Interview imaginaire

Interview imaginaire avec Pierre de Ronsard

par Charactorium · Pierre de Ronsard (1524 — 1585) · Lettres · 4 min de lecture

Interview imaginaire générée par IA à partir de sources documentées.

C'est dans le jardin du prieuré de Saint-Cosme, près de Tours, que Joachim du Bellay retrouve son vieux compagnon un soir d'été. Les rosiers que Ronsard soigne lui-même embaument l'allée, et quelque part un luth s'accorde derrière les murs. Les deux hommes se connaissent depuis le Collège de Coqueret, où ils ont rêvé ensemble de relever la langue française. Du Bellay vient sans carnet de courtisan, mais avec les questions qu'on ne pose qu'à un frère d'armes.

Mon cher Pierre, te souviens-tu de nos nuits à Coqueret, sous la férule de Jean Dorat ? Qu'avons-nous vraiment cherché là, toi et moi ?

Toi qui étais penché sur le même Pindare que moi, tu le sais mieux que personne, Joachim. Nous cherchions à arracher la poésie française à ses vieilles rengaines de cour et à lui rendre le souffle des Anciens. Dorat nous ouvrait les Grecs comme on ouvre une fenêtre : d'un coup, l'air entrait. Je me souviens que nous lisions jusqu'à ce que la chandelle fume, ivres de mots que personne autour de nous ne comprenait. C'est là, plus qu'ailleurs, qu'est née notre Pléiade — non pas dans un manifeste, mais dans cette faim partagée. Sept étoiles pour rallumer un ciel éteint, voilà ce que nous voulions être.

Sept étoiles pour rallumer un ciel éteint, voilà ce que nous voulions être.

Quand tu as publié ta Défense, certains nous ont traités de fous prétendant égaler le latin. Pourquoi t'es-tu battu pour le vernaculaire ?

Parce qu'une langue qui sert aux notaires peut aussi servir aux dieux, Joachim — et l'ordonnance de Villers-Cotterêts venait justement de faire du français la langue des actes. Il ne manquait que de l'oser en poésie. On nous reprochait d'imiter les Grecs et les Latins, mais imiter, c'était digérer leur force pour nourrir la nôtre, non les singer. J'ai voulu prouver que le français pouvait porter l'ode pindarique, l'hymne, l'épopée même. Ceux qui riaient parlaient encore la vieille poésie des Jeux Floraux; nous, nous bâtissions une maison neuve. Le temps, je crois, nous donnera raison plus qu'aucune querelle.

Une langue qui sert aux notaires peut aussi servir aux dieux.

On te savait promis à la diplomatie, page en Écosse auprès de la princesse Madeleine. Qu'est-ce qui a brisé ce destin de cour ?

Une maladie, vers mes quinze ans, qui m'a laissé à demi sourd pour le reste de mes jours. Imagine, Joachim : un page que les ambassades ne servent plus à rien, car il n'entend qu'à moitié ce que murmurent les rois. Le monde des cabinets s'est fermé devant moi comme une porte. J'aurais pu m'en désoler; au lieu de quoi je me suis tourné vers le silence des livres, le seul interlocuteur qui ne baisse jamais la voix. Aujourd'hui encore je dicte mes vers à un secrétaire quand l'échange me fatigue. Cette infirmité, qui devait me retrancher du monde, m'a en vérité donné la poésie.

Cette infirmité, qui devait me retrancher du monde, m'a en vérité donné la poésie.

Parlons de Cassandre. Ton Mignonne, allons voir si la rose court de bouche en bouche. Que cherchais-tu dans cette image de la fleur ?

La rose, Joachim, c'est le visage même du temps. Le matin elle déploie sa robe de pourpre au soleil, et le soir ses pétales jonchent la terre. J'ai voulu dire à cette jeune fille, et à toutes, que leur beauté est de cette étoffe-là — éclatante et condamnée. Ce n'est pas cruauté, c'est tendresse: puisque tout fane, il faut cueillir le jour pendant qu'il brûle. Les Latins appelaient cela carpe diem, et Pétrarque m'avait montré comment plier le sonnet à ces amours. Mais derrière l'invitation se cache une menace douce: aime maintenant, car demain je n'aurai plus que des vers pour te pleurer.

La rose, c'est le visage même du temps : éclatante et condamnée.
PierredeRonsard1620
PierredeRonsard1620Wikimedia Commons, Public domain — AnonymousUnknown author

Plus tard tu as chanté Hélène de Surgères. Tes Sonnets pour Hélène sonnent plus graves que les premiers. L'âge a-t-il changé ton chant ?

