Interview imaginaire avec Joachim du Bellay
par Charactorium · Joachim du Bellay (1522 — 1560) · Lettres · 5 min de lecture
C'est dans un cabinet de la rive gauche, à Paris, par un soir d'hiver de 1559, que Pierre de Ronsard retrouve son vieux compagnon Joachim du Bellay, rentré de Rome depuis deux ans. Une chandelle de cire éclaire la table encombrée de feuillets et d'un Virgile annoté ; dehors, la rumeur des collèges s'est tue. Ils se connaissent depuis cette auberge du Perche où le hasard les jeta l'un vers l'autre, voici plus de dix ans, et Ronsard est venu sans flatterie, en ami, pour entendre ce que l'exil et la surdité ont fait de leur jeune serment poétique.
—Joachim, te souviens-tu de cette auberge du Perche où nous nous croisâmes par hasard ? Moi je revois encore ton émoi à parler de Virgile.
Comment l'oublierais-je, Pierre ? J'étais ce garçon mal dégrossi qui n'avait commencé ses études qu'à vingt ans, et toi tu portais déjà toute la science du collège. Nous découvrîmes en une heure que nous aimions les mêmes Anciens, la même langue à relever de sa pauvreté. C'est de cette rencontre que naquit notre Brigade, sous la férule de Jean Dorat, au collège de Coqueret. Nous étions sept à rêver d'égaler Rome et la Grèce dans notre vulgaire français. Je crois que rien de ce que j'ai écrit depuis n'aurait existé sans ce soir-là. L'amitié, vois-tu, fut le premier de nos arts.
Nous étions sept à rêver d'égaler Rome et la Grèce dans notre vulgaire français.
—En 1549 tu lanças la Défense en quelques semaines, et tu n'y ménageas guère les vieux poètes. N'as-tu pas craint de te faire trop d'ennemis ?
Je l'ai voulu ainsi, et je l'assume encore. Il fallait frapper fort pour qu'on entende que notre français n'est nullement inférieur au latin ni au grec. Le roi lui-même, par l'édit de Villers-Cotterêts, avait fait du français la langue de ses tribunaux ; il était temps qu'elle fût aussi celle de la haute poésie. J'ai écrit qu'il faut laisser ce labeur de traduire aux esprits sans ambition, et plutôt imiter les Anciens pour les surpasser, enrichir notre langue de mots nouveaux tirés du grec, du latin, de nos terroirs. Oui, j'ai blessé Marot et les siens. Mais une révolution ne se mène pas à voix basse, toi qui sais combien je tiens à cette cause.
Il fallait frapper fort pour qu'on entende que notre français n'est nullement inférieur au latin.
—Avant Rome, tu me parlais sans cesse de ton petit Liré. Cette terre d'Anjou, qu'était-elle pour l'orphelin que tu fus ?
Tu touches là où il faut, Pierre. Je suis né au château de La Turmelière, vers 1522, dans une noblesse plus ancienne que riche. Mon père et ma mère partis tôt, mon frère aîné me recueillit mais négligea mon éducation des années durant. De cette enfance laissée à elle-même, parmi les coteaux de Loire, j'ai gardé un attachement presque douloureux au sol natal. Plus tard, à Rome, c'est ce petit Liré que j'opposais à tout le marbre des palais. J'ai écrit qu'heureux est celui qui, comme Ulysse, revient vivre entre ses parents le reste de son âge. Cette douceur angevine, modeste, valait pour moi plus que l'ardoise fine ne pèse contre le marbre romain.
À Rome, c'est ce petit Liré que j'opposais à tout le marbre des palais.
—Quand tu partis en 1553 servir ton cousin le cardinal, tu rêvais de gloire italienne. Qu'as-tu trouvé là-bas, en vérité ?
Des cendres, mon ami, et le poids des écritures. Je m'imaginais marchant parmi les ruines en poète, l'esprit nourri des grandeurs antiques. Or je passais mes après-midi à expédier la correspondance du cardinal Jean du Bellay, à courir les audiences et les affaires ecclésiastiques, accablé de tâches qui n'avaient rien d'inspiré. Rome me déçut autant qu'elle m'éblouit. Mais c'est précisément de cet ennui, de cet exil de quatre années, que sortirent Les Regrets et Les Antiquités de Rome. Le Forum désert, ces vieux arcs où je cherchais Rome sans la trouver dans Rome, me devinrent le miroir de toute grandeur qui passe. La déception fut amère, mais elle fit le poète que tu retrouves ce soir.
Je cherchais Rome sans la trouver dans Rome — et ce vide-là fit mes deux meilleurs livres.
—Dans ces Regrets, tu mêles la nostalgie de l'Anjou et de rudes traits contre la cour romaine. N'était-ce pas dangereux de tant railler ?
