Imaginary dialogue between Fanny Bullock Workman and Annie Smith Peck
by Charactorium · Annie Smith Peck (1850 — 1935) · Exploration · Sports · 6 min read

C'est dans un modeste appartement meublé de New York, en cet automne 1913, que Fanny Bullock Workman vient retrouver Annie Smith Peck, quelques mois après la grande marche suffragiste de Washington. Sur la table, un baromètre altimétrique voisine avec des cartes des Andes annotées et une lampe à huile qui rougeoie contre la vitre. Les deux femmes se connaissent de réputation depuis des années : rivales déclarées pour le record féminin d'altitude, elles se sont disputé les cimes et les chiffres avec une âpreté que seule tempère un respect mutuel. Fanny est venue, non sans arrière-pensée, comprendre ce qui pousse cette latiniste de soixante-trois ans à grimper encore.
—Annie, avant les cimes vous enseigniez le latin à Purdue. Comment passe-t-on des vers de Virgile aux glaciers du Pérou ?
Vous savez, Fanny, on m'a longtemps sommée de choisir : le savoir ou l'audace, la salle de classe ou la paroi. J'ai refusé ce marché. Diplômée de l'université du Michigan en 1878, parmi les premières femmes admises, puis à l'École d'études classiques d'Athènes, j'ai appris à lire les Anciens dans le texte. Or les Anciens grimpaient déjà l'Olympe en pensée. Le latin m'a donné la rigueur, la patience du détail, cette méfiance envers l'à-peu-près qui sert autant à traduire une ode qu'à mesurer une altitude. Quand j'ai gravi le mont Shasta à trente-huit ans, je n'ai pas quitté mes livres : j'ai simplement porté ma discipline plus haut. Une femme n'est pas condamnée à n'être qu'une seule chose.
On m'a sommée de choisir entre le savoir et l'audace : j'ai refusé ce marché.
—Parlons du Cervin, en 1895. Vous saviez qu'une femme en pantalon ferait scandale. Était-ce un défi calculé ou une simple nécessité ?
Les deux, si je suis honnête. Une jupe longue sur une pente glacée n'est pas une convenance, c'est un piège mortel : elle happe le vent, s'accroche au piolet, vous fait basculer dans le vide. J'ai donc porté les knickerbockers, et je ne m'en excuse pas ; la sécurité en montagne ne souffre aucune fausse pudeur. Les journaux ont publié des caricatures, m'ont dessinée en épouvantail, en femme dénaturée. Je les ai laissés dire. Ce que je savais, moi, c'est que j'avais atteint le sommet vivante, quand la bienséance m'aurait tuée. Il fallait bien qu'une femme montre que l'étoffe d'une robe pèse plus lourd que tous les préjugés réunis. Vous qui grimpez aussi, Fanny, vous savez que la montagne ne pardonne pas à la coquetterie.
L'étoffe d'une robe pèse plus lourd que tous les préjugés réunis.
—Le Huascarán, le 2 septembre 1908. Cinquante-huit ans, plus d'une décennie d'échecs. Qu'est-ce qui vous a empêchée de renoncer ?
L'entêtement, sans doute, et une certaine idée de la parole donnée à soi-même. J'avais tenté ce sommet dès 1897 ; il m'avait rejetée fois après fois. À un âge où l'on me pressait de raccrocher mes crampons, je suis remontée avec mes guides péruviens, dans ce froid qui mord les poumons. Quand nous avons enfin touché le sommet nord, à près de six mille six cent cinquante mètres, j'ai écrit plus tard que le sommet était nôtre — après des années d'efforts, d'échecs et d'épreuves. Le panorama défiait toute description : une mer de pics et de glaciers jusqu'à l'horizon. Ce n'était pas la vanité d'un record. C'était la preuve, offerte à toutes, qu'une femme mûre pouvait accomplir ce que les jeunes hommes jugeaient déjà hors de sa portée.
À un âge où l'on me pressait de raccrocher mes crampons, je suis remontée.
—Vous savez pourquoi j'aborde ceci, Annie : j'ai financé une géodésie française pour vérifier votre altitude au Huascarán. Me l'avez-vous jamais pardonné ?
Pardonné ? Fanny, je vous en ai presque été reconnaissante, quoi qu'il m'en coûte de l'avouer. Vous avez contesté mes mesures, dépêché vos ingénieurs, remis mon baromètre en question devant le monde entier. Cela m'a piquée, je ne le nie pas. Mais réfléchissez à ce que cela signifiait : deux femmes se disputant un record d'altitude avec la même férocité que les hommes, chiffres contre chiffres, altimètre contre théodolite. Nous avons prouvé, à nous deux, que les femmes étaient entrées de plain-pied dans la compétition scientifique et sportive. Vous m'avez peut-être rognée de quelques centaines de mètres, mais vous m'avez surtout traitée en adversaire sérieuse, non en curiosité de salon. C'est un hommage que bien des hommes ne m'ont jamais rendu. Notre rivalité valait mieux que la condescendance.
Vous m'avez traitée en adversaire sérieuse, non en curiosité de salon.
—Au Coropuna, en 1911, vous avez planté un fanion « Votes for Women » à six mille mètres. Pourquoi mêler la politique à l'exploit ?
Parce que pour moi, ils n'ont jamais été séparés. J'avais soixante et un ans, je grimpais encore, et je voulais que chaque sommet dise quelque chose. J'ai déployé ce petit fanion sur le volcan, si haut que nul ne pourrait feindre de ne pas le voir. Ce que j'ai accompli sur les hauteurs des Andes, je l'ai fait en tant que femme — et je plantais ce drapeau pour toutes celles qui viendraient après moi, afin que nul sommet ne soit jugé trop élevé pour notre ambition. Les journaux du monde entier ont relayé le geste ; tant mieux. Un record s'oublie, une image demeure. Je voulais qu'une jeune fille, quelque part, comprenne que le droit de vote et le droit de grimper procèdent de la même liberté refusée.
Un record s'oublie, une image demeure : je plantais ce drapeau pour celles qui viendraient après.

