Interview imaginaire avec Madame de Staël
par Charactorium · Madame de Staël (1766 — 1817) · Lettres · Philosophie · 6 min de lecture
C'est dans la bibliothèque du château de Coppet, un soir d'automne 1807, que Benjamin Constant retrouve Germaine, encore exaltée par le succès européen de Corinne. Une brindille de bois tourne entre ses doigts, et la lumière des bougies tremble sur les manuscrits épars qui couvrent la grande table. Ils se connaissent depuis plus de dix ans, depuis ce salon parisien où leurs esprits se sont reconnus, et Constant vient ce soir non en compagnon de cercle, mais en témoin curieux de tout ce qui se cache derrière la grande dame que l'Europe admire et que Napoléon redoute.
—Germaine, avant même que je te connaisse, tu étais déjà l'enfant des salons. Te souviens-tu de ces dîners chez ton père, à douze ans, parmi les philosophes ?
Comment l'oublierais-je ? J'étais une fillette assise parmi les encyclopédistes, et mon père, Necker, ne me renvoyait jamais avec les enfants. J'écoutais Diderot, j'écoutais ces hommes qui faisaient de la raison une fête, et j'osais répondre. On me regardait avec étonnement, parfois avec amusement, mais on me laissait parler. C'est là, mon ami, que tout s'est forgé : cette faim de comprendre qui ne m'a jamais quittée. Mon père régnait sur ces conversations comme sur les finances du royaume, avec cette gravité douce que j'ai tant aimée. Je garde son buste près de moi, tu le sais. Les Philosophes m'ont donné l'esprit critique ; mon père m'a donné le cœur. Je dois à cette éducation hors norme de n'avoir jamais su me taire devant les puissants.
Les Philosophes m'ont donné l'esprit critique ; mon père m'a donné le cœur.
—Tes premières Lettres sur Rousseau, en 1788, tu n'avais que vingt-deux ans. Pourquoi commencer par lui plutôt que par ton propre nom ?
Parce que Rousseau m'avait appris à sentir avant d'apprendre à penser. En lui rendant hommage, je découvrais déjà ma propre voix — on ne parle jamais si bien de soi qu'en parlant d'un autre qu'on admire. J'avais vingt-deux ans, et je voulais qu'on me lût non comme la fille de Necker, mais comme un esprit. C'était une audace : une jeune femme qui ose juger le plus grand écrivain de son siècle ! Mais Rousseau avait fait de la sensibilité une force morale, et je sentais déjà que la littérature ne pouvait être séparée de la vie, du sentiment, de l'engagement. Ce petit livre fut comme un seuil franchi. J'y mettais déjà ce qui ferait toute mon œuvre : l'idée qu'analyser une pensée, c'est aussi prendre parti pour une certaine manière d'être au monde.
On ne parle jamais si bien de soi qu'en parlant d'un autre qu'on admire.
—Avec De la littérature, en 1800, tu as osé lier les œuvres aux sociétés qui les produisent. D'où t'est venue cette idée si neuve ?
De l'évidence, mon cher Benjamin ! Une littérature ne tombe pas du ciel : elle naît d'un climat, d'institutions, d'une histoire. J'ai voulu montrer que la mélancolie du Nord et la clarté du Midi ne sont pas des caprices, mais le fruit des peuples et de leurs libertés. C'est là que j'ai posé cette opposition entre la littérature du Nord et celle du Midi, qui m'a tant occupée depuis. Et j'y défends une idée qui m'est chère : la perfectibilité de l'espèce humaine. La liberté politique et la liberté intellectuelle ont la même source et se soutiennent mutuellement — j'en suis convaincue plus que jamais. Voilà pourquoi un tyran ne peut tolérer une vraie littérature : elle est, par nature, un acte de liberté.
La liberté politique et la liberté intellectuelle ont la même source et se soutiennent mutuellement.
—Cette année, Corinne fait le tour de l'Europe. À travers ton improvisatrice, n'est-ce pas le génie des femmes que tu défends contre la médiocrité du monde ?
Tu m'as percée à jour, comme toujours. Corinne est une improvisatrice, elle compose et récite devant la foule romaine, couronnée au Capitole — et pourtant la société la condamne pour ce génie même qui la fait briller. J'ai voulu dire combien il est dur, pour une femme, de porter un don que le monde lui reproche. On veut bien d'elle des grâces, jamais de la gloire. Et moi-même, je me demande parfois ce que vaut cette gloire que j'ai tant désirée, si elle ne peut rien pour le bonheur. L'Italie de Corinne, c'est le pays de l'art et de la liberté, l'envers de cette rigidité qu'on nous impose en France. À travers elle, j'ai mis tout ce que je sais du prix qu'une femme paie pour son esprit.
On veut bien d'elle des grâces, jamais de la gloire.
—Toi qui m'as si souvent parlé du Consul, dis-moi : pourquoi Bonaparte te poursuit-il avec cet acharnement, jusqu'à te bannir à quarante lieues de Paris ?
Parce qu'il ne peut souffrir qu'il existe en France une femme indépendante, voilà toute ma faute. Bonaparte veut des sujets, non des esprits ; il me fait surveiller comme une conspiratrice, alors que je n'ai jamais traité que de littérature et de morale. Quand il m'a ordonné de m'éloigner, j'ai répondu que je ne savais point mesurer les distances en grandeurs politiques — il faut bien rire de ce qui nous blesse. Mon seul crime à ses yeux fut de n'avoir pas voulu me soumettre. Il pardonne tout, hors la liberté de l'esprit. Toi qui es bien placé pour le savoir, Benjamin, tu sais que ce n'est pas l'ambition qui me meut, mais l'horreur de plier. Paris me manque atrocement ; mais je ne renierai pas une ligne pour y rentrer.
