Imaginary interview with Baruch Spinoza
by Charactorium · Baruch Spinoza (1632 — 1677) · Philosophy · 6 min read
La Haye, hiver 1676. Dans une chambre louée de la Paviljoensgracht, où l'odeur du verre poli se mêle à celle du tabac, un homme maigre repose son tour d'établi pour nous recevoir. Il parle bas, choisit chaque mot comme on choisit un axiome, et ne se plaint jamais.
—Comment avez-vous appris que votre communauté vous bannissait ?
On me lut la sentence à voix haute, dans la synagogue portugaise d'Amsterdam, ce bâtiment où l'on m'avait enseigné l'hébreu et les Écritures. J'avais vingt-trois ans. Le texte du herem me maudissait « le jour et la nuit, en se couchant et en se levant » — formule d'une violence que je n'ai jamais entendue prononcer sur un autre. Mes anciens m'exécraient « par le jugement des anges et la sentence des saints ». Je n'ai rien dit. Je n'ai jamais demandé qu'on la levât, ni cherché à m'en justifier. Une malédiction n'a de pouvoir que sur celui qui y croit ; moi, je n'y voyais que la peur d'hommes qui confondaient leur tranquillité avec la vérité de Dieu.
Une malédiction n'a de pouvoir que sur celui qui y croit.
—Que ressent-on lorsque, si jeune, on devient l'exclu des siens ?
On croit d'abord à une perte, et l'on découvre une délivrance. Ce jour de juillet 1656, je cessai d'être marchand, héritier, fils de la communauté séfarade ; je devins seulement un homme qui pense. Mes parents avaient fui l'Inquisition d'Espagne, ces marranes qui priaient en secret pour survivre — et voici que leur fils était à son tour chassé, non par des chrétiens, mais par des juifs craignant les chrétiens. Je n'ai gardé aucune amertume. La tristesse diminue notre puissance d'agir ; je n'avais pas l'intention de m'y enfermer. J'ai quitté Amsterdam pour Rijnsburg, près de Leyde, et j'ai commencé d'écrire ce que je ne pouvais plus taire.
—Pourquoi un philosophe choisit-il de gagner sa vie en polissant du verre ?
Parce qu'un homme qui dépend d'un salaire dépend aussi des opinions de celui qui le paie. Mon tour de polissage me rend libre. Chaque après-midi, je façonne des lentilles optiques pour les lunettes et les microscopes ; ce sont des objets très recherchés en nos Provinces, et même monsieur Huygens a daigné louer la netteté des miennes. Le travail des mains apaise l'esprit et nourrit le corps sans le soumettre. On me dit que la poussière de verre que je respire n'est pas bonne pour ma poitrine ; peut-être. Mais je préfère une toux honnête à la dépendance dorée. Polir une lentille, au fond, c'est encore chercher à voir clair.
Je préfère une toux honnête à la dépendance dorée.
—On vous a pourtant offert une chaire à l'université de Heidelberg. Pourquoi refuser un tel honneur ?
L'Électeur palatin, Karl Ludwig, m'écrivit en 1673 qu'on m'y accorderait « la plus large liberté de philosopher ». La promesse était belle, et l'homme sincère. Mais on ajoutait que je devrais m'abstenir de troubler la religion publiquement établie — et qui me dira jusqu'où va ce trouble ? Une liberté qu'on encadre n'est plus une liberté, c'est une permission révocable. J'ai décliné poliment. Mon atelier de lentilles, à La Haye, ne me commande aucun programme, ne m'interdit aucune pensée, ne me convoque à aucun examen. Un professeur enseigne ce qu'on attend de lui ; moi, je voulais penser ce qui est vrai. Ces deux tâches se ressemblent moins qu'on ne le croit.
—Au cœur de votre Éthique, vous identifiez Dieu et la Nature. Qu'entendez-vous par là ?
J'entends que Dieu n'est pas un roi assis hors du monde, distribuant grâces et châtiments selon son humeur. Dans l'Éthique, écrite more geometrico, à la manière des géomètres, je le définis ainsi : « un être absolument infini, c'est-à-dire une substance constituée par une infinité d'attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie ». Il n'existe qu'une seule substance — ce qui est en soi et se conçoit par soi — et tout ce qui est, est en elle. Deus sive Natura : Dieu, c'est-à-dire la Nature. Nous n'en saisissons que deux attributs, la Pensée et l'Étendue. Comprendre cela, ce n'est pas blasphémer ; c'est cesser d'aimer un Dieu à notre image pour aimer celui qui est.
Cesser d'aimer un Dieu à notre image pour aimer celui qui est.

—Cette idée vous a valu d'être traité d'athée et de libertin. Comment l'avez-vous vécu ?
