Imaginary interview with Amartya Sen
by Charactorium · Amartya Sen (1933 — ?) · Economics · 6 min read

Fin d'après-midi à Trinity College, à Cambridge, où l'homme reçoit dans un bureau tapissé de livres et de tirés à part, une tasse de thé refroidissant près de la fenêtre. La voix est douce, presque hésitante, mais l'argument tombe toujours net. Amartya Sen, quatre-vingt-dix ans passés, parle du Bengale de son enfance comme d'une chose encore chaude sous la main.
—On dit que votre prénom vous a été donné par un poète. Comment est-ce arrivé ?
C'est Rabindranath Tagore, ami de ma famille, qui m'a nommé. Amartya veut dire « immortel » en sanskrit — un fardeau assez lourd pour un nourrisson, vous en conviendrez. J'ai grandi dans son école de Santiniketan, en plein Bengale, où l'on faisait classe dehors, sous les arbres, sans notes ni examens qui vous serrent la gorge. On y récitait des poèmes le matin et l'on discutait de tout l'après-midi, comme si un enfant de sept ans avait le droit de n'être pas d'accord. Je crois que tout ce que je suis devenu tient dans cette liberté-là : l'idée qu'une éducation n'est pas un dressage mais l'ouverture de ce que vous êtes capable de faire. Bien plus tard, j'ai mis un mot savant sur cette intuition d'enfant. Mais je l'ai apprise pieds nus, à Santiniketan.
Une éducation n'est pas un dressage mais l'ouverture de ce que vous êtes capable de faire.
—Vous souvenez-vous du moment où la famine est entrée dans votre vie ?
1943. J'avais neuf ans. La grande famine du Bengale emportait des millions de gens autour de nous, et pourtant — c'est cela qui m'a poursuivi toute ma vie — les greniers n'étaient pas vides. Le riz existait. Il passait de main en main, à des prix que les journaliers, les tisserands, les pêcheurs ne pouvaient plus payer. Ma famille mangeait ; d'autres, à quelques rues, tombaient dans le fossé. Un enfant ne comprend pas l'économie, mais il voit très bien l'injustice. Longtemps après, dans Poverty and Famines, j'ai essayé de dire simplement ce que j'avais vu : la faim n'est pas d'abord une pénurie de nourriture, c'est un effondrement de l'accès à la nourriture. On peut mourir affamé au milieu de l'abondance quand on a perdu tout droit d'accès.
On peut mourir affamé au milieu de l'abondance quand on a perdu tout droit d'accès.
—Une autre scène de cette période vous a, dit-on, profondément marqué. Laquelle ?
Oui. J'avais onze ans quand un homme est entré en titubant dans notre jardin, le dos ouvert d'un coup de couteau. Il s'appelait Kader Mia, un journalier musulman, pris dans les émeutes entre hindous et musulmans qui précédaient la partition. Il était venu chercher du travail dans un quartier dangereux — dangereux pour un musulman — parce que sa femme et ses enfants n'avaient plus rien à manger. Nous l'avons porté, mon père l'a conduit à l'hôpital, mais il est mort. J'ai compris ce jour-là que sa pauvreté et son absence de liberté étaient une seule et même chose : s'il avait pu choisir, il ne serait jamais allé se faire tuer là. La misère ne vous prive pas seulement de pain. Elle vous ôte le droit de dire non.
La misère ne vous prive pas seulement de pain. Elle vous ôte le droit de dire non.
—Vous avez passé une vie à contester une petite lettre : le PIB. Pourquoi cette obstination ?
Parce que le PIB mesure ce qu'un pays produit, jamais ce que ses habitants peuvent réellement vivre. Deux nations peuvent afficher le même revenu, et dans l'une les filles vont à l'école et vieillissent, dans l'autre non. Le chiffre reste muet là-dessus. Avec mon ami Mahbub ul Haq, nous avons voulu un instrument moins aveugle : l'Indice de développement humain, que le PNUD publie depuis 1990, qui met côte à côte l'espérance de vie, l'instruction et le revenu. Ce n'est pas parfait — aucun indice ne l'est —, mais il force le regard à quitter les seules colonnes de comptable. J'ai toujours pensé que ce qui compte, c'est ce qu'une personne est capable d'être et de faire : se nourrir, lire, prendre part au débat de sa cité. Le reste est de la comptabilité.
Le PIB mesure ce qu'un pays produit, jamais ce que ses habitants peuvent réellement vivre.
—Vous résumez souvent votre pensée par le mot « liberté ». Que voulez-vous dire au juste ?
Dans Development as Freedom, j'ai proposé de voir le développement comme un processus d'expansion des libertés réelles dont jouissent les individus. Le mot est important : réelles. Un homme est libre en droit d'aller à l'école, mais si la faim le cloue au champ, cette liberté n'existe que sur le papier. Mon approche par les capabilités demande toujours la même chose : non pas « combien avez-vous ? », mais « que pouvez-vous effectivement faire de votre vie ? ». Une femme illettrée que l'on marie de force à treize ans peut être nourrie ; elle n'est pas libre. Le revenu est un moyen, jamais une fin. La fin, c'est l'éventail des vies qu'une personne a de bonnes raisons de désirer et le pouvoir de choisir entre elles. C'est là, et seulement là, que je situe le progrès.
Le revenu est un moyen, jamais une fin.

