Interview imaginaire avec Marco Polo
par Charactorium · Marco Polo (1254 — 1324) · Exploration · 6 min de lecture
Gênes, automne 1298. Dans une cellule humide où filtre l'odeur du port et de la poix, un marchand vénitien aux mains encore brunies par vingt-quatre années de soleil d'Asie reçoit son visiteur. Devant lui, un Pisan nommé Rustichello affûte sa plume : messire Marco s'apprête à raconter le monde.
—Comment s'est passé votre retour à Venise, après tant d'années d'absence ?
Quand nous franchîmes enfin le seuil de notre maison près du Rialto, en 1295, nul ne nous reconnut. Songez-y : j'étais parti garçon, je revenais homme mûr, le visage tanné, vêtu à la mode des Tartares, parlant moitié vénitien moitié langues de l'Orient. Nos propres parents nous prirent pour des mendiants tartares. Alors, dit-on chez nous, nous fîmes apporter ces robes mongoles usées jusqu'à la corde, et de nos couteaux nous décousîmes les coutures : il en tomba des rubis, des émeraudes, des saphirs, cousus là contre les voleurs des routes. Vingt-quatre ans de poussière crachant soudain des pierres précieuses sur la table. C'est ainsi, par l'éclat des gemmes plus que par nos paroles, que les nôtres nous rendirent enfin leur sang et leur nom.
Vingt-quatre ans de poussière crachant soudain des pierres précieuses sur la table.
—Que représentait pour vous, à dix-sept ans, ce départ vers l'inconnu ?
J'avais dix-sept ans quand nous quittâmes Acre, mon père Niccolò, mon oncle Maffeo et moi, en cette année 1271. Eux connaissaient déjà la route, ils avaient vu le Grand Khan ; pour moi tout était premier. Je ne savais pas que je ne reverrais ma cité qu'après avoir parcouru, dit-on, plus de vingt-quatre mille milles d'aller et de retour. Devant nous s'ouvraient la Perse, les déserts, les montagnes si hautes que le feu lui-même y brûle pâle et froid. Je ne pleurais pas la Venise des canaux : j'étais fils de marchands, et le marchand sait que sa patrie est la route. Mais je confesse qu'en regardant la mer derrière nous, j'ai prié Dieu et nos saints de me ramener un jour vivant à San Marco.
Le marchand sait que sa patrie est la route.
—Pourquoi avoir choisi de coucher vos souvenirs sur le papier, ici, dans cette prison ?
Croyez bien que je n'ai pas choisi ces murs. On m'a pris l'an dernier, à la bataille navale où Gênes défit nos galères — un Vénitien de plus dans les fers de ses rivaux. Mais Dieu fait des cachots des ateliers : j'ai pour compagnon de cellule maître Rustichello de Pise, qui sait conter et qui sait écrire, ce qui me manque. Le jour, je lui dévide tout : les royaumes, les bêtes, les villes que j'ai vues, les coutumes des Tartares. Le soir, il met en bel ordre ce que ma mémoire jette en désordre. Nous appelons cela Le Devisement du monde, car c'est la description de toute la terre habitée. Sans cette captivité, peut-être ces merveilles seraient-elles mortes avec moi, sans autre tombeau que mon crâne.
Dieu fait des cachots des ateliers.
—Craignez-vous qu'on tienne votre récit pour pure fable ?
Je le crains, et déjà on en rit dans les rues de Venise. On m'appelle Marco Millions, comme si je comptais par millions tout ce que je décris, par vantardise. Pourtant je jure devant Dieu que je n'ai rien dit qui ne soit vu de mes yeux ou rapporté par hommes dignes de foi. Maître Rustichello écrit en tête de notre livre que depuis qu'Adam fut formé, nul chrétien, ni Sarrasin, ni Tartare ni Indien n'explora autant les diverses parties du monde que moi. Ce n'est point orgueil : c'est que la terre est bien plus vaste et plus étrange que ne le croient nos docteurs assis dans leurs écoles. Qu'on me croie ou non, j'aurai dit le vrai, et le temps, je l'espère, sera meilleur juge que mes voisins.
La terre est bien plus vaste et plus étrange que ne le croient nos docteurs assis dans leurs écoles.
—Comment un jeune marchand vénitien a-t-il pu entrer au service du souverain des Tartares ?
Le Grand Khan, Kubilaï, petit-fils du grand Gengis, aimait qu'on lui rapportât les choses lointaines de son empire. Or je savais voir, retenir, et bientôt je parlai assez de langues — le mongol, le persan, et d'autres parlers de ses provinces — pour lui conter ce que ses propres officiers négligeaient. Il me prit en faveur et me confia des missions à travers ses terres immenses. Pour voyager sûr, il me remit une paiza, cette tablette d'or gravée d'un ordre : qui la montrait recevait monture, gîte et vivres dans tout l'empire, sous peine de la colère du Khan. Imaginez ce que cela signifie pour un étranger : porter au cou la voix même du maître de l'Orient, et traverser mille lieues comme protégé par une armée invisible.
Porter au cou la voix même du maître de l'Orient.
—On raconte que le Khan vous aurait confié le gouvernement d'une grande ville. Qu'en est-il ?
