Imaginary interview with Andrea Dworkin
by Charactorium · Andrea Dworkin (1946 — 2005) · Society · Philosophy · Literature · 6 min read

New York, un après-midi de la fin des années 1990. Andrea Dworkin reçoit dans un appartement encombré de dossiers, de manuscrits raturés et de piles de livres où Nietzsche voisine avec des rapports de police. Vêtue de sa salopette de denim, elle parle debout, adossée à une haute table de travail, la voix basse et l'œil aiguisé.
—Vous souvenez-vous du moment précis où votre engagement a basculé du militantisme étudiant vers quelque chose de plus radical ?
1965. J'avais dix-huit ans, et je manifestais contre la guerre du Viêtnam devant les Nations Unies, à New York. On m'a arrêtée, jetée dans une cellule, puis deux médecins de la prison m'ont soumise à un examen interne d'une brutalité que je ne trouvais pas de mots pour dire — j'ai saigné pendant des jours. Ce n'était pas un accident, comprenez-vous : c'était l'État qui apprenait à mon corps ce qu'il pesait. J'ai raconté cela publiquement, et la première leçon fut que personne ne me croyait. J'ai mis des années à comprendre que ce silence-là était le vrai sujet de toute mon œuvre. La violence institutionnelle ne laisse pas seulement des marques : elle vous enseigne que votre parole ne compte pas.
C'était l'État qui apprenait à mon corps ce qu'il pesait.
—Comment cette expérience de jeunesse a-t-elle nourri votre théorie de la violence faite aux femmes ?
Tout est parti de là, et d'Amsterdam ensuite, où j'ai fui un mari qui me frappait, où j'ai connu la pauvreté et la prostitution contrainte. Quand j'ai écrit Life and Death, j'ai osé le formuler simplement : « The measure of women's oppression is that we are not believed about our own lives. » On raconte ce qui nous arrive, et l'on ne nous croit pas. Je n'ai jamais théorisé depuis une chaire universitaire propre ; j'ai théorisé depuis ce que mon propre corps avait subi. Les féministes qu'on réunissait dans ces petits cercles de consciousness-raising le savaient déjà : le privé est politique parce que la douleur privée obéit à des lois publiques. Ma colère n'a jamais été un défaut de méthode. Elle était la méthode.
Je n'ai jamais théorisé depuis une chaire propre ; j'ai théorisé depuis ce que mon corps avait subi.
—Qu'est-ce qui vous a poussée, en 1983, à traduire votre critique de la pornographie en un texte de loi avec Catharine MacKinnon ?
La colère seule ne libère personne ; il fallait un instrument. À Minneapolis, en 1983, Catharine MacKinnon et moi avons rédigé une ordonnance municipale qui ne parlait ni de morale ni d'obscénité — ces vieux mots des censeurs qui n'ont jamais protégé une seule femme. Nous disions autre chose : que la pornographie est une pratique de pouvoir, une violation des droits civiques des femmes, et qu'une femme blessée devait pouvoir poursuivre. C'était inédit, et cela fit scandale précisément parce que ce n'était plus une question de bon goût, mais de préjudice réel. Le conseil municipal l'a votée deux fois ; deux fois le maire et les tribunaux l'ont enterrée. Nous demandions à la loi de reconnaître un tort qu'elle préférait ne pas voir.
Nous demandions à la loi de reconnaître un tort qu'elle préférait ne pas voir.
—Beaucoup vous ont accusée de vouloir censurer. Que répondez-vous à ceux qui brandissent le Premier Amendement contre vous ?
Dans Pornography: Men Possessing Women, en 1981, j'avais déjà écrit ce que je pensais du décor : « In pornography, women are defined as objects to be dominated, used, hurt, and discarded. » Ce n'est pas une opinion sur des images, c'est une description d'un système où le pouvoir est tout entier d'un côté, la blessure de l'autre. Quand on m'oppose le Premier Amendement, j'entends toujours la même chose : la liberté des uns d'utiliser le corps des autres. Notre ordonnance ne censurait rien : elle donnait un recours civil à celles qui avaient été contraintes, filmées, vendues. Le débat n'a jamais été « la liberté d'expression ou la pudeur ». Il a toujours été : est-ce que les femmes qu'on brise dans cette industrie ont le droit d'exister devant un tribunal ?
La liberté des uns d'utiliser le corps des autres, voilà ce qu'on m'oppose.
—En 1986, vous avez témoigné pendant une heure devant la Commission Meese. Que vouliez-vous que ces commissaires entendent ?
Je suis venue à Washington sans un seul argument de doctrine. Je leur ai dit d'emblée : « We are not here to argue about the First Amendment. We are here about the fact that women are being hurt. » Puis j'ai décrit, une heure durant, avec la froideur d'un rapport d'autopsie, ce que subissent des femmes réelles — les coups, les viols filmés, les corps loués. Certains commissaires pleuraient. Non parce que j'étais éloquente, mais parce que je les forçais à regarder ce que la société tout entière s'organise pour ne pas voir. On m'a reproché ensuite d'avoir servi les conservateurs de Reagan. Je répondais que je ne servais personne : je portais la parole de celles qu'on n'écoutait jamais, quel que soit le pouvoir en face.
Ils pleuraient parce que je les forçais à regarder ce que la société s'organise pour ne pas voir.

