Interview imaginaire avec Olympe de Gouges
par Charactorium · Olympe de Gouges (1748 — 1793) · Politique · Lettres · 6 min de lecture
Paris, automne 1791. Dans un appartement de la rive droite encombré de feuillets et d'épreuves d'imprimeur, une bougie achève de se consumer sur un bureau d'écriture. Olympe de Gouges vient de faire placarder sa dernière Déclaration ; elle nous reçoit la plume encore tachée d'encre, le regard vif de qui sait que les mots, parfois, mènent à l'échafaud.
—Avant Paris, il y eut Montauban. Comment une enfant de cette ville du Sud-Ouest est-elle devenue cette femme de lettres que l'on connaît ?
Je suis née Marie Gouze, en 1748, dans une maison de Montauban où l'on comptait les sols avant de les dépenser. Ma mère vendait au marché ; on n'attendait de moi ni latin ni belles-lettres, seulement un bon mariage et le silence. J'appris à lire et à écrire bien tard, presque en cachette, comme on vole du feu. Aussi, quand je gagnai Paris veuve et jeune, je me forgeai une autre naissance : je me dis fille naturelle du marquis Le Franc de Pompignan. On me reprochera ce mensonge ; je le revendique. Une porte de salon ne s'ouvre pas à une marchande, mais elle s'entrebâille pour une bâtarde de qualité. J'ai pris ce nom comme on prend une rame pour ne pas couler.
J'ai pris ce nom comme on prend une rame pour ne pas couler.
—Vous réclamez avec insistance ce mot de citoyenne. Pourquoi tient-il tant à cœur ?
Parce qu'un mot est une frontière. On dit Madame, on dit Mademoiselle, et l'on vous renvoie aussitôt au foyer, à l'aiguille, au silence du ménage. Mais citoyenne — voilà un mot qui vous fait entrer dans la nation par la grande porte. En 1791, l'Assemblée a inventé le citoyen actif, celui qui paie, qui vote, qui compte ; et de cet homme nouveau elle a soigneusement rayé la moitié de l'espèce. Quand je signe citoyenne, je ne décris pas un état, je réclame un droit. Je place ce titre devant mon nom comme on plante un drapeau sur une terre que l'on entend occuper. Tant qu'un seul homme se dira citoyen et m'interdira de l'être, ce mot restera ma plus douce insolence.
Quand je signe citoyenne, je ne décris pas un état, je réclame un droit.
—Parlons de votre texte le plus célèbre. Comment vous est venue l'idée de réécrire la Déclaration des droits de l'homme ?
Le texte de 1789 traînait sur ma table, ce Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dont tout Paris se gargarisait. Je le relus un soir, article après article, et chaque ligne me parut un palais magnifique dont on avait muré la porte des femmes. Alors je fis la chose la plus simple et la plus scandaleuse : je le recopiai en y glissant mon sexe à chaque article. Là où l'on disait l'homme, j'écrivis la femme. Mon premier article tombe net : « La femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. » Ce n'était pas un commentaire, c'était une effraction. J'ai pris leur monument et j'y ai ajouté l'escalier qu'ils avaient oublié — celui par lequel nous monterions toutes.
J'ai pris leur monument et j'y ai ajouté l'escalier qu'ils avaient oublié.
—Vous avez dédié cette Déclaration à la reine Marie-Antoinette. N'était-ce pas un pari risqué ?
Un pari, oui, et je le savais joué d'avance peut-être. Mais voyez ma logique : si une femme régnait sur la France, qu'une femme au moins défendît la cause des femmes ! Je lui écrivis sans flagornerie — je le lui dis tout net, que je n'emploierais pas « l'adulation des courtisans » et que mon but était de lui parler franchement. J'attendais d'elle qu'elle usât de son influence pour notre moitié opprimée. Elle ne fit rien, naturellement ; les trônes n'entendent que leur propre conservation. On me reprocha plus tard cette dédicace comme une trahison royaliste, alors qu'elle n'était qu'une sommation déguisée en hommage. J'ai tendu la main à une reine ; j'aurais dû savoir qu'une couronne ne se penche jamais vers le bas.
—Bien avant la Révolution, vous écriviez déjà contre l'esclavage. D'où vous venait cette indignation ?
Elle me venait d'une évidence que personne ne voulait voir. Dès 1788, dans mes Réflexions sur les hommes nègres, j'écrivis que la couleur d'une peau ne fonde aucun droit de la posséder. Puis je portai l'esclavage là où il dérange le plus : sur les planches. Ma pièce L'Esclavage des Noirs montrait des hommes enchaînés dans nos colonies, et le lobby des colons la fit reculer des années durant, terrifié qu'on pleurât au théâtre sur ceux qu'on fouettait aux îles. Elle fut enfin jouée à la Comédie-Française en 1789. La traite négrière engraissait la France entière ; dire qu'elle était un crime, c'était se faire des ennemis dans chaque port. Je les fis volontiers. On ne réveille pas les consciences endormies sans faire grincer quelques fortunes.
On ne réveille pas les consciences endormies sans faire grincer quelques fortunes.

—Faire jouer une telle pièce sur la première scène du royaume, n'était-ce pas une provocation autant qu'une œuvre ?
