Imaginary dialogue between Guillaume le Conquérant and Arlette
by Charactorium · Arlette (1010 — 1050) · Society · Politics · 4 min read

C'est à Conteville, dans la demeure de pierre du vicomte Herluin, que le jeune duc Guillaume vient retrouver sa mère en cet automne de 1049. Deux ans après avoir écrasé ses barons rebelles au Val-ès-Dunes, il pousse la porte de la salle où le feu bas éclaire une quenouille posée sur un coffre. Arlette, vieillissante, file encore de ses mains d'ancienne fille de Falaise, et son fils s'assied près d'elle, non plus en duc mais en enfant qui veut enfin savoir d'où il vient. Il l'appelle simplement mère, et le vent de l'estuaire cogne aux volets.
—Mère, on murmure encore à ma cour que ton père trempait des peaux à Falaise. Toi qui m'as porté, dis-moi vraiment de quelle maison je suis sorti.
Ne baisse pas les yeux en le demandant, mon fils. Mon père travaillait le cuir à Falaise, oui, et l'odeur du tan me collait aux mains quand j'étais petite. Nous vivions près de l'atelier, dans une maison de torchis au sol de terre battue, et je me levais avant le jour pour porter l'eau. Ce métier salissait le corps mais nourrissait la ville : sans les tanneurs, ni selles, ni bottes, ni harnais pour tes chevaliers. Tu es duc, et pourtant la moitié de ton sang vient de ces cuves puantes. Ne l'oublie jamais, car ceux qui te méprisent l'oublieront pour toi.
Tu es duc, et pourtant la moitié de ton sang vient de ces cuves puantes.
—On raconte que mon père le duc Robert t'aperçut depuis le donjon. Que faisais-tu ce jour-là, au bas du château ?
Je lavais du linge au ruisseau avec les autres filles, et l'on dansait un peu, comme on fait quand l'ouvrage est dur et qu'on est jeune. Je ne savais pas qu'un homme me regardait depuis les hauteurs de pierre. Ton père était duc depuis peu, il avait le regard de ceux qui prennent ce qu'ils veulent. On est venu me chercher le soir même. J'avais peur, je ne te le cache pas, mais je n'ai pas plié la tête devant lui. Je crois que c'est cela qui lui a plu : une fille de baquet qui ne tremblait pas.
Je crois que c'est cela qui lui a plu : une fille de baquet qui ne tremblait pas.
—Pourquoi n'as-tu jamais été son épouse ? J'ai porté toute mon enfance le poids de cette union qu'on dit irrégulière.
Parce qu'un duc n'épouse pas à l'église la fille d'un tanneur, mon fils. Nous nous sommes unis more danico, à la manière de nos ancêtres du Nord : une union que la coutume normande reconnaît et que les prêtres refusent de bénir. J'étais sa concubine, non sa dame, et cela suffisait pour que tu naisses de lui et pour qu'il te reconnaisse comme son sang. Ne rougis pas de ce mot. Bien des seigneurs de ce duché sont nés du même lit que toi. Ce qui compte, ce n'est pas la bénédiction qui manque, c'est le père qui, lui, ne t'a jamais renié.
Ce qui compte, ce n'est pas la bénédiction qui manque, c'est le père qui ne t'a jamais renié.
—Mes ennemis me jettent le nom de bâtard au visage jusque dans les sièges. As-tu craint, en me portant, de me marquer ainsi pour toujours ?
J'y ai pensé chaque fois que je te sentais bouger en moi. Le mot de bâtard désigne ta naissance, non ton cœur ni ton bras — souviens-toi de cela quand on te le crie sous les remparts. Ton père a fait jurer ses barons de te reconnaître pour héritier avant de partir vers Jérusalem, et il en est mort en chemin. Tu avais sept ans, et des hommes t'ont voulu mort. Mais tu as tenu, tu as vaincu au Val-ès-Dunes. Ceux qui t'insultent aujourd'hui parlent de mon ventre parce qu'ils n'osent plus parler de ton épée. Laisse-les. Un nom d'injure use la bouche de celui qui le répète.
Ils parlent de mon ventre parce qu'ils n'osent plus parler de ton épée.
—Ma nourrice m'a conté un songe que tu aurais eu avant ma naissance. Est-ce vrai, mère, ou n'est-ce qu'un conte des servantes ?
