Imaginary interview with Berthe de Bourgogne
by Charactorium · Berthe de Bourgogne (964 — 1010) · Politics · Society · 6 min read

Palais de l'Île de la Cité, quelque part entre deux offices, l'an mil frémissant à peine passé. Une dame se tient près d'une fenêtre étroite, un psautier fermé entre les mains, le voile encore marqué du pli des matines. On la dit reine ; l'Église, elle, dit qu'elle ne l'a jamais été. Berthe de Bourgogne consent à parler, à voix basse, comme on se confie derrière une tenture.
—Comment une fille de Bourgogne s'est-elle retrouvée comtesse à Blois ?
Je suis née fille de Conrad de Bourgogne, et l'on ne demande pas à une telle fille ce qu'elle souhaite, on lui dit à qui elle appartiendra. Vers 985, on me donna à Eudes Ier, comte de Blois et de Chartres, l'un des seigneurs les plus rudes du royaume, de ceux qui font trembler jusqu'aux rois. Mon sang de Bourgogne devait adoucir cet homme de guerre, sceller une paix entre deux puissances qui se regardaient comme deux loups. J'ai tenu la ville de Blois, ses grandes salles froides, ses fiefs et ses vassaux ; j'y ai appris qu'une dame n'est jamais qu'un pont jeté entre deux maisons. On marche sur elle pour passer d'une rive à l'autre, et l'on ne s'inquiète pas qu'elle craque.
Une dame n'est jamais qu'un pont jeté entre deux maisons ; on marche sur elle et l'on ne s'inquiète pas qu'elle craque.
—Que devient une femme comme vous à la mort de son époux ?
Quand Eudes mourut, en 996, je devins ce que nos clercs nomment douairière : une veuve à qui l'on laisse la jouissance d'une part des terres, le rang, quelques revenus, le temps que l'on décide de nouveau de mon sort. Ce n'est pas la liberté, entendez-le bien — c'est une pause. J'avais mon sceau de cire à mon effigie pour valider mes chartes, mes donations aux abbayes du Blésois pour le salut de nos âmes, et l'on me traitait avec les égards dus à mon veuvage. Mais une comtesse douairière encore jeune, de haut sang, sans mari, c'est une porte que l'on n'a pas fini d'ouvrir. Je le savais. Les grands seigneurs le savaient aussi, et le roi mieux que tous.
—Vous souvenez-vous du moment où l'on vous a dit que votre mariage avec le roi était condamné ?
Nous n'avions guère franchi la première année. J'avais épousé Robert, à peine quelques mois après avoir enseveli Eudes, et déjà le mot courait de bouche en bouche : consanguins. Cousins au quatrième degré selon la computation des clercs, un lien de sang que le droit canon frappe d'interdit. En 997, le pape Grégoire V rassembla un synode à Pavie, loin, en terre d'Italie, pour juger un lit qu'il n'avait jamais vu. On y ordonna la séparation des époux sous peine d'excommunication. Songez-y : des évêques réunis derrière les monts, tranchant de mon mariage comme d'une affaire de bornage. Je me souviens du froid qui m'est entré dans les os ce jour-là, plus mordant que celui des grandes salles de pierre.
Des évêques réunis derrière les monts, tranchant de mon mariage comme d'une affaire de bornage.
—Le roi Robert a-t-il cédé aussitôt à l'injonction du pape ?
Non. Et c'est là toute la merveille et tout le malheur. Robert II, qu'on nommait le Pieux, cet homme qui chantait lui-même les psaumes et courait aux offices plusieurs fois le jour, cet homme-là refusa d'obéir à Rome des années durant, pour moi. Il en fut excommunié — la peine suprême, celle qui vous retranche des sacrements et délie vos propres sujets de leur serment de fidélité. Comprenez ce que cela signifie pour un roi : le sol se dérobe sous le trône. On dit que ses gens fuyaient sa table, que l'on jetait au feu les plats qu'il avait touchés. Il tint bon longtemps. Aucune couronne, aucun voile brodé d'or ne m'a jamais tant honorée que cet entêtement d'un homme à me garder contre l'Église entière.
Aucune couronne ne m'a jamais tant honorée que cet entêtement d'un homme à me garder contre l'Église entière.
—Pourquoi l'Église s'acharnait-elle tant sur l'union de deux époux consentants ?
Parce qu'il ne s'agissait pas de nous, voyez-vous. Il s'agissait de savoir qui, du roi ou du pape, tient la clef des lits royaux. En ce tournant de l'an mil, l'Église relevait la tête ; on parlait déjà de purifier les clercs, de reprendre en main les unions des grands afin qu'aucune maison n'amasse trop de terres par de trop beaux mariages. Ce mouvement de réforme enflait comme une marée. Le droit canon devenait l'arme des pontifes contre les princes. Notre mariage, à Robert et à moi, fut l'un de leurs premiers champs de bataille — un exemple qu'on brandit, une leçon donnée à tous les rois de la chrétienté : même le trône plie devant Rome. J'ai été moins une épouse qu'une démonstration.
J'ai été moins une épouse qu'une démonstration.

