Interview imaginaire avec Joachim du Bellay
par Charactorium · Joachim du Bellay (1522 — 1560) · Lettres · 6 min de lecture
Paris, hiver 1559. Dans un logis modeste de la rive gauche, à deux pas des collèges, un homme au visage fatigué nous reçoit près d'une fenêtre où tremble une chandelle. Joachim du Bellay, revenu de Rome et déjà gagné par la surdité, accepte de parler de l'Anjou, de la gloire et des ruines — en tendant l'oreille vers nos questions.
—Comment avez-vous rencontré Pierre de Ronsard, qui allait devenir votre frère en poésie ?
Tout au hasard d'une route, vers 1547, dans une auberge du Perche où nous attendions tous deux le même relais. Nous nous sommes reconnus à quelques mots : la même fièvre pour Pindare, pour Horace, pour cette poésie antique que personne autour de nous ne savait goûter. De cette conversation au coin d'une table est née une amitié, puis un projet : rejoindre ensemble le collège de Coqueret, où maître Jean Dorat nous ouvrit le grec comme on ouvre une fenêtre sur le matin. Nous formions une petite troupe que l'on nommait la Brigade, et qui deviendrait la Pléiade. Songez-y : sept noms, comme les sept étoiles. Tout cela parce qu'un soir, deux jeunes hommes pressés se sont trouvés sous le même toit et ont préféré parler de vers plutôt que de chevaux.
Tout cela parce qu'un soir, deux jeunes hommes pressés ont préféré parler de vers plutôt que de chevaux.
—En 1549, vous publiez un manifeste qui fit scandale. Pourquoi fallait-il défendre le français ?
Parce qu'on traitait notre langue en servante, bonne tout au plus à porter les habits du latin. Dans la Défense et illustration de la langue française, j'ai voulu crier qu'elle valait mieux : qu'elle pouvait, enrichie de néologismes tirés du grec et des parlers de nos provinces, rivaliser avec les Anciens. Le roi lui-même, dix ans plus tôt, par l'édit de Villers-Cotterêts, avait imposé le français aux greffes et aux tribunaux ; il restait à lui donner ses lettres de noblesse en poésie. J'ai écrit que celui qui veut faire œuvre digne de louange en son vulgaire doit laisser « ce labeur de traduire, principalement les poètes ». Imiter pour surpasser, oui ; recopier servilement, jamais. Cela me valut des ennemis — je n'avais pas ménagé Marot ni ceux de l'ancienne école.
On traitait notre langue en servante, bonne tout au plus à porter les habits du latin.
—Que répondez-vous à ceux qui jugent l'imitation des Anciens comme une simple copie ?
Qu'ils confondent l'abeille et la fourmi. La fourmi entasse le grain d'autrui sans le changer ; l'abeille butine cent fleurs pour en faire un miel qui n'appartient qu'à elle. Quand je relis Virgile et Horace, la plume à la main, l'encrier ouvert, ce n'est pas pour les traduire mot à mot, mais pour aspirer leur sève et la rendre en français. Voilà ce que j'appelle l'imitation : une lutte, presque, où l'on s'efforce d'égaler le maître puis de le laisser derrière soi. Le latin reste ma première école — j'écris encore des vers latins dans mes Jeux rustiques —, mais je veux que notre langue marche désormais de son propre pas, et non dans les pas d'un autre.
La fourmi entasse le grain d'autrui ; l'abeille en fait un miel qui n'appartient qu'à elle.
—Vous partez à Rome en 1553. Qu'attendiez-vous de ce voyage, et qu'y avez-vous trouvé ?
J'attendais la Ville éternelle, les Muses et la gloire. J'ai trouvé un bureau. Mon cousin, le cardinal Jean du Bellay, m'avait pris pour secrétaire, et je passais mes journées à expédier sa correspondance, à courir les audiences, à compter les écus des affaires ecclésiastiques. Le matin pour les Anciens, l'après-midi pour les paperasses : un poète changé en commis. Logé dans un palais somptueux près du Vatican, je n'avais jamais été si entouré de marbres ni si seul. C'est cette déception même qui m'a sauvé : faute de pouvoir chanter Rome, j'ai chanté mon dépit, ma nostalgie, l'ennui de l'exilé. Les Regrets et les Antiquités de Rome sont nés de cet écart entre ce que j'espérais et ce que je vivais.
J'attendais la Ville éternelle, les Muses et la gloire. J'ai trouvé un bureau.
—Les ruines romaines reviennent sans cesse dans vos vers. Que vous disaient-elles, à parcourir le Forum ?
Elles me parlaient de la mort des empires. J'allais parmi ces vieux palais, ces vieux arcs, ces vieux murs effondrés du Forum, et je sentais sous mes pieds toute la grandeur du monde réduite en poussière. J'ai écrit dans les Antiquités de Rome : « Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome / Et rien de Rome en Rome n'aperçois. » Voilà le vertige : la ville la plus puissante de l'histoire ne se laissait plus voir que dans ses débris. Avec une carte de la cité antique, je situais les temples disparus, j'imaginais ce qui n'était plus. Et cette méditation sur la ruine n'était pas qu'un exercice d'érudit : c'était ma manière de dire que rien ne dure, ni les pierres, ni la chair, ni la gloire des hommes.

—Le sonnet « Heureux qui comme Ulysse » est devenu votre vers le plus célèbre. D'où vous est-il venu ?
