Interview imaginaire avec Pierre de Ronsard
par Charactorium · Pierre de Ronsard (1524 — 1585) · Lettres · 5 min de lecture
Octobre 1584. Au prieuré de Saint-Cosme, près de Tours, un vieil homme à demi sourd nous reçoit dans son jardin, une rose fanée encore entre les doigts. Il dit avoir mal dormi, mais sourit dès qu'on prononce le mot poésie ; au loin, on entend l'eau de la Loire et, plus bas, le grattement d'une plume sur le papier.
—Vous souvenez-vous du voyage qui vous arracha à votre Vendômois, tout enfant ?
J'avais douze ans, à peine sorti des murs du château de la Possonnière, quand on m'envoya au-delà des mers servir de page à la princesse Madeleine de France, qui partait épouser le roi d'Écosse. Imaginez un garçon de la campagne ligérienne jeté dans une cour de brumes, de tartans et de langues rugueuses ! J'y appris que le monde était plus vaste que ma forêt et que les seigneurs lettrés y goûtaient la musique et les vers comme un mets rare. Ce froid royaume m'a donné le premier appétit du raffinement ; je revins l'âme remuée, persuadé qu'un gentilhomme pouvait servir son prince autrement qu'avec l'épée.
Ce froid royaume m'a donné le premier appétit du raffinement.
—Comment une maladie de jeunesse a-t-elle pu, dites-vous, faire de vous un poète ?
Vers mes quinze ans, une fièvre violente me laissa l'oreille à moitié morte, et l'on n'y peut plus rien. Pour un garçon qui rêvait d'ambassades et de chevauchées diplomatiques, ce fut un arrêt brutal : comment négocier au nom du roi quand on saisit mal ce qu'on vous murmure ? Le monde des affaires se ferma, mais un autre s'ouvrit, plus silencieux, où le bruit n'a pas d'empire — celui des livres et des vers. Aujourd'hui encore, quand la conversation s'embrouille, je fais venir un secrétaire et je lui dicte mes strophes plutôt que d'écorcher mes oreilles. Ma surdité m'a volé une carrière et m'a donné une vocation ; je ne sais lequel des deux dieux remercier.
Ma surdité m'a volé une carrière et m'a donné une vocation.
—Que représenta pour vous le passage par le Collège de Coqueret, auprès de Jean Dorat ?
Ce fut ma seconde naissance. Au Collège de Coqueret, vers 1540, Jean Dorat nous ouvrait Pindare, Homère et Horace comme on ouvre des coffres remplis d'or ancien ; nous lisions le grec jusqu'à l'aube, du Bellay, Baïf et moi, ivres de syllabes. Mon maître me mit un jour entre les mains les Odes d'Horace, et je compris d'un coup ce que je devais faire de ma vie : non pas traduire ces Anciens, mais les ressusciter dans notre langue. Nous nous prenions pour les héritiers d'un trésor enseveli depuis mille ans. C'est là, entre deux veilles, qu'est né le rêve que l'on nommerait plus tard la Pléiade.
Non pas traduire les Anciens, mais les ressusciter dans notre langue.
—Pourquoi tenir tant à écrire en français quand le latin régnait sur les lettres savantes ?
Parce que je refusais que notre langue restât une servante. En 1549, du Bellay lança notre manifeste, exhortant les jeunes poètes à laisser la vieille rime aux concours de province pour s'égaler aux Grecs et aux Latins. Un an plus tard, je publiai mes Odes à la manière de Pindare, avec leurs strophes, antistrophes et épodes — une ode pindarique en français, chose qu'on jugeait impossible ! On me traita de présomptueux. Mais l'ordonnance de Villers-Cotterêts avait déjà fait du français la langue des actes du royaume ; il fallait bien qu'il devînt aussi celle des grandes œuvres. Le vernaculaire n'est pas un latin de pauvre : c'est une langue capable de tonnerre et de tendresse.
Le vernaculaire n'est pas un latin de pauvre : c'est une langue capable de tonnerre.
—Tout le monde connaît votre rose ; que vouliez-vous y dire à la jeune Cassandre ?
« Mignonne, allons voir si la rose / Qui ce matin avoit desclose / Sa robe de pourpre au Soleil... » Voilà comment je menai Cassandre Salviati dans le jardin, non pour lui faire un compliment, mais un avertissement déguisé en promenade. La fleur épanouie au matin gît fanée le soir : ainsi de sa beauté, ainsi de la mienne, ainsi de toute chose vivante. Les Anciens nommaient cela cueillir le jour, et je n'ai jamais cessé de le répéter sous mille formes. Ce n'est pas galanterie d'oisif : c'est l'angoisse même du temps qui passe, que j'ai voulu rendre douce comme une caresse pour qu'elle entre plus avant dans le cœur.