—Un visage vous a-t-il particulièrement marquée dans ce bras de fer avec Rome ?
Il y eut une ironie que je n'ai jamais pu chasser de mon esprit. En 999, monta sur le siège de saint Pierre un moine des Francs, Gerbert d'Aurillac, le plus savant homme de son temps — et l'ancien précepteur de mon Robert lui-même. Devenu pape sous le nom de Sylvestre II, ce maître qui avait formé l'enfant-roi se mit à presser l'homme-roi de me répudier, au nom des décrets de ses prédécesseurs, pour ne pas attirer sur le royaume la colère divine. Songez à cela : celui qui avait appris à Robert ses lettres et ses psaumes lui commandait à présent de renoncer à sa femme. La sagesse, quand elle ceint la tiare, ne connaît plus ni ancien élève ni tendresse.
La sagesse, quand elle ceint la tiare, ne connaît plus ni ancien élève ni tendresse.
—À quoi ressemblait une journée à la cour d'un roi aussi dévot ?
Elle commençait avant le jour. On se levait dans la nuit encore noire pour les matines, et je priais aux côtés de Robert dans la chapelle royale, lui qui pouvait demeurer des heures à genoux, un psautier enluminé ouvert sur ses paumes. Nos journées étaient scandées par les offices comme celles des moines : matines, vêpres, complies, et entre elles les jeûnes — nombreux, sévères, où la venaison cédait la place au poisson d'eau douce et aux légumes, selon des règles monastiques que le roi s'imposait et nous imposait. L'après-midi, je gouvernais mes broderies et mes intendants ; le soir, nous coprésidions le repas sous les tentures, à la lueur des cierges. On m'a donné pour époux le plus saint des rois. C'est une chose douce et lourde à la fois que de partager le lit d'un homme à demi cloître.
C'est une chose douce et lourde à la fois que de partager le lit d'un homme à demi cloître.
—Trouviez-vous quelque consolation dans cette dévotion imposée ?
Ne croyez pas que je subissais seulement. La foi de Robert n'était pas un joug pour moi, c'était l'air que nous respirions tous. J'avais mon voile pour les offices, mes chartes de donation pieuse aux monastères, et je tenais qu'en dotant les abbayes je travaillais au salut de mon âme autant qu'au rang de ma maison. Dans l'entourage de mon époux, on gardait précieusement les reliquaires, ces coffrets d'orfèvrerie où dormaient les os des saints, gages de la protection du Ciel. Je m'agenouillais devant eux avec une vraie crainte. Mais quelle amertume, aussi, de servir si dévotement une Église qui, dans le même temps, déclarait mon mariage abominable. Je priais le même Dieu qui, par la bouche de son pape, me chassait.
Je priais le même Dieu qui, par la bouche de son pape, me chassait.

—Comment la fin de votre mariage est-elle venue ?
Elle est venue comme viennent les grandes lassitudes : lentement, puis d'un coup. En 1001, sous la pression conjointe du pape et des évêques du royaume, Robert a fini par plier. Les chroniqueurs — un Adémar, plus tard le moine Helgaud de Fleury — l'ont écrit à leur manière : le roi très chrétien se sépara de moi à contrecœur, après de longues années de résistance. À contrecœur. Il n'y a pas de mot plus juste et pas de mot plus froid. On m'a défaite de la couronne comme on défait un nœud devenu gênant. L'union franco-bourguignonne qu'on avait rêvée pour lier ma Bourgogne à la couronne s'est éteinte sans un cri, sans une bataille — d'un simple décret d'évêques.
On m'a défaite de la couronne comme on défait un nœud devenu gênant.
—Que devient une reine que l'on décrète n'avoir jamais régné ?
Elle s'efface. Deux ans à peine après ma répudiation, en 1003, Robert épousait Constance d'Arles, qui lui donnerait des fils, dont celui qui régnerait après lui. Moi, je me suis retirée dans le silence. Cherchez-moi dans les chroniques après cette date : vous ne trouverez presque rien, quelques lignes, une ombre. Je m'éteindrais vers 1010, sans avoir jamais retrouvé un rang qui valût celui de reine. Comtesse de Blois, puis reine de France, puis rien — voilà ma course. Le destin d'une femme de mon sang tient tout entier dans les alliances qu'on noue pour elle et qu'on dénoue sans elle. On ne m'a pas même laissé la dignité d'un tombeau dont on se souvienne.
Comtesse de Blois, puis reine de France, puis rien — voilà ma course.
—Si l'on devait vous lire dans un siècle, que voudriez-vous que l'on retienne ?
Voilà une pensée vertigineuse, et je n'ose y croire. Si, par quelque grâce, on gardait mémoire de moi dans un siècle ou deux, je ne demanderais ni qu'on me plaigne, ni qu'on me chante. Qu'on se souvienne seulement de ceci : qu'au temps où l'Église apprenait à courber les rois, il y eut une femme dont le mariage servit de leçon à toute la chrétienté, et qu'un roi très saint préféra l'excommunication à sa répudiation, quelques années durant. Ce n'est pas rien, d'avoir été aimée contre Rome. Le reste — le voile, le sceau, les grandes salles froides du palais de la Cité — n'est que la poussière ordinaire dont sont faites toutes les vies de dames. Souvenez-vous du bras de fer, et vous vous souviendrez de moi.
Ce n'est pas rien, d'avoir été aimée contre Rome.
This imaginary interview was generated by artificial intelligence from sources documented in Berthe de Bourgogne's profile. It dramatises what the figure might have said based on what we know about them, but does not constitute attested historical testimony. For primary sources and factual documentation, refer to the full profile.