Du mal du pays, tout simplement. Là-bas, dans le faste romain, je rêvais d'un petit village d'Anjou et d'une maison de pierre au bord de la Loire, le château de La Turmelière, près de Liré. J'ai écrit : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, / Ou comme cestui-là qui conquit la toison, / Et puis est retourné, plein d'usage et raison, / Vivre entre ses parents le reste de son âge ! » Tout l'exil tient dans ce souhait : non pas conquérir, mais revenir. Que m'importaient les marbres du Tibre quand je songeais à l'ardoise fine de mon toit, à la douceur angevine, aux miens ? La nostalgie, voyez-vous, est une muse aussi sûre que l'amour.
Tout l'exil tient dans ce souhait : non pas conquérir, mais revenir.
—Vous opposez sans cesse Rome et votre Anjou natal. Pourquoi cette terre vous tenait-elle tant au cœur ?
Parce que j'y suis né et que j'en fus arraché trop tôt. Orphelin de bonne heure, mal éduqué par un frère qui me négligea, je n'ai connu la douceur de Liré que pour mieux la perdre. Au regard du Tibre majestueux, ma petite Loire angevine me paraissait plus belle ; au regard des palais du Latium, l'humble séjour de mes aïeux valait tous les ors. C'est l'éloignement qui embellit, je le sais — mais c'est aussi qu'à Rome je n'étais qu'un étranger surchargé de besogne, tandis qu'en Anjou j'avais été un enfant. Les Regrets sont pleins de ce balancement entre la grandeur qui m'écrasait et la modestie qui me consolait. Le poisson de Loire, les vins de Touraine, l'air natal : voilà mon vrai royaume.
—Quel était l'esprit de la Pléiade quand vous vous réunissiez pour parler de poésie ?
Un mélange d'audace et de ferveur savante. Nous étions de jeunes humanistes persuadés de tenir une révolution entre nos mains. Le soir venu, autour d'une table, on débattait des règles du sonnet, cette forme venue de Pétrarque que j'ai voulu acclimater en français dès L'Olive ; on discutait de l'ode, de l'imitation, de la juste mesure d'un alexandrin. Maître Dorat nous lisait du grec, et nous repartions enflammés, certains de pouvoir donner à la France une poésie aussi haute que celle d'Athènes ou de Rome. Il y avait là une jeunesse, une insolence même — nous voulions tout refaire, balayer les vieilles manières, élever la langue commune au rang des langues sacrées. Peu de groupes d'amis ont nourri pareille ambition pour si peu d'argent.

—Le mal qui vous frappe, cette surdité grandissante, comment marque-t-il votre travail et vos jours ?
Elle me retranche peu à peu du monde. Les voix me parviennent comme à travers une eau épaisse ; les conversations de cour, que je devrais courtiser, me deviennent un brouhaha sans visage. Alors je me replie sur l'étude. Le soir, à la chandelle, dans le silence où m'enferme mon infirmité, je polis mes sonnets, je relis mes Anciens, je vis davantage avec les morts illustres qu'avec les vivants. Il y a là une cruauté et une grâce mêlées : moins j'entends le monde, mieux j'écoute mes vers. Mais ne croyez pas que je m'en console aisément. Un poète privé d'oreille, à une époque où l'on chante la poésie au luth, c'est un musicien qu'on aurait coupé du chant.
Moins j'entends le monde, mieux j'écoute mes vers.
—Vous écrivez contre les poètes courtisans. Quelle amertume cherchez-vous à exprimer ?
Celle d'un homme de talent qu'on laisse dans la gêne pendant qu'on récompense les flatteurs. Dans Le Poète courtisan, je raille ces rimeurs habiles à quêter les faveurs du prince, à mendier un sourire, une pension, en troquant leur âme contre un mécénat. Moi, revenu de Rome chargé de chefs-d'œuvre, je n'ai trouvé ni la reconnaissance ni l'aisance que j'espérais. Je vis modestement, sourd, fatigué, regardant d'autres moins doués mieux pourvus. C'est une satire, oui, mais c'est aussi une confession : je dénonce une bassesse dont je souffre de n'avoir pas su l'imiter. Peut-être eût-il fallu être plus souple, plus courtisan justement. Mais alors je n'aurais pas écrit ce que j'ai écrit.
Je dénonce une bassesse dont je souffre de n'avoir pas su l'imiter.
—Si vous osiez imaginer votre nom dans un siècle ou deux, que souhaiteriez-vous qu'on en retienne ?
Voilà une question qui ferait sourire un homme aussi peu fêté que moi de son vivant ! Si je pouvais rêver qu'on me lise encore après que ces guerres de religion, dont je sens venir l'orage depuis la mort d'Henri II, auront passé, je souhaiterais qu'on retienne ceci : que j'ai aimé ma langue assez pour la croire digne des Anciens, et que j'ai fait du regret même une forme de chant. Non point l'érudit qui empila les savoirs — dans le sonnet liminaire des Regrets je dis bien que je ne veux ni fouiller la nature ni dessiner l'architecture du ciel —, mais l'homme simple qui pleura son Anjou au bord du Tibre. Si un seul lecteur, un jour, murmure « Heureux qui comme Ulysse » en pensant à sa propre maison, je n'aurai pas écrit en vain.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Joachim du Bellay. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