Un avertissement déguisé en promenade.

—Au crépuscule de votre vie, qu'avez-vous voulu offrir à Hélène de Surgères ?
Une étrange promesse, presque une menace tendre. Dans mes Sonnets pour Hélène, j'imagine cette dame devenue vieille, le soir, à la chandelle, filant sa laine auprès du feu : « Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle. » Je lui dis, en somme : ta beauté flétrira comme la rose de Cassandre, mais mes vers, eux, la garderont vivante quand tu ne seras plus que cendre. C'est le marché que tout poète propose au temps. À Saint-Cosme, déjà malade, je savais que je ne pouvais plus rien promettre à personne — sinon cette immortalité de papier que je signe encore d'une main lasse.
Mes vers la garderont vivante quand elle ne sera plus que cendre.
—Quand le royaume s'embrasa entre catholiques et réformés, pourquoi prendre la plume dans la mêlée ?
Parce qu'un poète ne peut chanter la rose pendant que brûle la maison. Dès 1562, voyant les guerres de Religion déchirer la France, j'écrivis mes Discours des misères de ce temps. Je n'y parlais plus d'amour : « Je voy le Turc armé contre les Chrestiens, / Je voy les Chrestiens contre eux-mesmes armez... » Ce spectacle de Français s'entr'égorgeant me soulevait le cœur. On me reproche d'avoir pris le parti des catholiques et de mon roi ; je l'assume. Mais mon vrai combat était contre le désordre, contre ce peuple mourant de faim tandis que le soldat vivait sur la terre d'autrui. La poésie civique, c'est aussi du courage.
Un poète ne peut chanter la rose pendant que brûle la maison.

—Les poètes protestants vous attaquèrent durement ; comment avez-vous vécu cette guerre des plumes ?
Avec amertume, je l'avoue. Agrippa d'Aubigné et les rimeurs huguenots me dépeignirent en valet doré de la cour, en prêtre sans foi vivant grassement de ses bénéfices ecclésiastiques. La querelle fut âpre : on échangeait des libelles comme on échange des coups d'épée. Et quand survint l'horreur de la Saint-Barthélemy, en 1572, je vis se réaliser tout ce que mes Discours avaient redouté — le sang versé en montagnes que nul vers ne pourrait laver. J'ai répondu à mes adversaires, parce qu'un homme défend son honneur ; mais aucune victoire de plume ne console de voir un royaume se dévorer lui-même. Je préférais cent fois chanter Hélène que polémiquer contre des frères ennemis.
On échangeait des libelles comme on échange des coups d'épée.
—Le roi Charles IX vous rendit visite jusque dans votre retraite ; que vous inspire ce souvenir ?
Un orgueil mêlé de mélancolie. J'étais déjà vieilli et souffrant, retiré dans mon prieuré de Saint-Cosme, à soigner mon jardin et à corriger sans fin mes vers, quand Charles IX vint en personne me trouver. Songez : un roi se déplaçant pour un poète infirme ! Il aimait mes vers au point de m'appeler son maître en musique des mots ; c'est lui qui voulut que j'écrivisse La Franciade, cette épopée des origines troyennes des Francs que je n'ai jamais pu achever. Je vivais de bénéfices d'Église sans être prêtre, dans le calme de mes prieurés. Être traité de « prince des poètes » par son souverain, c'est la couronne de laurier que rêvaient les Anciens — et elle pèse plus lourd qu'on ne croit.
Songez : un roi se déplaçant pour un poète infirme !
—Si vous pouviez imaginer qu'on vous lise encore dans un siècle, que voudriez-vous qu'il en reste ?
Quelle audace de me le demander à moi qui pleure déjà ce qui disparaît ! J'ai chanté la forêt de Gastine de mon Vendômois, et quand les bûcherons l'abattirent, j'écrivis contre eux comme on pleure un ami : les arbres tombaient, et avec eux un morceau de mon enfance. Tout passe, la rose, la forêt, le poète. Si je devais rêver qu'on me lise dans un lointain avenir, je ne demanderais ni gloire ni statue : seulement qu'un lecteur, le soir, à la chandelle, sente sous mes vers le frémissement du temps qui fuit, et qu'il aille, comme moi, voir si la rose au jardin n'a point perdu sa robe. Ce serait assez d'immortalité pour un homme.
Les arbres tombaient, et avec eux un morceau de mon enfance.
Pour aller plus loin
Cette interview imaginaire a été générée par intelligence artificielle à partir des sources documentées dans la fiche de Pierre de Ronsard. Elle met en scène ce que la figure aurait pu dire à partir de ce que nous savons d'elle, mais ne constitue pas un propos historique attesté. Pour les sources primaires et la documentation factuelle, consultez la fiche complète.