Je n'écrivais plus comme dans L'Olive, à imiter Pétrarque et ses dames idéales. À Rome, j'ai laissé tomber le grand style pour une parole plus nue, plus proche de la lettre familière. Je dis ce que je voyais : l'hypocrisie des courtisans du pape, les intrigues, la vanité des honneurs. Cent quatre-vingt-onze sonnets où je ne cherche ni l'esprit de l'univers ni l'architecture du ciel, mais le simple aveu de mon humeur. C'était risqué, oui ; mais je n'étais qu'un secrétaire obscur, et l'obscurité protège autant qu'elle blesse. La satire fut pour moi une manière de rester honnête quand tout autour réclamait la flatterie.
J'ai laissé le grand style pour une parole nue, proche de la lettre familière.

—Tu réclamais l'usage de mots nouveaux, des néologismes tirés du grec ou de nos dialectes. Certains t'ont reproché d'enlaidir le français. Que leur réponds-tu ?
Qu'une langue qui n'invente plus se condamne à mourir. Le latin lui-même fut jadis une langue pauvre, que ses poètes ont peu à peu enrichie en empruntant au grec. Pourquoi le français se priverait-il du même droit ? J'ai prôné l'imitation, qui n'est point la servile traduction, mais l'art de rivaliser avec les Anciens et de hausser notre vulgaire à leur dignité. Forger un mot, ranimer un vieux terme de nos provinces, hardir une tournure : voilà comment on bâtit une langue digne d'un grand royaume. On m'a dit téméraire. Je préfère cela à la tiédeur de ceux qui se contentent de répéter ce que Marot avait déjà dit.
Une langue qui n'invente plus se condamne à mourir.
—Mon ami, je te vois ce soir tendre l'oreille avec peine. Cette surdité qui te gagne, comment l'endures-tu dans ta vie de tous les jours ?
Elle me retranche du monde un peu plus chaque mois, Pierre. Les voix me parviennent comme à travers une eau profonde, et je dois redoubler d'attention pour suivre une conversation que jadis je saisissais au vol. Mais il y a une étrange grâce dans ce silence : il me rend à mes livres, à la chandelle, à la lecture solitaire de Virgile et d'Horace. Le soir, quand les tâches se taisent, je polis mes vers sans que rien ne me distraie. Ce qui m'isole des hommes me rapproche de mes pages. Je ne te cacherai pas que la mélancolie y trouve son compte ; mais le travail aussi, et c'est peut-être tout ce qui me reste de vraiment mien.
Ce qui m'isole des hommes me rapproche de mes pages.

—Cette année tu as publié Le Poète courtisan. On y sent ton amertume contre ceux qui mendient les faveurs du roi. Te sens-tu si mal payé de ton art ?
Regarde autour de toi : ce logis modeste de la rive gauche, ces livres, et bien peu de bénéfices. J'ai servi, j'ai écrit, j'ai défendu notre langue, et je vis dans la gêne tandis que des rimeurs sans talent prospèrent en flattant les puissants. Le Poète courtisan est ma riposte : je raille celui qui sacrifie son honnêteté de créateur pour quelques sourires de cour. J'espérais un mécène, un protecteur à la manière des Romains ; je n'ai trouvé que des promesses. Peut-être suis-je trop entier pour ce métier de salutations. Toi, Pierre, qui es mieux placé que moi auprès des grands, tu sais ce que coûte de garder l'âme libre quand la bourse, elle, reste vide.
Je raille celui qui sacrifie son honnêteté de créateur pour quelques sourires de cour.
—Quand je songe à nos débuts au collège de Coqueret, sous Dorat, dirais-tu que nous avons tenu le serment de jeunesse que nous nous étions fait ?
Pour l'essentiel, oui, et c'est ma plus grande fierté. Nous voulions que le français pût chanter l'amour, l'exil, la grandeur et la ruine aussi bien que les langues anciennes ; nous l'avons fait, toi avec tes odes, moi avec mes sonnets. Le sonnet, cette forme venue de Pétrarque, est devenu nôtre, naturalisé en français comme s'il y était né. Nous avons appris à imiter sans nous asservir, à puiser chez les Anciens la sève et non la copie. Reste à savoir si ceux qui nous suivront garderont cette ardeur. Mais quoi qu'il advienne de moi, je sais que notre Brigade aura changé la manière même dont on parle et dont on rêve dans cette langue. Ce serment-là, nous l'avons tenu.
Le sonnet est devenu nôtre, naturalisé en français comme s'il y était né.
—Une dernière chose, Joachim : entre la Rome de marbre et ton humble Liré, si l'on te forçait à choisir où finir tes jours, lequel l'emporterait ?
Tu connais déjà ma réponse, puisque je l'ai mise en vers. Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux que des palais romains le front audacieux ; plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine de mon Anjou. Rome m'a donné mes plus beaux livres, je ne le renie pas ; mais elle m'a aussi appris combien la gloire est fragile et la grandeur périssable. À Liré, il y a la Loire, la douceur de l'air, le souvenir d'une enfance même rude. Je crois que tout exilé porte en lui un seul pays véritable, et que toute l'œuvre d'un homme n'est qu'une longue tentative pour y revenir. Le mien tient en quatre arpents d'Anjou.
Tout exilé porte en lui un seul pays véritable, et toute son œuvre tente d'y revenir.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Joachim du Bellay. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


