Interview imaginaire avec Hildegarde de Bingen
par Charactorium · Hildegarde de Bingen (1098 — 1179) · Lettres · Musique · Sciences · 6 min de lecture
Nous rejoignons Hildegarde de Bingen dans le scriptorium du Rupertsberg, ce monastère qu'elle a fondé sur un promontoire dominant la confluence du Rhin et de la Nahe. Ses secrétaires ont reposé leurs plumes ; l'abbesse nous reçoit entre Tierce et Sexte, dans le silence particulier des maisons bénédictines que seules les cloches viennent percer. Elle a accepté cet entretien avec la même tranquillité qu'elle reçoit tout : comme quelque chose d'attendu.
—Vous décrivez des visions lumineuses depuis l'enfance. Comment expliquiez-vous à ceux qui vous interrogeaient cette lumière qui vous visitait éveillée, les yeux ouverts ?
Ce que j'appelle la lumière vivante ne ressemble à rien de ce que l'on peut allumer dans une chapelle. Dès ma cinquième année, quelque chose s'ouvrait devant mes yeux — les yeux ouverts, éveillée, sans fièvre ni délire — comme si l'air devenait soudain transparent sur quelque chose d'insupportablement clair. J'ai gardé ce secret pendant des décennies. Qui m'aurait crue ? Une enfant oblate confiée à Disibodenberg, que l'on supposait visionnaire par excès de tempérament. Quand j'ai enfin commencé à dicter le Scivias en 1141, voici ce que j'ai pu écrire : qu'une lumière ardente d'une clarté extraordinaire était venue du ciel ouvert, avait pénétré tout mon cerveau et enflammé tout mon cœur. Ces mots ne sont pas les miens. Je les recevais comme on reçoit la pluie — sans les choisir, sans pouvoir les refuser.
Je les recevais comme on reçoit la pluie — sans les choisir, sans pouvoir les refuser.
—En 1148, au synode de Trèves, le pape Eugène III a lu vos textes publiquement devant les évêques assemblés. Comment avez-vous vécu l'attente de ce jugement ?
J'attendais le verdict avec une crainte que ma main ne pouvait pas dissimuler sur la plume. J'avais passé dix ans à dicter, corriger, faire enluminer le Scivias ; si le synode le condamnait, c'était dix ans de lumière divine déclarée folie de femme. Le pape Eugène III en lut des feuillets à voix haute à Trèves, devant les évêques du concile. Quelques mois plus tôt, j'avais supplié Bernard de Clairvaux de me guider, lui confessant dans ma lettre que, pauvre petite forme féminine, je ne vivais pas une seule heure en sécurité depuis l'enfance. Ce n'était pas simple rhétorique — j'avais vraiment peur. L'approbation est venue. Et avec elle, cette certitude étrange : désormais, me taire serait une faute bien plus grande que d'avoir parlé.
—Votre Physica décrit les propriétés de plus de deux cents plantes. Comment les malades venaient-ils vous trouver au monastère, et comment les receviez-vous ?
Ils arrivaient par le chemin qui longe le Rhin, certains après plusieurs jours de marche — un père portant un enfant fiévreux, une femme courbée sous la douleur. Le jardin des simples était le premier endroit où je les conduisais, non pour leur faire admirer les herbes, mais pour leur faire comprendre que le remède est inscrit dans la même création que le mal. Dans ma Physica, j'ai décrit les vertus de deux cent treize plantes, non par curiosité savante, mais parce qu'une magistra qui ne sait pas soigner les corps de ses sœurs se flatte vainement de soigner leurs âmes. Ce que j'ai appris au Rupertsberg, c'est que le corps malade et l'âme en peine réclament le même ordre restauré. Dieu n'a pas séparé ces deux soins — pourquoi l'aurais-je fait ?
—Votre médecine s'appuie sur la théorie des humeurs héritée des médecins grecs. Étiez-vous en train de pratiquer une science ou d'accomplir un acte de foi ?
Votre question suppose une séparation que je n'ai jamais tracée. Les quatre humeurs héritées de Galien — le sang, la pituite, la bile jaune, la bile noire — ne sont pas des hypothèses de savants grecs que l'on accepterait à la place de Dieu. Elles sont la langue dans laquelle le corps parle de l'harmonie que Dieu a voulue pour lui. J'ai observé au Rupertsberg, dans ma propre communauté, comment le tempérament de mes sœurs suivait ces équilibres : les unes gaies et miséricordieuses quand leurs humeurs s'accordaient, les autres tourmentées quand quelque chose se déréglait. Mes Causae et curae ont essayé de mettre par écrit ce que j'avais lu dans des corps et des âmes pendant des décennies. Soigner, c'est rétablir ce que la maladie ou l'excès ont brisé. Prier, c'est demander à Dieu de tenir ce que nos mains ne peuvent pas réparer seules.
—Vous avez inventé une langue entière — la Lingua Ignota — avec son propre alphabet. D'où vous est venue cette nécessité de créer des mots que personne n'avait jamais prononcés ?
Je ne saurais vous le dire mieux que je ne saurais vous expliquer d'où viennent les mélodies que je compose pour l'office canonial. Il y a dans l'âme une chambre que les mots ordinaires n'atteignent pas — trop frottés par l'usage du marché et de la querelle pour porter quelque chose d'essentiel. Vers 1150, j'ai commencé à tracer les premières lettres de ce que j'allais appeler la Lingua Ignota — un alphabet entier, les Litterae Ignotae, et près de neuf cents mots. Je l'ai peut-être conçue pour que certaines prières restent dans la clôture du Rupertsberg, à l'abri des oreilles distraites. Mais je ne prétends pas en comprendre moi-même tous les ressorts. Il y a des choses que l'on fait parce qu'on ne peut pas ne pas les faire — comme un oiseau construit son nid sans avoir appris l'architecture.
