Les enfants interrogent Junichiro Tanizaki
par Charactorium · Junichiro Tanizaki (1886 — 1965) · Lettres · 5 min de lecture

Deux élèves de 12 ans visitent une vieille maison japonaise pendant leur classe découverte. Assis sur les tatamis, dans la lumière douce filtrée par les cloisons de papier, ils rencontrent un vieil écrivain au regard malicieux : Jun'ichirō Tanizaki. Il les accueille avec un sourire, heureux qu'on s'intéresse encore à ses histoires.
—Vous êtes né où, et c'était comment votre quartier quand vous étiez petit ?
Je suis né en 1886 à Nihonbashi, un quartier de marchands au cœur de Tokyo. Imagine une rue pleine d'étals, de cris, d'odeurs de poisson et de thé. Ma famille vendait des choses, mais nos affaires allaient mal, tu sais. Nous n'étions pas riches. C'était l'ère Meiji : le Japon changeait très vite, il copiait l'Occident, ses habits, ses machines. Petit, je voyais déjà deux mondes se frotter l'un contre l'autre. D'un côté l'ancien Japon de mes grands-parents, tout en bois et en papier. De l'autre, la nouveauté qui arrivait de très loin. Cette bagarre entre les deux, elle est restée dans toutes mes histoires.
Deux mondes se frottaient l'un contre l'autre, et j'étais au milieu.
—C'est vrai qu'un tremblement de terre a changé toute votre vie ?
Oui, mon enfant, et je m'en souviens comme si c'était hier. En septembre 1923, un énorme tremblement de terre a secoué la région de Tokyo. La ville s'est effondrée, il y a eu des incendies terribles. Moi, j'étais en vacances vers Hakone, dans les montagnes, alors j'ai eu la vie sauve. Beaucoup m'ont dit : reconstruis ta maison à Tokyo. J'ai répondu non. Cette ville allait devenir toute moderne, toute électrique. J'ai préféré partir vers l'ouest, dans le Kansai, autour de Kyoto et d'Osaka. Là-bas, l'ancien Japon respirait encore. Un désastre m'avait tout pris, et pourtant il m'a offert une seconde naissance.
Un désastre m'a tout pris, et pourtant il m'a offert une seconde naissance.
—Qu'est-ce que vous avez trouvé de si beau, là-bas dans le Kansai ?
Ah ! Tout, vraiment. Je me suis installé à Ashiya, une petite ville entre Osaka et Kobe. J'allais souvent à Kyoto, l'ancienne capitale, avec ses temples et ses jardins vieux de mille ans. Les gens parlaient un dialecte doux, chantant, différent de celui de Tokyo. Imagine des ruelles silencieuses, des maisons de bois, des fêtes anciennes. Moi qui avais grandi dans le bruit et la modernité, je découvrais un Japon patient, raffiné. C'est là que j'ai écrit mon grand roman de famille, Les Sœurs Makioka, en pensant à ces rues d'Ashiya. Le Kansai n'a pas seulement changé ma vie : il a changé ma façon d'écrire.
—Pourquoi vous aimiez autant l'ombre ? Nous, on préfère quand c'est éclairé !
Je te comprends, on aime tous voir clair ! Mais écoute-moi un instant. À mon époque arrivait la lumière électrique, très vive, qui montre tout d'un coup. Moi, je trouvais ça un peu triste. Dans mon essai Éloge de l'ombre, en 1933, j'ai défendu une idée surprenante : la vraie beauté japonaise naît de la pénombre. Regarde un bol de laque sombre à la lueur d'une bougie : il brille doucement, il a l'air vivant, mystérieux. En pleine lumière, il perdrait tout son charme. J'écrivais que la beauté n'est pas dans l'objet seul, mais dans le jeu d'ombre qu'il crée avec ce qui l'entoure. L'ombre, mon enfant, c'est comme un secret qu'on te laisse deviner.
La beauté naît dans le jeu d'ombre qu'une chose crée avec une autre.
—Ça sentait quoi, chez vous, le soir, quand vous écriviez ?
Quelle jolie question ! Le soir, chez moi, il faisait doux et sombre. Pas de lumière crue : juste une lanterne de papier, l'andon, qui répandait une clarté tamisée, couleur de miel. À travers les shōji, les cloisons de papier translucide, la lumière entrait filtrée, comme voilée. Ça sentait le bois, le tatami, la paille de riz sous mes pieds. Parfois, l'odeur d'une soupe miso montait de la cuisine. J'aimais aller voir le bunraku, notre théâtre de marionnettes, dans cette même pénombre. Tout mon Japon tenait dans ces ambiances douces. Écrire dans cette lumière tamisée, c'était comme rêver les yeux ouverts.