—Entre nous, ces controverses d'altimètres vous ont-elles blessée, ou aiguisée ? La presse s'en est délectée à nos dépens.
Un peu des deux, encore. Voir mes chiffres traînés dans les gazettes, discutés par des hommes qui n'avaient jamais posé le pied sur un glacier, m'a exaspérée. Le baromètre altimétrique est un instrument capricieux : la pression varie, le froid le fausse, et l'on vous accuse ensuite de vanité ou de mensonge. Mais cette âpreté m'a forcée à être meilleure, plus méticuleuse, à documenter chaque ascension par la photographie et le relevé. Vous m'avez tenue en haleine, Fanny — je ne pouvais me permettre la moindre négligence en vous sachant à mes trousses. La rivalité, quand elle reste loyale, vaut mieux que la flatterie. Elle m'a obligée à hisser non seulement mon corps, mais ma rigueur, aussi haut que possible. Nos disputes ont fait avancer la mesure des Andes plus vite que n'importe quelle expédition officielle.
Je ne pouvais me permettre la moindre négligence en vous sachant à mes trousses.
—Ces caricatures, cette hostilité de l'opinion — n'avez-vous jamais songé, une seule fois, à céder et à reprendre la jupe ?
Jamais sur la paroi, non. Céder eût été mentir sur ce qu'exige la montagne. Le Cervin réclame non seulement la force physique, mais le sang-froid le plus absolu ; on n'y monte pas déguisée en dame de salon. En ville, je me pliais volontiers à la mode victorienne, longues robes et cols hauts — je n'avais aucune envie de faire scandale au dîner. Mais sur la neige, la question ne se posait pas : la vie d'abord. Ce qui me peinait, ce n'était pas qu'on rît de moi, c'était qu'on préférât me voir tomber correctement vêtue plutôt que survivre en pantalon. Cette hypocrisie-là, je la trouvais plus vertigineuse que n'importe quel précipice. Alors non : sur les cimes, je n'ai jamais repris la jupe, et je ne le regretterai pas à mon dernier souffle.
On préférait me voir tomber correctement vêtue plutôt que survivre en pantalon.

—Cette double vie de professeure et d'aventurière — vous a-t-elle jamais valu la solitude, le sentiment de n'appartenir à aucun des deux mondes ?
Souvent, oui. Les universitaires me tenaient pour une excentrique qui gaspillait son latin sur des glaciers ; les clubs alpins me toléraient comme une intruse en jupons. Je n'étais tout à fait chez moi ni dans l'amphithéâtre ni dans la cordée. Mais cette solitude fut aussi une liberté. N'appartenant à aucune chapelle, je ne devais rendre de comptes à personne. J'ai enseigné Virgile le matin et rêvé de sommets le soir sans demander la permission. Je crois, Fanny, que nous partageons cela : des femmes qui ont refusé la place assignée finissent toujours un peu apatrides. Mais je préfère mille fois cette errance-là à la tiédeur d'une existence rangée. On m'a offert d'être une demoiselle convenable ; j'ai choisi d'être une exploratrice mal élevée, et je m'en porte fort bien.
J'ai choisi d'être une exploratrice mal élevée, et je m'en porte fort bien.
—Croyez-vous vraiment que le suffrage viendra ? Nous militons depuis des décennies et l'urne reste fermée aux femmes.
J'y crois fermement, et je le crois proche. À Seneca Falls, en 1848, l'année qui précéda ma naissance, quelques femmes ont osé réclamer le vote quand on les traitait de folles. Aujourd'hui, des milliers défilent dans les rues de Washington. J'ai vu, de mon vivant, la cause passer du ridicule à la respectabilité. Ce que j'ai fait sur le Coropuna n'était qu'une pierre de plus à l'édifice : montrer qu'aucun terrain, pas même le plus haut sommet du continent, n'est interdit à notre volonté. Une nation qui laisse ses femmes conquérir les Andes finira bien par leur ouvrir l'isoloir. La montagne m'a appris la patience : on ne gravit pas un six mille en un jour. Le suffrage sera notre sommet, et nous y planterons notre drapeau, croyez-moi.
J'ai vu, de mon vivant, la cause passer du ridicule à la respectabilité.
—Une dernière question, Annie : à votre âge, comptez-vous vraiment repartir ? Ou le Huascarán fut-il votre dernier grand sommet ?
Mon dernier ? Ne me connaissez-vous donc pas mieux, Fanny ? Tant que mes jambes me porteront et que ma tête restera claire, je repartirai. Les Andes ne m'ont pas encore livré tous leurs secrets, et il y a des cordillères entières que nul œil de femme n'a mesurées. Le Huascarán fut un couronnement, non un point final ; on ne raccroche pas ses crampons parce qu'un almanach le suggère. Je continuerai à donner des conférences, à écrire, à grimper aussi longtemps que je le pourrai. Et le jour où mes forces me trahiront enfin, je trouverai bien un autre moyen de contempler ces sommets — fût-ce d'une manière que nous n'imaginons pas encore. L'exploration n'est pas affaire d'âge, mais de tempérament. Le mien ne s'éteindra qu'avec moi.
On ne raccroche pas ses crampons parce qu'un almanach le suggère.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Annie Smith Peck's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.