—Dans vos travaux sur la justice, vous refusez de décrire la société parfaite. Cela ne désarme-t-il pas la réflexion ?
Au contraire, cela la met au travail. Les philosophes ont longtemps cherché les plans d'une cité parfaitement juste, et pendant ce temps l'injustice, elle, ne les attendait pas. Dans The Idea of Justice, j'ai voulu inverser la démarche. Ce qui nous émeut, à juste titre, ce n'est pas de constater que le monde n'est pas parfaitement juste — peu d'entre nous l'espèrent —, mais qu'il existe autour de nous des injustices manifestement remédiables que nous voulons supprimer. L'esclavage, la famine évitable, une école fermée aux filles : nul besoin d'une théorie complète de la perfection pour savoir qu'il faut les abolir. La justice se juge à ce qu'elle change dans la vie des gens, non à l'élégance de son architecture. Je préfère un monde un peu moins injuste demain à une cité idéale qui n'arrive jamais.
Je préfère un monde un peu moins injuste demain à une cité idéale qui n'arrive jamais.
—Vous insistez beaucoup sur le débat, la discussion. Est-ce un héritage indien ?
Profondément. On imagine trop souvent l'Inde mystique et silencieuse ; j'ai voulu, dans The Argumentative Indian, rappeler qu'elle est d'abord une immense tradition de dispute, de tolérance et de raison publique — des empereurs qui organisaient des débats entre croyances, des poètes qui contredisaient les prêtres. Cette raison publique n'est pas un luxe de salon. J'ai montré qu'aucune famine grave n'a jamais frappé une démocratie où la presse est libre et où l'on peut crier son malheur : les gouvernants finissent par entendre. La compréhension que nous avons des exigences de la justice ne peut pas se passer d'une discussion publique raisonnée. Faire taire les gens, c'est déjà les affamer un peu. C'est pourquoi je me méfie de ceux qui prétendent connaître le bien commun sans jamais avoir écouté ceux qu'il concerne.
Aucune famine grave n'a jamais frappé une démocratie où l'on peut crier son malheur.

—Étudiant, vous avez affronté une maladie très grave. Comment l'avez-vous vécue ?
À Cambridge, jeune homme, on m'a diagnostiqué un cancer de la bouche. J'ai fait ce que fait, je suppose, un économiste apprenti : je suis allé lire les statistiques de survie selon les traitements. J'ai choisi moi-même la radiothérapie, une dose massive, en connaissance des chances. J'ai survécu — mais j'en ai gardé des séquelles pour la vie, et aujourd'hui encore je dois manger avec précaution, riz, dal, poisson de rivière, rien de brûlant. Cette expérience n'est pas restée dans la case « santé personnelle ». Elle m'a appris de l'intérieur ce que veut dire disposer d'une information, d'un choix, d'un accès aux soins — trois choses que des millions de gens n'ont pas. Ma capabilité à décider, ce jour-là, m'a sans doute sauvé. J'ai passé le reste de ma vie à me demander pourquoi elle était refusée à tant d'autres.
Ma capabilité à décider, ce jour-là, m'a sans doute sauvé.
—Le prix Nobel de 1998 vous a apporté une somme considérable. Qu'en avez-vous fait ?
On m'a remis le prix à Stockholm, en décembre 1998, pour mes travaux sur l'économie du bien-être. L'argent qui l'accompagne est réel, lui, très concret. J'ai voulu qu'il retourne d'où venaient mes questions : j'ai fondé le Pratichi Trust, qui travaille à l'alphabétisation et à la santé en Inde et au Bangladesh. J'ai toujours soutenu qu'instruire les filles est l'un des leviers les plus puissants contre la pauvreté — une femme qui lit fait reculer la mortalité de ses enfants plus sûrement que bien des programmes coûteux. Une médaille d'or dans une vitrine ne nourrit personne. Mais une école de village, un dispensaire, une maîtresse d'école payée à l'heure : voilà des capabilités qu'on ajoute, une par une, à des vies réelles. C'est le seul usage du Nobel qui m'ait paru cohérent avec ce que j'avais écrit.
Une médaille d'or dans une vitrine ne nourrit personne.
—En regardant en arrière, que doit le vieil économiste que vous êtes à l'enfant de Santiniketan ?
Presque tout. Les grandes idées ne me sont pas venues dans les séminaires, même si j'y ai passé mes après-midi à débattre avec des étudiants à Trinity comme à Harvard. Elles étaient déjà là, en germe, dans un jardin du Bengale : le corps de Kader Mia, les greniers pleins pendant que des gens mouraient, la voix de Tagore répétant qu'un esprit libre vaut mieux qu'un esprit obéissant. Mon métier n'a fait que traduire ces images en équations de choix social, en carnets de prix et de récoltes. On m'a nommé « immortel » à la naissance ; je n'y crois pas une seconde. Mais si une idée devait me survivre, j'aimerais que ce soit la plus simple : mesurez une société non à ce qu'elle possède, mais à la liberté qu'elle laisse au plus démuni de ses membres.
Mesurez une société non à ce qu'elle possède, mais à la liberté qu'elle laisse au plus démuni.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Amartya Sen's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


