Imaginary interview with Alfred de Musset
by Charactorium · Alfred de Musset (1810 — 1857) · Literature · 5 min read
C'est dans un petit salon du Quartier Latin, par une fin d'après-midi de l'hiver 1845, que George Sand retrouve Alfred de Musset. Une lampe à huile éclaire mal la pièce ; sur la table, une liasse de lettres jaunies que ni l'un ni l'autre n'ose nommer. Ils se connaissent depuis douze ans déjà — depuis ce dîner parisien de 1833 où tout a commencé — et Sand vient sans rancune, seulement avec le désir de comprendre l'homme derrière les vers. Le feu crépite, et un long silence précède la première question.
—Alfred, te souviens-tu de ce dîner où nous nous sommes rencontrés, en 1833 ? J'avais neuf ans de plus que toi. Qu'as-tu vu en moi ce soir-là ?
Comment l'oublierais-je, George ? Tu étais l'être le plus singulier de toute la table, et je le savais avant même de t'avoir parlé. On me croyait léger, le jeune homme qui rimait pour s'amuser ; mais devant toi j'ai senti quelque chose se déchirer en moi. Tu n'étais pas une muse de salon, de celles qu'on couvre de madrigaux. Tu écrivais, tu vivais, tu refusais qu'on te gouverne — et moi qui n'avais que vingt-trois ans, je me suis jeté dans cette passion comme on se jette dans un gouffre, les yeux grands ouverts. Toi qui le sais mieux que personne, je n'ai jamais aimé à demi. Ce soir-là, j'ai compris que tu serais ma joie et ma ruine ensemble.
Je me suis jeté dans cette passion comme on se jette dans un gouffre, les yeux grands ouverts.
—Parlons de Venise, en 1834. Tu y es tombé si gravement malade que je t'ai veillé des semaines. Quel souvenir gardes-tu de ces nuits-là ?
Des souvenirs de fièvre, George, où je ne distinguais plus le rêve de la chambre. Je me revois brûlant, les volets clos, l'eau des canaux clapotant sous la fenêtre comme une plainte. Et toi, penchée sur moi, à me faire boire, à éponger mon front quand je délirais. Je te dois la vie, je l'ai toujours su. Pourtant — faut-il le dire ? — c'est là, dans cette ville qui aurait dû nous unir, que j'ai senti pour la première fois quelque chose se défaire entre nous. La maladie use l'amour autant qu'elle use le corps. Venise m'a rendu à la vie et m'a pris ton cœur dans le même mois ; je n'ai jamais démêlé si je devais la bénir ou la maudire.
Venise m'a rendu à la vie et m'a pris ton cœur dans le même mois.
—Quand tu as écrit La Confession d'un enfant du siècle en 1836, deux ans après notre rupture, savais-tu que tu y mettais notre histoire ?
Je le savais, et je ne pouvais faire autrement. Tu sais combien j'ai hésité à publier ce livre — c'était ouvrir nos plaies devant le monde entier. Mais je ne suis pas un homme qui invente ; je saigne sur le papier, voilà tout mon art. La Confession n'est pas une vengeance, George, quoi qu'on en dise : c'est l'aveu d'un garçon de mon siècle, élevé dans les ruines de l'Empire, incapable de croire à rien et brûlant pourtant de tout. Notre passion n'était que le miroir où ce mal du siècle se regardait. J'y ai mis ma faute autant que ma douleur. Si j'ai été cruel dans la vie, j'ai voulu être au moins honnête dans le livre.
Je ne suis pas un homme qui invente ; je saigne sur le papier, voilà tout mon art.
—Toi qui m'as tant fait rire, comment expliques-tu qu'On ne badine pas avec l'amour, écrite en 1834, finisse dans les larmes ?
Parce que le rire et les larmes sont les deux faces d'une même monnaie, George — tu le sais, toi qui m'as vu passer de l'un à l'autre en une heure. J'ai voulu une comédie pétillante, des jeunes gens qui se cherchent et se fuient par orgueil, qui croient badiner. Et puis l'orgueil tue, à la fin ; Rosette en meurt, et les deux amants se perdent pour n'avoir pas su dire à temps un mot simple. Tout mon théâtre tient dans cette leçon. Perdican le crie : je ne veux pas être heureux ; je veux être aimé. C'est qu'on ne se moque pas impunément du cœur. On joue, on fait l'esprit, on tremble de paraître naïf — et un beau jour le jeu se referme sur nous comme un piège.
On ne se moque pas impunément du cœur.
—Dans Il ne faut jurer de rien, en 1836, tu railles les serments. Est-ce le libertin qui parle, ou l'amoureux échaudé que j'ai connu ?
Les deux à la fois, mon amie, et c'est précisément ce qui m'amuse. Le titre est tout un programme : on jure de ne jamais aimer, et l'on aime ; on jure d'aimer toujours, et l'on oublie. J'ai trop ri de mes propres serments pour en faire des tragédies. Vois-tu, j'aime mêler l'ironie à la tendresse, glisser une pointe là où l'on attendrait un soupir. C'est ce qu'on me reproche parfois — qu'on ne sait jamais si je plaisante ou si je pleure. Mais la vérité du cœur est justement dans ce tremblement-là. Le doute, l'inconstance, la peur d'être dupe : voilà ce dont nous sommes faits, toi et moi comme mes personnages.