On me nomme libertin, athée, ennemi de toute religion — parce que je refuse un Dieu qui s'irrite et pardonne comme un homme. Quel renversement : je place Dieu partout, et l'on m'accuse de le nier ! À un certain Albert Burgh, qui me sommait de douter de moi-même, je répondis que je ne prétendais pas tenir la meilleure philosophie, mais que je savais connaître la vraie — « de la même façon que vous savez que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits ». La géométrie ne se vote pas. Voilà pourquoi j'ai gardé le manuscrit de l'Éthique dans mon coffre, achevé mais non publié : la vérité démontrée n'a pas besoin d'être martyre.
—Que diriez-vous de la liberté humaine, vous qui parlez sans cesse de nécessité ?
Que l'homme libre n'est pas celui qui échappe aux lois de la Nature — nul n'y échappe — mais celui qui les comprend. Une pierre qu'on lance, si elle pensait, se croirait libre de voler. Nous sommes pareils tant que nous ignorons les causes de nos affects : la joie, la tristesse, le désir, qui augmentent ou diminuent notre puissance d'agir. Chaque chose s'efforce de persévérer dans son être — j'appelle cet effort le conatus, et il est notre essence même. Être libre, ce n'est donc pas vouloir contre la nécessité, mais consentir à elle en la connaissant. La servitude commence où finit la compréhension. C'est tout le chemin que mon livre cherche à ouvrir.
—En 1672, la foule a massacré les frères De Witt. Vous souvenez-vous de ce jour ?
Comment l'oublierais-je ? Ce fut le Rampjaar, l'année du désastre : Louis XIV envahissait nos Provinces, et la panique cherchait des coupables. À La Haye, une foule orangiste mit en pièces Jean et Corneille De Witt, ces deux hommes d'État qui avaient servi la République et la liberté. Moi qui me défie de toute passion, je fus, ce jour-là, hors de moi. Je voulus sortir placarder une affiche : Ultimi barbarorum — les derniers des barbares. Mon logeur ferma la porte à clef et la garda sur lui ; sans cela, la même foule m'eût sans doute déchiré. Il avait raison. La colère, fût-elle juste, ne ressuscite personne et expose le sage inutilement.
Je voulus sortir placarder une affiche : Ultimi barbarorum, les derniers des barbares.

—Deux ans plus tôt, votre Traité théologico-politique avait déjà été interdit. Qu'y défendiez-vous de si dangereux ?
Le droit de penser, simplement. Je publiai le Traité théologico-politique anonymement, en 1670, et il fut aussitôt condamné, qualifié de livre forgé en enfer. J'y soutenais que les Écritures s'étudient comme tout autre texte, avec la raison, et non comme un oracle ; et que l'État ne sert pas à dompter les esprits. « La fin de l'État, écrivais-je, n'est pas de transformer les hommes d'êtres raisonnables en bêtes ou en automates, mais de faire en sorte qu'eux-mêmes usent de la libre raison. » On crut que j'attaquais la foi : je défendais la cité. Une république qui interdit de penser finit toujours par devoir interdire de parler, puis de vivre.
—Vos amis s'inquiètent de votre frugalité. Comment vivez-vous, au quotidien ?
Très simplement, et je m'en porte bien. Le matin appartient à l'écriture ; l'après-midi, au verre et aux visiteurs. Je me contente souvent d'une soupe au lait avec un peu de beurre, ou d'une bouillie de gruau, et d'une petite bière. On s'étonne qu'un homme dépense si peu : mais le corps n'a besoin que de peu pour rester clair, et l'esprit déteste les digestions lourdes. Je n'ai jamais possédé de maison ; je loge chez le peintre van der Spyck, dans une chambre qui me sert tout ensemble de cabinet, d'atelier et de chambre à coucher. Ma fortune tient dans une garde-robe modeste et quelque cent soixante livres. C'est plus qu'il ne m'en faut.
—On raconte que vous aimez observer les araignées. Quel plaisir trouvez-vous à un spectacle si étrange ?
Le soir, ma pipe de terre allumée, il m'arrive de jeter des mouches dans une toile, ou de faire se battre deux araignées, et de regarder cela longtemps — j'avoue même que cela me fait rire. On me croit froid ; je ne le suis pas. Mais dans ce petit théâtre, je vois la Nature tout entière : chaque bête déploie son conatus, son effort pour persévérer dans son être, sans haine et sans malice, parce qu'il ne peut en aller autrement. La toile, la mouche, le prédateur obéissent à la même nécessité que les astres. Comprendre une araignée, c'est déjà comprendre un peu Dieu. Voilà mon divertissement : il n'est pas si éloigné de mon travail.
Comprendre une araignée, c'est déjà comprendre un peu Dieu.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Baruch Spinoza's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