Les deux ne se distinguent guère chez moi. Une scène nationale, c'est une tribune où le peuple regarde ce qu'on lui défend de penser. Les comédiens reculaient, soufflés par les hommes des colonies qui craignaient pour leurs sucreries ; on me disait qu'une femme n'avait pas à porter pareil sujet devant le public. Mais l'abolition ne se gagnera pas dans les seuls cabinets de philosophes — elle se gagnera quand un spectateur ordinaire, ému aux larmes, ne pourra plus se mentir. J'ai voulu que l'esclave eût un visage, une voix, une douleur que l'on entendît du parterre jusqu'aux loges. Le théâtre fut mon affiche avant l'affiche, mon pamphlet joué à voix haute. Faire pleurer, parfois, c'est déjà commencer à libérer.
—Révolutionnaire convaincue, vous vous êtes pourtant opposée à l'exécution de Louis XVI. Comment l'expliquez-vous ?
Parce que la justice n'est pas la vengeance, et qu'une République qui ouvre son règne par un échafaud me semble mal née. Quand on jugea le roi, en 1793, je proposai de le défendre moi-même devant le tribunal — moi qui n'avais jamais aimé les rois ! On crut que je trahissais. Je n'abandonnais qu'une chose : l'illusion qu'on rend les peuples libres en versant le sang à grands flots. Cette position me valut la haine des Montagnards, ces hommes assis sur les hauts gradins qui se croyaient seuls propriétaires de la Révolution. Je voyais bien que la Terreur s'avançait, qu'on allait gouverner par la peur ce qu'on prétendait fonder sur la raison. J'ai préféré sauver un homme condamné plutôt que de hurler avec la meute.
Une République qui ouvre son règne par un échafaud me semble mal née.
—Vous saviez que défier les Montagnards pouvait vous coûter cher. Qu'est-ce qui vous retenait de vous taire ?
Rien ne me retenait, voilà mon malheur et ma fierté. Robespierre et Marat avaient fait de la vertu une guillotine et du soupçon une loi ; quiconque doutait d'eux devenait un ennemi du peuple. Je voyais des clubs de femmes naître et l'on s'apprêtait déjà à les interdire ; je voyais la liberté qu'on m'avait promise se rétrécir chaque jour d'un cran. Me taire, c'eût été consentir. Or je n'ai jamais su tenir ma plume au fourreau quand l'injustice paradait. Ma plume d'oie et mon encrier m'ont tenu lieu d'épée, et l'on ne reproche pas à un soldat de mourir l'arme à la main. J'écrivais contre eux sachant qu'ils tenaient le couperet ; mais un courage prudent n'est plus tout à fait un courage.
Un courage prudent n'est plus tout à fait un courage.

—On raconte qu'une simple affiche a précipité votre chute. Que disait-elle ?
Une affiche, oui — c'est par là que tout finit pour moi. À l'été 1793, je fis placarder dans Paris un Les Trois Urnes, où je proposais que le peuple lui-même choisît par un vote la forme de son gouvernement : monarchie, république, fédération. Demander l'avis du peuple, voilà qui passait pour un crime aux yeux de ceux qui prétendaient l'incarner ! L'affiche imprimée fut ma manière de toujours faire de la rue ma tribune, quand on me fermait l'Assemblée. On m'arrêta pour ce papier collé sur un mur. Songez à l'ironie : on me reprochait de vouloir consulter ce souverain peuple au nom duquel on tranchait tant de têtes. Mon dernier acte public fut une question posée aux citoyens — et l'on m'envoya mourir pour avoir osé la poser.
Mon dernier acte public fut une question posée aux citoyens.
—Face à la condamnation, vous avez tenté un dernier recours. Vous souvenez-vous de ces ultimes semaines ?
Je m'en souviens comme on se souvient d'un songe trop net. Emprisonnée, condamnée, je plaidai la grossesse — un stratagème que la loi reconnaissait pour suspendre le couperet. Les médecins du tribunal conclurent que je mentais ; sans doute mentais-je, car il n'est pas de honte à vouloir vivre encore un peu pour écrire encore. Je couchai alors mes dernières lignes, ce que j'appelai mon Testament politique. J'y dis que je mourais « victime de ma passion pour la patrie et pour le peuple », et que ses ennemis, sous un masque hypocrite, m'avaient conduite au tombeau. Le 3 novembre 1793, on me mena place de la Révolution, là même où le roi que j'avais voulu défendre avait perdu la tête. Je montai sans trembler : ma plume avait dit tout ce que ma voix n'aurait plus le temps de dire.
Je couchai mes dernières lignes sachant que ma plume me survivrait.
—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lirait encore dans un siècle ou deux, qu'aimeriez-vous qu'il reste de vous ?
Quelle étrange douceur que cette pensée. Je ne sais si l'avenir sera plus juste que mon présent ; les hommes oublient vite et recommencent volontiers leurs erreurs. Mais si l'on me lit encore, que ce soit cette seule phrase, la première de ma Déclaration : « La femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. » Tout le reste — mes pièces, mes pamphlets, mes affiches placardées la nuit — n'est que le commentaire de cette ligne-là. J'ai écrit dans un siècle qui proclamait les droits naturels de l'homme en oubliant la femme à la porte. Si dans cent ans une jeune fille de Montauban apprenait à lire et tombait sur ces mots, et qu'ils lui parussent enfin une évidence, alors je n'aurais pas monté l'échafaud pour rien.
Tout le reste n'est que le commentaire de cette ligne-là.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Olympe de Gouges. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