J'ai rêvé, oui, alors que je te portais. Un arbre immense sortait de mon corps et étendait son ombre sur toute la Normandie, puis par-delà la mer salée. À mon réveil j'étais trempée de sueur et le cœur me battait. Les femmes autour de moi y ont vu un présage, sans savoir dire lequel. Je n'ose pas moi-même l'interpréter, car les songes trompent autant qu'ils annoncent. Peut-être n'était-ce que la fièvre d'une fille effrayée par ce qui grandissait en elle. Mais quand je te vois aujourd'hui, duc affermi, je me demande parfois si cette ombre n'a pas déjà commencé de s'étendre.
Un arbre immense sortait de mon corps et étendait son ombre par-delà la mer salée.
—Toi qui es née dans une maison de terre battue, comment as-tu vécu de te retrouver un jour dame, entre murs de pierre et servantes ?
Étrangement, mon fils. On ne quitte pas d'un coup l'enfant qui portait l'eau à l'aube. Longtemps j'ai gardé les gestes du peuple : je surveillais moi-même le pain, je filais quand d'autres dames restaient les mains vides. Passer de la robe de laine à la guimpe de lin et aux fibules, ce n'est pas seulement changer d'habit, c'est apprendre à se taire autrement, à commander sans crier. J'ai eu honte, parfois, de mes mains rêches sur les belles étoffes. Mais j'ai compris une chose : le rang se porte comme un vêtement neuf, il finit par prendre la forme du corps. J'ai fait en sorte qu'il prenne la tienne.
Le rang se porte comme un vêtement neuf : il finit par prendre la forme du corps.
—Après mon père, tu as épousé Herluin, le vicomte de céans. T'a-t-on donnée à lui, ou l'as-tu voulu, cet homme qui n'était pas duc ?
On m'a donnée, comme on donne toutes les femmes, mais je ne m'en suis pas plainte. Herluin de Conteville est un homme droit, un vrai seigneur, et il m'a faite dame là où le duc n'avait fait de moi qu'une concubine. Ici, dans cette demeure de pierre, j'ai eu un foyer à moi, une maisonnée à tenir, des enfants nés d'un mariage que l'Église, cette fois, a béni. Ne crois pas que cela m'ait éloignée de toi. Herluin t'a toujours traité en fils de son sang. Ce mariage ne t'a pas ôté une mère : il t'a donné une famille de plus, et des frères pour tenir tes flancs.
Il m'a faite dame là où le duc n'avait fait de moi qu'une concubine.
—Mes demi-frères Odon et Robert grandissent sous ce toit. Que veux-tu que je fasse d'eux, mère, quand tu ne seras plus là pour veiller ?
Garde-les près de toi, mon fils, et donne-leur leur place. Odon a l'esprit vif et le goût des choses de l'Église : fais-en un évêque quand l'heure viendra, il te servira mieux qu'un vassal. Robert a le bras et la loyauté, il ne te trahira jamais. Je les ai portés d'Herluin comme je t'ai porté du duc : ils sont de mon ventre autant que toi. Le sang que je vous ai donné à tous trois est le même, celui d'une fille de Falaise. Tiens-les serrés autour de toi, car un homme seul, même duc, est une proie ; trois frères liés sont une muraille.
Trois frères liés sont une muraille.
—Quand je te regarde filer ainsi, si loin du donjon où tout a commencé, regrettes-tu, mère, d'avoir dansé ce jour-là au bord de l'eau ?
Regretter ? Non, jamais. Si je n'avais pas dansé ce jour-là au ruisseau de Falaise, tu ne serais pas assis près de ce feu à me questionner. J'ai eu peur, j'ai eu honte, on m'a moquée, et j'ai enterré plus d'un chagrin sous cette guimpe de dame. Mais je t'ai eu, toi, et j'ai vu de mes yeux l'enfant qu'on disait bâtard tenir tête à tout un duché. Une fille du peuple ne demande pas d'être aimée des chroniqueurs. Elle demande que son fils vive et règne. Ce feu-là, je l'ai obtenu. Le reste, laisse-le aux moines qui écrivent.
Une fille du peuple ne demande pas d'être aimée des chroniqueurs : elle demande que son fils règne.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Arlette's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