—On a lu que vous aviez donné votre femme à un ami. C'est une blague ?
Ah, tu as bien lu, et non, ce n'est pas une blague ! En 1930, j'ai fait quelque chose qui a stupéfié tout le pays. Mon épouse, Chiyo, et mon ami le poète Satō Haruo s'aimaient. Alors nous avons écrit tous les trois une lettre commune pour l'annoncer : je « cédais » ma femme à mon ami. Les journaux ont appelé ça « l'incident du transfert d'épouse ». Imagine le scandale : dans tout le Japon, les gens ne parlaient que de ça ! Aujourd'hui ça peut te choquer, et à l'époque aussi ça choquait beaucoup. Mais vois-tu, j'ai toujours pensé que les sentiments compliqués font partie de la vie. Et mes romans, justement, parlent souvent de ces désirs qui dérangent.
—C'est quoi ce très vieux livre que vous avez passé votre vie à réécrire ?
Tu parles du Dit du Genji ! C'est un roman immense, écrit il y a mille ans, au XIe siècle, par une dame de la cour impériale nommée Murasaki Shikibu. Certains disent que c'est le premier grand roman de l'histoire du monde. Le problème, mon enfant, c'est qu'il était écrit dans un japonais si ancien que mes contemporains n'y comprenaient plus rien. Alors, entre 1939 et 1941, je l'ai traduit en japonais moderne, pour qu'on puisse encore le lire. C'était un travail énorme ! Je l'ai même repris plusieurs fois dans ma vie, jamais content. C'était ma façon de tendre la main à travers mille ans, pour que ce trésor ne se perde pas.
Traduire ce livre, c'était tendre la main à travers mille ans.
—Pourquoi les militaires ont interdit votre roman sur les sœurs Makioka ?
Ça t'étonne, hein ? Les Sœurs Makioka raconte la vie d'une famille bourgeoise d'Osaka : quatre sœurs, leurs fêtes, leurs kimonos, leurs petits soucis de cœur. Rien de méchant ! Mais nous étions en pleine Seconde Guerre mondiale, vers 1943. Le roman paraissait par morceaux dans une revue. Les autorités militaires l'ont jugé trop frivole, trop léger : ça veut dire pas assez sérieux, pas assez utile à l'effort de guerre. Ils voulaient des histoires de soldats courageux, pas des sœurs qui choisissent leur robe. Alors ils ont interdit la suite. Ça m'a fait beaucoup de peine, tu peux l'imaginer.

—Et vous avez arrêté d'écrire, du coup, pendant la guerre ?
Arrêter ? Jamais de la vie ! On m'avait interdit de publier, mais personne ne pouvait m'interdire d'écrire. Alors j'ai continué en secret, caché, page après page. Je traçais mes caractères à la main sur mon papier quadrillé, le genkō yōshi, une feuille où chaque petite case reçoit un signe. Autour de moi, le pays souffrait : en 1945, les bombes atomiques sont tombées sur Hiroshima et Nagasaki, et la guerre s'est enfin arrêtée. C'est seulement après la paix que j'ai pu publier mon roman en entier. Vois-tu, une histoire qu'on veut faire taire, il suffit parfois de la cacher un moment pour qu'elle survive.
Une histoire qu'on veut faire taire, il suffit de la cacher un moment.
—Si on pouvait visiter votre maison, qu'est-ce qu'on remarquerait en premier ?
D'abord, tu enlèverais tes chaussures ! Puis tu marcherais sur les tatamis, ces nattes épaisses de paille de riz, douces et un peu fraîches sous les pieds. Tu verrais peu de meubles, beaucoup d'espace vide, et cette lumière tamisée que j'aime tant. Au repas, on te servirait du riz, du poisson, des légumes de saison dans des bols de laque sombre, si beaux qu'on hésite à les remplir. Le matin, je m'installais pour écrire ; l'après-midi, je lisais mes vieux classiques ou je flânais dans les rues anciennes. Une vie simple et lente, mon enfant. Le contraire du bruit de ma naissance à Tokyo.
—Aujourd'hui, qu'est-ce que vous aimeriez qu'on retienne de vous ?
Voilà une question de grande personne, et elle me touche. Je ne veux pas qu'on retienne de moi une leçon compliquée. J'aimerais juste que tu regardes autour de toi autrement. Que tu remarques la beauté des choses discrètes : une lumière douce, une vieille laque, l'ombre d'un soir. Le monde va vite, il veut tout éclairer, tout montrer d'un coup. Moi, je t'invite à ralentir, à deviner, à goûter le mystère. J'ai passé ma vie entre l'ancien Japon et le monde moderne, sans jamais choisir tout à fait. Si mes histoires t'apprennent à aimer ce qui est fragile et discret, alors je n'aurai pas écrit pour rien.
Apprends à aimer ce qui est fragile et discret.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Junichiro Tanizaki. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