Il l'a assombri et, je l'espère, approfondi. Avec Cassandre, je promettais le présent; avec Hélène, je promets l'avenir. Je lui dis qu'un jour, vieille au coin du feu, dévidant sa quenouille, elle chantera mes vers et s'émerveillera d'avoir été aimée d'un poète. Vois la ruse, Joachim: c'est elle qui, refusant mon amour, finira par n'exister que par lui. Voilà le seul pouvoir véritable que je connaisse — non pas arrêter le temps, mais lui survivre par le chant. La chair se ride, la rose tombe, mais le vers, lui, garde la jeunesse intacte de celle qu'il a nommée.

Je ne sais pas arrêter le temps, seulement lui survivre par le chant.

Notre France se déchire entre catholiques et huguenots. Toi, l'homme des amours et des roses, pourquoi avoir pris la plume des Discours des misères de ce temps ?

Parce qu'on ne chante pas la rose quand la maison brûle, Joachim. Quand j'ai vu le royaume se retourner ses propres armes contre le ventre, je n'ai pu me taire derrière mes sonnets. J'ai écrit ce que je voyais: le Turc armé contre les Chrétiens, les Chrétiens armés contre eux-mêmes, le peuple mort de soif dans ses maisons. Le poète n'est pas qu'un faiseur de douceurs; il est aussi la conscience de sa cité. J'ai défendu la foi de mes pères et l'unité du royaume, sachant que cela me vaudrait des ennemis. Mais se taire, lorsque tout s'effondre, m'eût semblé la pire des lâchetés.

On ne chante pas la rose quand la maison brûle.
Rose4 Ronsard FR 2013
Rose4 Ronsard FR 2013Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0 — JLPC

Les poètes protestants, Agrippa d'Aubigné en tête, t'ont attaqué sans ménagement. Comment vis-tu cette guerre menée à coups de vers ?

Durement, je ne le cache pas. Ils m'ont peint en courtisan vendu, en prêtre sans foi qui empoche ses bénéfices. À ces injures, j'ai répondu par où j'étais le plus fort: le vers. Mon arme n'est pas l'épée mais la cadence, et je crois l'avoir maniée aussi bien dans la polémique que dans l'amour. Ce qui me navre, Joachim, ce n'est pas qu'on me combatte — c'est que des poètes, des frères en langue française, tournent contre la France le talent que nous avons voulu lui donner. Nous rêvions d'élever notre langue ensemble; les voici qui s'en servent pour creuser des tombes. Quelle tristesse de voir si beau don si mal employé.

Mon arme n'est pas l'épée mais la cadence.

Le roi Charles IX t'a commandé une grande épopée nationale. Que devient cette Franciade dont tout le royaume attend les chants ?

Elle dort, Joachim, et je crains qu'elle ne dorme longtemps. Le roi voulait pour la France son Énéide, un poème qui ferait remonter les Francs jusqu'à Troie, et j'ai accepté avec ferveur. Mais l'épopée antique est une plante difficile à acclimater sous notre ciel: j'ai écrit quatre chants là où vingt-quatre étaient promis. La mort de Charles IX a emporté l'élan, et mon goût comme mes forces se sont portés ailleurs. Je l'avoue, je suis plus à l'aise dans l'ode brève et le sonnet que dans ce long souffle héroïque. Toutes les semences ne lèvent pas; celle-ci, peut-être, attendait un autre laboureur que moi.

Le roi voulait pour la France son Énéide; je n'ai pu lui donner que quatre chants.

Ici même, à Saint-Cosme, le roi est venu te visiter. On te nomme désormais 'prince des poètes'. Que te reste-t-il de cette gloire, sous ces rosiers ?

La couronne de laurier, Joachim, pèse moins lourd qu'on ne croit quand on a perdu l'ouïe et que le corps se dénoue. Que le roi soit venu jusqu'à ma retraite, malade et vieilli, m'a touché plus que tous les titres: c'était l'amitié d'un homme, non l'hommage d'une cour. Mais ce que je goûte vraiment, c'est ce jardin, ces bénéfices qui me nourrissent sans m'asservir, le temps de relire et de corriger sans fin. La gloire est une fleur de plus, qui se fanera comme les autres. Ce qui demeurera, si quelque chose demeure, ce ne sont pas les couronnes: ce sont les vers que nous aurons faits, toi et moi, pour notre langue.

La gloire est une fleur de plus, qui se fanera comme les autres.
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