Interview imaginaire avec Madame de Staël
par Charactorium · Madame de Staël (1766 — 1817) · Lettres · Philosophie · 6 min de lecture
Octobre 1813. Le voyageur qui gravit l'allée du château de Coppet, au bord du lac Léman, trouve Madame de Staël dans un salon où le feu lutte contre les premiers froids alpestres. Une brindille de bois tourne entre ses doigts tandis qu'elle parle, vive, impérieuse, comme si chaque idée devait être saisie avant qu'elle ne s'échappe.
—Avant la gloire et l'exil, il y eut l'enfance. Que reste-t-il en vous de ces années passées dans le salon de votre père ?
Tout, monsieur, absolument tout. Dès l'âge de douze ans, on me plaçait sur un tabouret près de la table de mon père, Jacques Necker, et j'écoutais Diderot, d'Alembert, tous ces philosophes qui faisaient de la conversation un art aussi sérieux que la géométrie. On me croyait trop jeune pour comprendre ; je comprenais déjà que la pensée se forge dans le frottement des esprits, jamais dans la solitude. J'ai gardé, dans tous mes appartements d'exil, un buste de mon père — non par dévotion d'enfant, mais parce qu'il demeure pour moi le modèle de l'homme éclairé qui sert sans se renier. C'est de ce salon, plus que d'aucun livre, que je tiens cette curiosité qui ne m'a jamais quittée.
La pensée se forge dans le frottement des esprits, jamais dans la solitude.
—Vous avez publié votre premier essai très jeune. Comment êtes-vous passée de l'auditrice au tabouret à l'écrivaine ?
À vingt-deux ans, j'ai osé ces Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau. C'était en 1788, le monde des Lumières achevait son crépuscule sans le savoir. Rousseau m'avait bouleversée comme il bouleverse toute âme jeune : il m'avait appris que le sentiment n'est pas l'ennemi de la raison mais sa source secrète. J'écrivais la nuit, à la plume d'oie, dans cette fièvre qui ne m'a plus jamais quittée — on dit que je compose en marchant, en parlant, en tordant entre mes doigts quelque baguette de bois. Ce premier livre n'était qu'un hommage ; mais déjà je sentais qu'on pouvait juger un écrivain sans cesser de le révérer. C'est, je crois, la définition même de la liberté de l'esprit.
Le sentiment n'est pas l'ennemi de la raison mais sa source secrète.
—Parlons de votre grande œuvre. Pourquoi avoir voulu présenter aux Français la pensée de l'Allemagne ?
Parce que nous étouffions, monsieur. La France de l'Empire ne jurait que par le classicisme, cette élégance froide qui prend la règle pour du génie. En traversant le Rhin, à Weimar, j'ai rencontré Goethe et Schiller, et j'ai découvert une littérature qui osait pleurer, rêver, plonger dans l'infini. De l'Allemagne fut le fruit de ces voyages : j'y montre Kant, Schlegel, toute cette philosophie qui fait du Romantisme non une mode mais une renaissance. J'y écris qu'il faut adopter la littérature romantique, non comme imitation, mais comme source nationale. La poésie des anciens est plus pure comme art ; celle des modernes fait verser plus de larmes. C'est entre ces deux vérités que se joue l'avenir de notre esprit.
Une littérature qui osait pleurer, rêver, plonger dans l'infini.
—Ce livre a connu un destin singulier avant même de paraître. Que s'est-il passé ?
En 1810, la police impériale est entrée chez mon éditeur et a saisi les dix mille exemplaires déjà tirés. On les a réduits en pâte, comme on pile du grain. Le ministre m'écrivit que l'air de la France ne me convenait pas — voilà comment un Empire répond à un livre sur la poésie ! On me donna trois jours pour quitter le pays. Je compris alors que De l'Allemagne effrayait plus qu'une armée, car un livre franchit les frontières que les soldats gardent. Il a fallu attendre 1813 et la liberté de Londres pour qu'il parût enfin. Détruire un ouvrage ne fait que prouver sa force ; jamais censure ne fut plus bel hommage.
Un livre franchit les frontières que les soldats gardent.
—Napoléon vous a poursuivie sans relâche. Comment expliquez-vous cette haine si tenace ?
Il ne pouvait souffrir qu'il existât en France une femme indépendante. Voilà tout mon crime, et je l'ai écrit sans détour dans Dix années d'exil : mon seul tort à ses yeux fut de n'avoir pas voulu me soumettre. Après De la littérature, en 1800, qui ignorait superbement sa gloire, puis après Delphine, il m'ordonna de me tenir à quarante lieues de Paris. Je répondis que je ne savais pas mesurer les distances en grandeurs politiques. Un homme qui commandait à l'Europe entière redoutait un salon, une plume, une conversation. C'est qu'il avait deviné, mieux que personne, que l'esprit qu'on ne peut acheter est le seul pouvoir qu'un despote ne possède jamais.
Mon seul crime fut de n'avoir pas voulu me soumettre.
—Vous souvenez-vous de cette fuite à travers l'Europe, en 1812 ?
Comment l'oublierais-je ? J'ai quitté Coppet comme une voleuse, sans bagages, pour que les espions n'éventent rien. Et puis ce fut la grande course : la Suisse, l'Autriche, des milliers de lieues jusqu'à Saint-Pétersbourg, où le tsar Alexandre me reçut en alliée naturelle contre l'homme qui ravageait son empire. Puis la Suède, et l'Angleterre enfin. Songez à cette absurdité : il fallut traverser la moitié du continent pour échapper à un seul homme. À chaque relais de poste, je tenais mon carnet, j'y notais les visages, les villes, les ruines. Cette fuite m'a faite européenne plus qu'aucune théorie : j'ai compris que la tyrannie unit ses victimes par-delà les langues et les frontières.