On dit que je fus, trois années durant, gouverneur de Yangzhou, sur le grand fleuve, ville si peuplée qu'elle nourrissait des marchands de tout le Cathay. Que j'aie tenu pleinement cette charge ou que j'aie servi dans cette province aux côtés des officiers du Khan, peu importe à mon honneur : ce qui compte, c'est qu'un Latin, un homme de Venise, ait été jugé digne d'administrer une cité de l'empire le plus vaste que la terre ait porté. Chez nous, un étranger ne gouverne rien. Là-bas, Kubilaï se souciait peu qu'on fût tartare ou chrétien, pourvu qu'on le servît avec fidélité et intelligence. J'ai vu rendre la justice, lever l'impôt, secourir les disettes par les greniers du Khan : un ordre dont nos républiques chamailleuses feraient bien de s'instruire.
—Quelles merveilles techniques d'Orient ont le plus heurté votre entendement d'Européen ?
Deux surtout, qu'on me refuse encore de croire ici. D'abord, dans tout le Cathay, on tire de la montagne une sorte de pierre noire qu'on allume comme du bois, et qui brûle mieux et plus longtemps, au point qu'on chauffe avec elle les bains de villes entières. Pierres noires qui brûlent ! Ensuite, et c'est plus grand prodige : le Grand Khan fait monnaie avec du papier. Oui, de l'écorce de mûrier battue, marquée de son sceau vermeil, et nul dans l'empire n'oserait la refuser, car elle vaut l'or et l'argent. Cette monnaie, le jiaochao, le Khan la fait et la défait à volonté : il est ainsi le plus riche seigneur du monde, possédant la fortune de tous ses sujets dans une feuille. Dites cela à un changeur de Venise : il vous traitera de fou.
Le Grand Khan fait monnaie avec du papier.
—Au-delà de ces prodiges, qu'avez-vous rapporté qui change la manière de naviguer et de commercer ?
En mer de Chine, j'ai vu les pilotes se guider non par les seules étoiles, mais par une aiguille aimantée qui cherche toujours le nord, fût-ce sous les nuages — instrument que leurs marins connaissent depuis bien plus longtemps que les nôtres. Et partout, sur la grande route, j'ai touché les soieries, les brocarts, les épices rares comme la noix de muscade, denrées qui valent ici leur pesant d'or et qui là-bas s'amoncellent. C'est cela, peut-être, le vrai trésor de mon Devisement : non point les rubis cousus dans mes habits, mais la connaissance des chemins par où ces richesses viennent. Que d'autres marchands, après moi, sachent où mène la route, et nos cités latines y gagneront plus qu'à toutes les croisades.
Le vrai trésor n'est pas les rubis cousus dans mes habits, mais la connaissance des chemins.

—Vous parlez du Cathay et du Mangi comme de deux mondes. Quelle différence faites-vous entre eux ?
Pour qui n'a vu que nos cartes, la Chine est une seule masse confuse. Mais j'ai appris à nommer comme là-bas : le Cathay, c'est le nord, les terres que les Tartares tiennent depuis longtemps, avec Khanbaliq que j'appelle Cambaluc, la grande capitale du Khan. Le Mangi, c'est le midi, l'ancien royaume des Song, que Kubilaï acheva de conquérir vers 1279, pays d'une richesse à couper le souffle, sillonné de canaux, plein de cités plus peuplées que toute la chrétienté réunie. L'un sent encore la steppe et le cheval ; l'autre, le riz, la soie et le marchand. Les confondre, c'est confondre la France et l'Espagne. J'ai voulu que mon livre rende à chaque royaume son nom, ses villes et ses coutumes propres.
—Vous souvenez-vous des journées sur la grande route, avant d'atteindre la cour du Khan ?
Comment les oublierais-je ? On marchait d'un caravansérail à l'autre, ces auberges fortifiées où marchands et bêtes trouvent abri pour la nuit, le long de ce que vous nommeriez la grande route de l'Orient. On y dormait parfois sous des yourtes de feutre, à la mode des Tartares, dans le vent des steppes. Et l'on buvait le koumiss, ce lait de jument fermenté que les Mongols chérissent par-dessus tout vin, aigre et fort, qui surprend la bouche d'un Vénitien habitué au vin de Venise. J'ai appris leurs langues sur ces chemins, en écoutant les conducteurs, les soldats, les hôtes. Quatre années durant, des déserts de Perse aux jardins de Shangdu où Kubilaï me reçut enfin : c'est là, plus que dans aucun livre, que j'ai appris ce qu'est le monde.
C'est sur la route, plus que dans aucun livre, que j'ai appris ce qu'est le monde.
—Si l'on vous pressait, au soir de votre vie, d'avouer que vous avez exagéré, que répondriez-vous ?
On me presse déjà, et l'on me pressera jusqu'au lit de mort, j'en suis sûr : « Marco, retire tes mensonges avant de paraître devant Dieu. » Mais comment retirer ce que j'ai vu de mes yeux ? Le palais de marbre de Shangdu, les flottes du Mangi, la monnaie de papier, les pierres noires qui brûlent — tout cela est, que mes voisins le veuillent ou non. La vérité est que je n'ai pas même raconté la moitié des merveilles dont j'ai été témoin, tant je craignais qu'on ne me crût plus du tout. Si Dieu m'accorde qu'on me lise encore dans un siècle, peut-être quelque navigateur hardi, mon livre en main, ira-t-il vérifier que le pauvre Marco Millions disait vrai. C'est tout ce que je demande à la postérité.
Je n'ai pas même raconté la moitié des merveilles dont j'ai été témoin.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Marco Polo. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



