? Je prépare une fondation, financée par mes honoraires, pour des écoles primaires dans les districts les plus déshérités du Bengale-Occidental, du côté de Purulia. J'y vais avec un cahier, j'écoute les instituteurs, j'observe comment un enfant apprend ou n'apprend pas. Là-bas, je suis l'élève autant que la bienfaitrice — et je me garde de croire que je les sauve. L'intellectuel postcolonial a une responsabilité concrète envers ceux dont il fait sa matière. Sans cette épreuve du terrain, ma pensée ne serait qu'une marchandise de plus dans le commerce des idées.

À quoi bon théoriser le subalterne depuis un fauteuil de New York ?

N'y a-t-il pas là une contradiction que tu dénonces toi-même ? Cette femme célèbre qui finance des écoles ne parle-t-elle pas, encore, pour ces villageois ?

Tu poses la seule question qui vaille, et elle me hante chaque jour. Oui, le risque est immense, et je ne prétends pas y échapper. C'est pourquoi je n'arrive pas avec un programme tout fait à imposer. J'apprends d'abord le rythme de leur apprentissage, leurs résistances, ce que l'école coloniale leur a fait. Mon rôle n'est pas de leur prêter ma voix, mais de défaire patiemment ce qui les empêche d'exercer la leur. Cela prend des années pour un résultat fragile. Mais entre l'inaction confortable et l'action imparfaite, je choisis l'imparfait, à condition de ne jamais cesser de m'interroger sur ma propre position. La théorie m'a appris la lucidité ; le terrain m'apprend l'humilité. Les deux, ensemble, m'empêchent de mentir.

Entre l'inaction confortable et l'action imparfaite, je choisis l'imparfait.
Voir la fiche complète de Gayatri Spivak

Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Gayatri Spivak. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.