La tyrannie unit ses victimes par-delà les langues et les frontières.

—Coppet est devenu un nom célèbre dans toute l'Europe. Qu'y faisiez-vous donc avec vos amis ?
Nous y vivions de l'esprit, monsieur, jusqu'à l'épuisement délicieux. Autour de ma table se pressaient Benjamin Constant, August Wilhelm Schlegel, Sismondi, et tant d'autres que l'Empereur persécutait ou dédaignait. On nous a nommés le groupe de Coppet, et j'en suis plus fière que d'aucun titre. Les soirées ne finissaient jamais : on lisait des tragédies à voix haute, on improvisait des scènes, on disputait de philosophie jusqu'à deux ou trois heures du matin, le lac noir dormant derrière les fenêtres. Ce que Napoléon appelait un nid de proscrits était en vérité le foyer le plus vivant de l'Europe pensante. On peut bannir des corps ; on ne bannit pas une conversation.
On peut bannir des corps ; on ne bannit pas une conversation.
—Vous parlez de proscrits. Que signifiait pour vous d'accueillir tous ces exilés ?
Être proscrite soi-même apprend à reconnaître les siens. Quand on m'a bannie de Paris, puis de toute la France, j'ai compris ce que ressentent ces émigrés que la politique arrache à leur sol. Alors Coppet est devenu un refuge où chacun trouvait une chambre, une table, des oreilles attentives. Lord Byron lui-même y vint plus tard goûter cet air de liberté. Je crois que rien n'est plus précieux, dans les temps de tyrannie, qu'un lieu où la pensée respire encore librement. Mon château fut tour à tour ma prison et ma citadelle — l'Empereur m'y assignait, et j'en faisais le centre de tout ce qu'il voulait abattre. Voilà ma plus douce revanche.
Mon château fut tour à tour ma prison et ma citadelle.
—Vos romans mettent en scène des femmes d'exception brisées par la société. Pourquoi ce thème vous tenait-il tant à cœur ?
Parce que je l'ai vécu dans ma chair. Songez à Delphine, cette femme libre que le monde condamne pour avoir simplement voulu penser et aimer selon sa conscience. Puis à Corinne, mon improvisatrice italienne, qui à Rome enchante les foules par son génie et meurt pourtant de n'être point aimée comme elle aime. Une femme qui a du génie, monsieur, la société ne le lui pardonne pas : elle l'admire et la châtie du même geste. J'ai voulu montrer ce déchirement, parce qu'il est le mien. La gloire que j'ai tant désirée, qu'est-elle si elle ne peut rien pour le bonheur ? Un bruit, une agitation dont l'âme se lasse. Voilà ce que mes héroïnes ont payé pour avoir osé briller.
On admire une femme de génie et on la châtie du même geste.

—Cette figure de Corinne, l'improvisatrice couronnée au Capitole, que représente-t-elle vraiment pour vous ?
Corinne est le rêve que la réalité m'a refusé : une femme dont le talent est non seulement permis, mais célébré par tout un peuple. En Italie, l'improvisatrice monte sur l'estrade, compose des vers sur-le-champ devant la foule, et nul ne songe à lui reprocher son éclat. J'ai placé là, sous le ciel de Rome, cet enthousiasme dont je fais la plus haute vertu de l'âme — cette exaltation qui élève l'être au-dessus de la médiocrité. Corinne ou l'Italie a parcouru l'Europe entière parce que chacune y reconnaissait sa propre soif d'exister pleinement. Le génie féminin n'est pas une menace ; c'est une lumière qu'on s'obstine à vouloir éteindre, et qui, par bonheur, se rallume toujours.
Le génie féminin est une lumière qu'on s'obstine à éteindre, et qui se rallume toujours.
—Vous avez fait de l'idée de progrès le cœur de votre pensée. Y croyez-vous toujours, après tant d'épreuves ?
Plus que jamais, monsieur, car le doute serait une lâcheté. Dans De la littérature, j'ai osé écrire que la perfectibilité de l'espèce humaine n'est pas une vaine idée — et que la liberté politique et la liberté intellectuelle ont la même source et se soutiennent mutuellement. Tout l'héritage des Lumières tient dans cette phrase. On a vu la Terreur, on a vu le despotisme de l'Empire ; et pourtant je refuse de croire que l'humanité recule. Elle trébuche, elle se relève, elle apprend. Une génération censure un livre, la suivante le couronne. C'est pourquoi j'écris encore, malgré l'exil, malgré la fatigue : un livre est une semence jetée par-dessus les années, vers des lecteurs que je ne verrai pas.
Un livre est une semence jetée par-dessus les années.
—Si vous deviez nommer la leçon de toute votre vie, quelle serait-elle ?
Qu'aucune puissance, fût-elle celle d'un Napoléon, ne saurait commander à la conscience d'un seul être qui refuse de plier. On m'a bannie, surveillée, traînée d'une cour d'Europe à l'autre depuis Coppet jusqu'à Saint-Pétersbourg ; on a brûlé mes livres. Et me voici, parlant encore, écrivant encore, libre dans ma pensée comme au premier jour. La force brute passe ; De l'Allemagne demeure. J'ai appris qu'un libéralisme constitutionnel, qui limite le pouvoir par la loi et garantit la liberté de chacun, vaut mieux que toutes les gloires militaires. Si l'on me lit dans un siècle, j'aimerais qu'on retienne ceci : la pensée est le dernier territoire que la tyrannie ne conquiert jamais.
La pensée est le dernier territoire que la tyrannie ne conquiert jamais.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Madame de Staël. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