Il y a dans l'âme une chambre que les mots ordinaires n'atteignent pas, trop frottés par l'usage du marché et de la querelle.

—Comment vos sœurs et votre secrétaire Volmar ont-ils reçu cette langue dans le quotidien du scriptorium ?
Certaines de mes sœurs l'apprenaient avec la même ardeur qu'elles mettaient à retenir les antiennes du Symphonia ; d'autres la trouvaient étrange, peut-être inutile. Je ne le leur reprochais pas. Au scriptorium, la patience compte plus que l'enthousiasme. Volmar passait des heures à transcrire mes dictées, à corriger le latin que ma formation d'oblate n'avait pas toujours rendu irréprochable, à me relire à voix haute pour que je vérifie que ce qui était écrit correspondait à ce que j'avais reçu. Cette langue n'a jamais voulu remplacer le latin de la Règle ni le roman de la vallée du Rhin : elle vivait à côté, comme un second jardin où l'on entre par choix, seul. Je doute qu'elle survive longtemps après ma mort. Mais elle a existé — et c'est suffisant.
—À plus de soixante ans, vous avez sillonné l'Empire germanique pour prêcher dans des cathédrales devant des foules de clercs et de laïcs. Comment justifiiez-vous ce droit à la parole publique ?
Je ne le justifiais pas — je l'obéissais. Ce n'est pas Hildegarde qui montait en chaire à Cologne ou à Mayence ; c'était une voix que Dieu voulait faire entendre à travers quelqu'un qui, précisément parce qu'il était faible, ne pouvait pas s'en attribuer le mérite. J'avais passé quarante ans dans un monastère sans jamais sortir des murs, apprenant à taire jusqu'à mes pensées les plus intempestives. Quand les tournées ont commencé, vers 1158, j'avais les os douloureux d'une femme d'âge. Mais il y a une leçon que mes visions m'ont enseignée sans relâche : quand la lumière dit de parler, le silence devient une désertion. J'ai prêché. Et les clercs endormis dans leur confort ont, au moins pour un moment, ouvert les yeux.

—Vous avez correspondu avec des papes, des rois, des empereurs. Comment parveniez-vous à vous adresser à un homme aussi puissant que Frédéric Barberousse sans paraître présomptueuse ?
Quand on écrit au nom de Dieu, le rang du destinataire n'est plus la question. J'ai envoyé environ quatre cents lettres de mon vivant — aux évêques qui laissaient leurs diocèses se corrompre, aux abbés, aux rois, à Frédéric Barberousse lui-même. Vers 1163, j'ai écrit à cet empereur : « Écoute, roi, si tu veux vivre ; sinon mon épée te frappera. » Ce n'était pas de l'arrogance — c'était la charité d'un médecin qui dit une vérité difficile plutôt que de ménager le malade jusqu'à ce qu'il meure. Ce qui m'aurait rendue présomptueuse, c'est d'avoir écrit en mon propre nom, pour ma gloire. Je ne l'ai jamais fait. La plume était la mienne. La voix ne l'était pas.
Ce qui m'aurait rendue présomptueuse, c'est d'avoir écrit en mon propre nom, pour ma gloire. Je ne l'ai jamais fait.
—En 1178, l'archevêque de Mayence vous a ordonné d'exhumer un excommunié enterré dans votre monastère. Pourquoi avez-vous refusé, alors que l'obéissance à l'autorité ecclésiastique est le fondement même de votre vie ?
Un homme s'était réconcilié avec l'Église avant de mourir — j'en avais l'assurance. Il avait reçu les derniers sacrements. Nous l'avions enterré dans notre terre du Rupertsberg avec les rites qui lui revenaient. Et l'archevêque de Mayence exigeait qu'on le déterrât, pour des querelles qui n'appartenaient pas à notre communauté. J'ai refusé, parce qu'on ne trahit pas la parole donnée à un mourant. L'interdit est tombé — plus de cloches, plus de chant liturgique, plus de sacrements pour mes sœurs. Imaginez ce que c'est, pour des femmes dont toute la vie est rythmée par l'office canonial, ce silence imposé du dehors. Nous avons tenu. L'interdit a été levé quelques mois avant ma mort. L'obéissance à Dieu et l'obéissance aux hommes ne sont pas toujours la même chose — et c'est Dieu qui tranche.
—Si vous deviez imaginer ce qui restera de votre œuvre une ou deux générations après vous, qu'espéreriez-vous ?
Je n'espère pas que l'on prononce mon nom. Le Symphonia, les visions du Scivias, les remèdes de la Physica, les quatre cents lettres — rien de tout cela n'est à moi. Je les ai reçus. Ce que j'ai fait, c'est les mettre par écrit du mieux que ma main le permettait. Mon plus grand espoir serait que quelqu'un, dans un siècle, prenne l'une de mes antiennes et la chante dans le chœur d'Eibingen ou d'ailleurs, sans savoir qui l'a composée, en sentant seulement que la mélodie l'élève un peu au-dessus de lui-même. La gloire d'Hildegarde ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est que la lumière vivante que j'ai essayé de transmettre ne soit pas éteinte le jour où ma main lâchera la plume d'oie.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Hildegarde de Bingen. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