On jure de ne jamais aimer, et l'on aime ; on jure d'aimer toujours, et l'on oublie.

—Souviens-toi de l'échec de La Nuit vénitienne en 1831 — sifflée dès la première. Comment as-tu vécu cette humiliation de jeunesse ?
Comme une brûlure dont je porte encore la cicatrice. J'avais vingt ans, le cœur plein d'audace, et le public m'a renvoyé à mes vers d'une seule soirée de sifflets. On raconte qu'une actrice s'est appuyée contre un décor fraîchement peint et en est ressortie barbouillée — la salle a éclaté de rire, et mon drame avec elle. J'ai juré ce soir-là de ne plus livrer une pièce aux tréteaux. Tu me diras que c'était de l'orgueil blessé ; je te répondrai que c'était de la lucidité. La scène est une foire, George, où l'œuvre la plus tendre se fait écorcher par le premier rieur. J'ai préféré me retirer plutôt que de mendier les applaudissements.
La scène est une foire où l'œuvre la plus tendre se fait écorcher par le premier rieur.
—L'année suivante, en 1832, tu publies Un spectacle dans un fauteuil. Pourquoi un théâtre que l'on ne joue pas mais que l'on lit ?
Parce que j'ai fait de ma défaite une liberté, vois-tu. Puisqu'on ne voulait pas de moi sur les planches, j'écrirais pour le lecteur seul, dans le silence de son fauteuil, près du feu. Là, plus de comédiens à contenter, plus de directeur à craindre, plus de public à amadouer. Je pouvais faire enjamber les siècles à mes personnages, changer de décor en une ligne, mêler le vers à la prose, le rêve à l'ironie. Mes drames lyriques n'avaient d'autre théâtre que l'imagination de celui qui me lit — et quel théâtre plus vaste, plus somptueux que celui-là ? J'ai inventé, sans le vouloir, un genre où je n'obéissais qu'à moi-même. C'est de cette retraite forcée que sont nées mes meilleures pièces.
Mes drames n'avaient d'autre théâtre que l'imagination de celui qui me lit.

—Tu as fréquenté le Cénacle, aux côtés de Hugo et de Gautier. Pourquoi t'es-tu toujours tenu un peu à l'écart de ces grands romantiques ?
Parce que je n'ai jamais aimé les bannières, ma chère. Hugo voulait refaire le monde en alexandrins, dresser des cathédrales de mots, peindre des fresques où le Moyen Âge tonnait. Je l'admirais, mais ce souffle-là n'était pas le mien. Moi, je préférais l'aveu murmuré à la harangue, la chanson légère au grand drame historique. On m'a cru frivole pour cela ; on a pris mon ironie pour de la paresse. Pourtant je crois qu'il faut autant de courage à sourire de sa douleur qu'à la déclamer. J'ai voulu être moi, un cœur français qui rit pour ne pas pleurer, plutôt qu'un disciple dans le sillage d'un maître. La gloire des écoles ne m'a jamais tenté.
Il faut autant de courage à sourire de sa douleur qu'à la déclamer.
—Tu sais que je m'inquiète pour toi, Alfred. Ces nuits, ces excès, ce vin qui ne te quitte plus — qu'est-ce que tu y cherches vraiment ?
L'oubli, George, et je ne te mentirai pas à toi. Quand l'inspiration me fuit ou que le souvenir me ronge, je cherche dans les soirées et dans le vin une étourderie qui me délivre de moi-même. Tu m'as connu rentrant à l'aube, brillant et brisé. C'est la rançon de ma vie de bohème : je veux tout sentir, tout brûler, et le corps n'y résiste pas. Je sais bien que je m'abîme la santé, on me le répète assez. Mais un poète qui s'économise n'écrit que des choses tièdes. J'aime mieux une flamme courte et vive qu'une lampe qui dure et n'éclaire rien. Si je me consume, au moins est-ce d'avoir trop vécu.
J'aime mieux une flamme courte et vive qu'une lampe qui dure et n'éclaire rien.
—Une dernière question, mon enfant. Dans nos lettres d'autrefois, tu écrivais que ton amour te dévorait. Le regrettes-tu, aujourd'hui ?
Le regretter ? Jamais. Une passion qui dévore vaut mieux que cent tiédeurs qui ennuient. Oui, je t'ai aimée d'un amour qui me détruisait à mesure qu'il me faisait vivre — et je l'écrirais encore, mot pour mot, si c'était à refaire. Tu m'as donné mes plus belles larmes et mes plus beaux vers ; on n'écrit pas la nuit sans avoir connu l'orage. Ce que nous avons traversé, George, à Venise comme à Paris, dans la fièvre comme dans la rupture, c'est cela qui a fait de moi un poète et non un faiseur de rimes. Le bonheur tranquille ne m'aurait rien appris. Je préfère ce cœur meurtri qui sait, à un cœur intact qui ignore.
Une passion qui dévore vaut mieux que cent tiédeurs qui ennuient.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Alfred de Musset's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