Il pardonne tout, hors la liberté de l'esprit.

—Ce château où nous voici ce soir, Coppet, est devenu notre refuge à tous. Que représente-t-il pour toi, qui en fais le cœur de ta vie d'exilée ?
Coppet est ma consolation et ma patrie de rechange. Quand Paris m'est fermé, je rassemble ici tout ce que l'Europe compte d'esprits libres — toi, Schlegel, Sismondi, et tant d'autres que le Consul écarte ou méprise. Nous parlons jusqu'à deux ou trois heures du matin, nous lisons, nous improvisons, nous refaisons le monde au bord de ce lac que mon père aimait. Ce que Bonaparte disperse, Coppet le rassemble. On nous croit en exil ; nous sommes en vérité au centre de tout ce qui pense. Sans toi, sans ce cercle, l'éloignement m'aurait brisée. Mais ici, l'amitié et la conversation me rendent ce que la politique m'arrache. Coppet n'est pas une prison : c'est le foyer où je tiens encore tête, par l'esprit, à celui qui me chasse.
Ce que Bonaparte disperse, Coppet le rassemble.
—Tu reviens de Weimar, où tu as vu Goethe et Schiller. Qu'es-tu allée chercher chez ces Allemands que la France ignore encore ?
Une autre manière de sentir, mon ami. La France croit que tout l'esprit du monde tient dans sa clarté classique ; les Allemands m'ont montré une littérature qui plonge dans l'âme, dans l'infini, dans ce que j'appelle l'enthousiasme — non pas l'agitation, mais cette exaltation qui élève l'homme au-dessus de lui-même. Goethe, Schiller, Schlegel : ils pensent la poésie comme une source nationale, non comme une imitation des anciens. C'est cela que je veux rapporter à la France : qu'il faut adopter le romantisme, non par mode, mais pour retrouver nos propres racines. J'amasse mes notes, mes carnets de voyage, car je sens qu'un grand livre se prépare — un livre qui dira aux Français ce qu'ils ne veulent pas entendre : que la grandeur peut venir d'ailleurs, d'au-delà du Rhin.
Il faut adopter le romantisme, non par mode, mais pour retrouver nos propres racines.

—Tu parles déjà de fuir plus loin si l'on te traque encore. Jusqu'où es-tu prête à aller pour échapper à sa surveillance ?
Jusqu'au bout de l'Europe, s'il le faut. Je sens bien que cet homme ne me laissera pas en paix tant qu'il régnera ; chaque livre que je publie devient un prétexte à m'éloigner davantage. S'il ferme la France, je passerai en Allemagne ; s'il ferme l'Allemagne, j'irai vers la Russie, la Suède, l'Angleterre. On ne m'arrachera pas le droit de penser et d'écrire où je respire encore. Je sais que ce serait un périple effrayant, de routes et d'incertitudes — mais l'exil m'a appris que la patrie d'un esprit libre est partout où l'on ne plie pas. Toi qui connais mes terreurs, Benjamin, tu sais que je tremble devant bien des choses ; mais devant lui, jamais. Plutôt courir l'Europe entière que m'agenouiller à Paris.
La patrie d'un esprit libre est partout où l'on ne plie pas.
—Ici, le soir, tu animes nos veillées sans jamais te lasser. Mais quand chacun s'est retiré, que reste-t-il de Germaine, seule ?
Tu poses la seule question que personne n'ose. Quand les bougies s'éteignent et que vous êtes tous partis dormir, il me reste l'inquiétude — cette agitation de la pensée qui ne se calme jamais. Je tords ma petite branche de bois, je marche, je commence vingt lettres. La solitude m'effraie plus que Bonaparte ; c'est pour cela que je vous retiens si tard. La conversation est mon véritable élément, davantage que l'écriture : dans le silence, je me sens exilée même de moi-même. Mais c'est aussi dans ces heures que naissent mes pages les plus vraies, car la nuit ne ment pas. Tu m'as souvent vue ainsi, partagée entre l'éclat des salons et cette mélancolie du Nord que je porte en moi. Voilà mon secret, mon ami : je crains le silence plus que la tyrannie.
La solitude m'effraie plus que Bonaparte.
—On te reproche partout d'être femme et de vouloir la gloire. À moi, ce soir, dis-le franchement : la regrettes-tu, cette ambition ?
Non — et oui, tout ensemble. Je ne renie rien de mon ambition : sans elle, je n'aurais rien écrit, rien osé contre le plus puissant des hommes. Mais je te l'avoue à toi seul, la gloire elle-même, que j'ai tant désirée, qu'est-elle si elle ne peut rien pour le bonheur ? Un bruit, une agitation dont l'âme se lasse. On punit en moi la femme avant l'écrivain ; on me pardonnerait d'avoir du génie si je consentais à le cacher. C'est là ma blessure et mon honneur à la fois. Je voudrais être aimée autant qu'admirée, et je sens trop souvent que l'un exclut l'autre. Mais qu'importe : j'aime mieux une vie ardente et contestée qu'une paix achetée par le silence. Voilà ce que je ne dirais qu'à toi.
On me pardonnerait d'avoir du génie si je consentais à le cacher.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Madame de Staël. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.