—Comment vit-on le fait d'être, comme vous le dites, mal citée et mal comprise en permanence ?
Intercourse, publié en 1987, est le livre qu'on m'a le plus reproché sans l'avoir lu. On a prétendu que j'y écrivais que tout rapport hétérosexuel était un viol — je n'ai jamais écrit cela. J'analysais comment, dans un monde patriarcal, l'acte lui-même peut être chargé de domination, cellule par cellule. La déformation n'est pas une maladresse de lecteurs pressés : c'est une stratégie. On caricature une femme pour n'avoir pas à répondre à ce qu'elle dit vraiment. J'ai passé ma vie à voir mes phrases retournées comme des gants, à la tribune de mille universités, dans les journaux, dans les tribunaux. Alors j'ai appris à écrire de manière si nette qu'aucune torsion ne tienne — et pourtant on torsionnait encore.
On caricature une femme pour n'avoir pas à répondre à ce qu'elle dit vraiment.
—On raconte que vous écriviez debout, dans une sorte de transe. Racontez-nous ce que c'est, écrire à votre manière ?
J'écris debout, à une haute table, souvent la nuit, quand la ville de New York se tait enfin. Je ne m'arrête pas tant que les idées affluent ; je reste là des heures, jusqu'à ce que les jambes cèdent avant l'esprit. Mes manuscrits en sortent couverts de ratures et d'ajouts au crayon, parce que je ne pense pas avant d'écrire — je pense en écrivant, la phrase se construit sur le papier comme on creuse une galerie. Ce n'est pas confortable, ce n'est pas censé l'être. Un essai comme Woman Hating n'est pas venu d'un plan bien ordonné, mais de cette station debout obstinée où le corps et la pensée refusent ensemble de s'asseoir tant que la vérité n'est pas dite.
Je pense en écrivant, la phrase se construit sur le papier comme on creuse une galerie.
—Pourquoi cette discipline physique de l'écriture compte-t-elle autant pour vous ?
Parce que je me méfie des pensées qui n'ont pas coûté au corps. Toute ma vie j'ai dit que la théorie doit tenir compte de la chair — les coups d'Amsterdam, l'examen forcé de ma cellule en 1965 — alors je ne pouvais pas écrire assise, confortable, coupée de ce que j'écrivais. Rester debout des nuits entières, entourée de dossiers et de rapports de police, c'était garder mon écriture au niveau de la douleur qu'elle décrivait. J'ai vécu simplement, dans des appartements modestes, mangeant à peine, parce que rien ne comptait à côté de ce travail. Une phrase, chez moi, devait sortir comme un aveu arraché, pas comme une élégance de salon. Le confort d'écriture m'a toujours semblé une forme de mensonge.
Je me méfie des pensées qui n'ont pas coûté au corps.

—Votre salopette de denim est devenue votre signature. Pourquoi ce vêtement, toujours le même ?
Regardez-moi : la salopette de denim, un t-shirt, des chaussures plates. Depuis des années je ne porte presque rien d'autre, et ce n'est pas de la négligence, c'est une déclaration. On apprend aux femmes que leur corps est un ornement destiné au regard des hommes — les talons, les corsets, tout ce théâtre qui vous rend visible et vulnérable à la fois. J'ai refusé d'y jouer. Ce vêtement de travail dit que je ne suis pas là pour être regardée mais pour travailler, écrire, me battre. Certains y ont vu de la provocation, d'autres du renoncement. Moi, j'y vois la cohérence : on ne peut pas dénoncer l'objectification des femmes le jour et se costumer en objet le soir. La salopette est mon manifeste le plus court.
On ne peut pas dénoncer l'objectification des femmes le jour et se costumer en objet le soir.
—Que diriez-vous à celles qui trouvent votre rejet des codes féminins trop absolu, presque punitif ?
Je ne demande à aucune femme de porter du denim. Ce serait remplacer une prescription par une autre, et j'ai passé ma vie à combattre les prescriptions faites sur le corps des femmes. Mais je refuse qu'on me dise que mon choix serait de la haine de soi. Dans Right-Wing Women, j'ai essayé de comprendre pourquoi tant de femmes épousent les règles qui les oppriment — non par bêtise, mais comme une stratégie de survie dans un monde hostile. La féminité imposée est souvent cela : un marché où l'on troque sa liberté contre un peu de sécurité. Ma salopette n'est pas un reproche adressé aux autres femmes ; c'est mon refus personnel de payer ce prix-là. Chacune négocie avec le patriarcat comme elle peut. Moi, j'ai choisi de ne pas négocier ce terrain.
La féminité imposée est un marché où l'on troque sa liberté contre un peu de sécurité.
—Si vous deviez résumer le fil qui relie toute votre œuvre, de vos premiers essais à vos mémoires, quel serait-il ?
Un seul : croire les femmes. Depuis Woman Hating en 1974, où j'écrivais que « porn is the theory, and rape is the practice », jusqu'à Heartbreak écrit trois ans avant ma mort, je n'ai jamais fait que cela — prendre au sérieux ce que les femmes disent de leur propre vie, et le porter là où on refusait de l'entendre : les tribunaux, les commissions, les universités. On m'a traitée d'extrémiste. Mais je n'ai jamais rien demandé d'extrême. J'ai demandé qu'une femme battue, violée, vendue, puisse dire ce qui lui est arrivé et être crue. C'est tout. Si l'on trouve cela radical, c'est que la mesure de notre oppression est là, tout entière, dans cet étonnement même.
Je n'ai jamais rien demandé d'extrême : qu'une femme puisse dire ce qui lui est arrivé et être crue.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Andrea Dworkin's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


